Aller au contenu principal

« Ce je-ne-sais-quoi de l’impossibilité de donner forme à une démocratie aujourd’hui »

ÉMISSION – Situation de la démocratie

Samedi 19 octobre 2024. FRANCE CULTURE

Ce je-ne-sais-quoi de l’impossibilité de donner forme à une démocratie aujourd’hui.

Avec

Dans quel monde vivons-nous, où en sommes-nous dans cette confusion de repères où l’on voit le vent de gauche voter à droite et le vent de droite voter à gauche ? Deux clivages qui brouillent le paysage et en voient naître un troisième. Comment expliquer l’existence de ces trois « blocs » ? Qu’en est-il de la démocratie aujourd’hui ? Qu’en est-il de son étrange crise inédite qui affecte le monde occidental ?

Pour débattre de ces questions, Alain Finkielkrautreçoit la politologue Dominique Schnapper qui fait paraitre Les désillusions de la démocratie (Gallimard 2024) & Marcel Gauchet, historien et sociologue, auteur de Le nœud démocratique. Aux origines de la crise néolibérale (Gallimard 2024).

Un nouveau clivage

Selon Marcel Gauchet, un nouveau clivage est apparu, qu’on peut désigner idéologiquement comme le clivage entre ce qu’on appellerait aujourd’hui progressisme et populisme. Cela ne veut pas dire à ses yeux que le clivage gauche-droite a disparu : « la difficulté politique que nous trouvons devant nous aujourd’hui est la superposition de deux clivages qui brouillent le paysage. Et je crois que la situation française en offre un parfait exemple. Nous avons un clivage gauche-droite qui demeure et qui, à mon sens, est voué à demeurer, et un nouveau clivage qui vient brouiller ce premier clivage, puisqu’on voit des gens de gauche voter à droite et des gens de droite voter à gauche. Il y a une sorte de confusion des repères qui n’est pas pour rien dans la situation. »

« Nous sommes devant une difficulté politique inédite qui est l’impossibilité de donner une forme à un projet collectif qui est le principe de la démocratie » (M. Gauchet)

« Le problème principal est là. Nous ne sommes pas à la veille d’une guerre civile, je ne le crois pas, mais nous sommes devant une difficulté politique inédite qui est l’impossibilité de donner une forme à un projet collectif qui est le principe de la démocratie, avec une alternance possible des deux, et en même temps pour la minorité, la possibilité néanmoins d’accepter la loi de la majorité. C’est intellectuellement cette règle-là qui est défaillante. Et le soupçon d’illégitimité du gouvernement démocratiquement désigné est omniprésent dans notre vie sociale. » Marcel Gauchet

À écouter : « Démocratie »

Une crise, aujourd’hui, du fonctionnement de la démocratie

« Il y a eu un affaiblissement de la légitimité des institutions de la République parlementaire. il n’y a pas d’autre exemple historique d’une République que la République représentative. C’est la seule idée dont nous disposions, avec toutes les limites et toutes les critiques que nous pouvons lui faire et que nous ne cessons de lui faire. Or, ce qui me paraît frappant, et en particulier dans la nouvelle génération, comme le montrent beaucoup d’enquêtes, c’est à quel point les institutions qui organisent la liberté politique dans la démocratie sont taxées d’illégitimité de l’élection, au parti politique, au fonctionnement du Parlement, au rapport entre l’exécutif. Et c’est là qu’on a vraiment une crise, non pas de l’idée, on y reviendra sûrement, mais du fonctionnement de la démocratie telle qu’elle se déroule en ce moment« . Dominique Schnapper

Marcel Gauchet revient sur l’existence de ces trois blocs qu’il explique par le jeu justement de deux clivages qui ne se recoupent pas et qui aboutissent à un tronçonnement en trois au lieu de la logique binaire qui était celle de notre fonctionnement démocratique habituel. « En fait, on peut dire Rassemblement national, droite radicale, on est dans une sorte de logique classique. Mais en face, nous avons des gens qui sont capables de s’allier le nouveau Front populaire et le centre « macronien » : ils sont capables de s’allier électoralement, mais pas capables de gouverner ensemble ».

« Et voilà comment nous arrivons à une situation de division insurmontable dans un mécanisme politique normal. Au fond, simplifions l’équation, il y a une majorité pour refuser l’accès du Rassemblement National au pouvoir et il y a une majorité pour se prononcer en faveur d’une partie essentielle du programme du Rassemblement National. Et c’est ça qui se traduit dans cette tripartition, avec à l’arrivée, de toute façon, un gouvernement qui sera, du point de vue de l’opinion, anti-majoritaire, avec tous les problèmes que pose une démocratie anti-majoritaire, qui se contredit dans son essence »Marcel Gauchet

À lire aussi : Deux manières d’appréhender le clivage gauche-droite

Pour Dominique Schnapper, le camp du bien a défini, une fois pour toutes, le mal qui serait celui que porte le Front National. Elle insiste sur le fait qu’il y a selon elle un certain nombre de débats qui se doivent avoir lieu sur un mode rationnel et politique, « parce que l’immigration est un des sujets sur lesquels il devrait y avoir une discussion rationnelle », « parce que nous sommes un pays à la démographie qui s’affaiblit, qui vieillit. et qui a besoin de l’arrivée de populations étrangères pour renouveler le mode de vie dont nous trouvons qu’il est normal. »

Ce refus des limites et des frontières qui est une des dimensions de la crise de la démocratie

Il y a un problème sur l’immigration qu’il faudrait contrôler, nous rappelle-t-elle, prenant l’exemple de ces grands pays d’immigration, dont notamment le Canada qui, à la fois, accueille une population étrangère, mais en même temps met un certain nombre de conditions d’accès et ensuite, des conditions pour favoriser leur intégration. « C’est comme ça qu’on devrait discuter de cette nécessité d’une immigration et en même temps d’une immigration qui serait contrôlée à la fois par les besoins du pays et par la possibilité d’accueillir et d’intégrer les populations étrangères. La présence et les théories qui sont alors extrêmes, qui font partie de l’extrémisme du Front National, rendent cette discussion extrêmement difficile, elles illustrent ce refus des limites et des frontières qui est une des dimensions de la crise de la démocratie. Et la démocratie s’effectue, se traduit à l’intérieur des frontières nationales. Elles existent, on peut avoir une position métaphysique sur la question des frontières, mais elles font partie des données dont il faut tenir compte pour essayer de traiter aussi rationnellement que possible les problèmes qui se posent« . Dominique Schnapper

À écouter : Nul n’échappe à la démocratie

Sources bibliographiques

LIEN VERS L’ÉMISSION

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.