
ÉMISSION – Sortir de l’impuissance démocratique
Mardi 8 octobre 2024 RADIO FRANCE
Dans son ouvrage « Le nœud démocratique », Marcel Gauchet propose des éléments d’analyse de la crise dont souffrent actuellement nos régimes démocratiques. Quel rôle joue respectivement la structure sociale et la mondialisation dans cette crise ?
Avec
- Marcel Gauchet Philosophe et historien
La pensée de Marcel Gauchet forme un système à l’aune duquel on peut confronter l’actualité politique et internationale. Depuis l’ouvrage fondateur Le désenchantement du monde, il réfléchit à la manière dont la sortie de la religion a construit le monde moderne et la démocratie, et comment l’individu moderne est parvenu à se construire hors du cadre religieux. Quel regard porte Marcel Gauchet sur l’actualité politique française de ces derniers mois ?
Le défi de l’autonomie
La modernité a fait naître l’individu autonome. Or, cette autonomie n’est pas sans poser problème dans le contexte actuel des démocraties occidentales. Marcel Gauchet propose de définir l’autonomie par son contraire, à savoir, l’hétéronomie. Selon lui, cette dernière désigne la soumission à une loi supérieure et extérieure à celle qui commande notre comportement. Elle caractériserait l’être humain aussi loin que l’on remonte dans son histoire.
Et donc, par contraste, il avance que « l’autonomie est, d’abord pour les modernes, une condition de droit. C’est la définition d’un individu à partir de ses droits qui deviennent source de tout lien possible avec les autres. Dans l’hétéronomie, le lien qui nous tient ensemble, se situait en fait au-delà de la prise des individus. Le pouvoir auquel on obéissait lui aussi provenait d’une entité supérieure. Les modèles de conduite, qu’il s’agisse des liens entre les sexes, la famille, les rapports sociaux, étaient prédéterminés ». La sortie de la religion a projeté l’individu aux antipodes de ce moule, entraînant une recomposition du rapport à soi.
Désormais, replace Marcel Gauchet, « l’enjeu réside dans la capacité à se donner un pouvoir sur sa propre vie dont on ne sait trop ce qu’on va en faire ». En termes politiques, cette autonomie se concrétise dans le régime démocratique : « la démocratie, c’est la reconnaissance de ses droits individuels dont viennent tout pouvoir et toute loi. La condition démocratique devient ainsi une condition très difficile, parce que tout ce qui était auparavant économisé d’avance dans le comportement d’individus, est à prendre en charge à titre personnel ».
Le « paradoxe » de la démocratie
Marcel Gauchet en vient à formuler l’existence d’un « paradoxe démocratique », qui résulte de l’inadéquation entre, d’un côté, la reconnaissance mutuelle des droits et, de l’autre, l’insatisfaction éprouvée par un individu suite à une décision qu’il estime défavorable. Il énonce ce paradoxe en ces termes : « plus il y a de liberté pour fabriquer le cadre commun, plus ce cadre commun est frustrant pour les gens qui le définissent ».
La démocratie aurait donc, semble-t-il, permis de découvrir la contradiction : « nous découvrons que nous sommes constamment en opposition les uns avec les autres du fait des systèmes de préférence qui s’opposent. Dans ce contexte, la difficulté des pouvoirs consiste à dominer ses oppositions pour définir au milieu du désaccord général, une ligne commune qui a beaucoup de peine à s’imposer et qui donc, laisse forcément insatisfait à l’échelle individuelle. La condition démocratique entraîne inévitablement avec elle la frustration de devoir composer avec des gens qui sont en désaccord avec nous ».
À écouter : Crise démocratique : la proportionnelle est-elle la solution ?
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« Le principe de réalité » : grand absent des pratiques des responsables politiques ?
Marcel Gauchet déplore la très faible occurrence du « principe de réalité » dans le champ politique actuel. A ses yeux, la revendication de ce principe par les acteurs politiques est devenue « quasiment inexistant ». En écho aux récentes prises de paroles du ministre de l’Intérieur, Bruno Retailleau, il observe que « la promesse de fermeté » constitue, à l’inverse, le langage politique d’aujourd’hui. Et de poursuivre : « Un des aspects de la crise démocratique, c’est effectivement l’éviction de cette dimension à la fois morale et intellectuelle, qu’est le principe de réalité. Si on le retrouve certes dans l’économie, il consiste en fait surtout à imiter la démarche de ses prédécesseurs. Il est une forme de conformisme ».
En définitive, Marcel Gauchet affirme « qu’un des grand problèmes de nos démocraties, à savoir le sentiment populaire de déconnexion entre les gouvernants et le peuple, tient au fait que ce principe de réalité n’est plus incarné dans les institutions. Ce qui est incarné en revanche, c’est la démarche électoraliste consistant à conquérir le pouvoir. Mais la question de l’exercice du pouvoir n’est plus posée dans le système politique ».
Pour aller plus loin :
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