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RETOUR DE LA PHILOSOPHIE AU BISTROT ?

1. ARTICLE – Au Japon, la philosophie de comptoir gagne ses lettres de noblesse

Les cafés philosophiques débarquent à Tokyo. Le quotidien nippon “Asahi Shimbun” s’est invité dans une discussion organisée entre les murs d’un bar récemment ouvert dans la capitale. Le signe d’un intérêt grandissant des Japonais pour la confrontation d’idées sans gêne ni préjugés.

Asahi Shimbun. 26 octobre 2024 LE COURRIER INTERNATIONAL

Il a ouvert ses portes en juin : à Tokyo, un “café à discussions philosophiques” permet aux clients de réfléchir ensemble à des questions philosophiques en lien avec leur quotidien. Aucune connaissance spécifique n’est requise, et les idées sont discutées librement, dans un langage simple.

Le Café Philo Kisi – c’est son nom – occupe l’angle d’un immeuble du quartier central de Kabukicho. Ce soir-là, l’établissement réunit six personnes âgées de 20 à 60 ans, sur fond de musique douce. La question du jour est inscrite sur un tableau blanc derrière le comptoir : “Est-il mauvais d’être d’accord avec tout le monde ?” Le barman, qui joue le rôle de modérateur, ouvre la discussion, invitant les participants à exprimer leur avis.

“On ne devrait pas changer son discours en fonction de la personne à qui l’on parle”,estime l’un des participants. “Mais si personne ne se rend compte de votre hypocrisie, peut-être n’est-ce pas si grave”,lance un autre.

La discussion aura duré un peu moins d’une heure. “C’est toujours intéressant d’entendre des points de vue différents”,entend-on. “Je ne verrai certainement plus certains de mes collègues de la même façon…”

Dans une discussion philosophique, on ne cherche pas, comme dans un débat, à …

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2. ÉMISSION – Connaissez-vous « la philosophie de comptoir » ?

Vendredi 3 décembre 2021 FRANCE INTER

Thibault vous explique que dans les bistrots, on ne fait pas que manger. On discute également au point que ces discussions prennent parfois un tour philosophique, au point de constituer un registre à part de la philosophie qu’on appelle précisément « philosophie de comptoir ». 

Si certaines de ces brèves de comptoir sont ridicules, pathétiques ou pleines de préjugés, d’autres, au contraire, recèlent une profondeur inattendue ou expriment un paradoxe fécond, une intuition juste. Elles semblent parfois frappées au coin du bon sens, comme on dit et ce bon sens-là participe assurément de cette philosophie de comptoir. 

Le problème, c’est que cette philosophie de comptoir est souvent méprisée

Elle n’est pas vraiment considérée par la philosophie académique et parce qu’elle ne respecte pas les codes de l’analyse conceptuelle et de l’argumentation raisonnée. Mais elle n’en est pas moins philosophique pour autant. Différence de style, certes, mais pas hiérarchie dans la pertinence. Ce que l’on appelle « philosophie de comptoir » est en fait une philosophie sauvage, spontanée, populaire, au sens où elle est accessible à toutes et tous, sans diplôme ou légitimité institutionnelle. 

Elle s’appuie sur la puissance de nos conversations ordinaires à travers lesquelles, comme le disait le philosophe américain Stanley Cavell, « nous nous efforçons de nous rendre plus intelligibles les uns aux autres ». Ces conversations entre habitués ou entre amis d’un soir témoignent à leur manière de l’expressivité de chacun et de la réflexivité de chacun. 

Ce temps suspendu de la conversation spontanée et ordinaire raconte que se poser des questions, émettre des jugements, c’est une sorte de bien commun accessible à toutes et tous, dès lors qu’on décide non pas d’être d’accord sur tout, on est rarement d’accord sur tout, mais au moins d’accepter de nous passer la parole et de nous écouter. Dès lors qu’il y a ce temps de conversation à table ou au comptoir, on est bien dans une sorte de pratique philosophique du quotidien. Les citations de philosophes sont remplacées par des brèves de comptoir, formules humoristiques ou poétiques. Les distinctions conceptuelles laissent souvent la place à des anecdotes, mais on est bien dans l’exercice d’une réflexivité partagée et qui ne se propose rien d’autre que de refaire : refaire le match, refaire les élections, refaire le monde. 

Ces conversations philosophiques de bistrot, elles témoignent de notre capacité à mettre en nous et dans nos vies tout un ensemble de paroles, de point de vue de jugement qui vont nous partager, nous faire rencontrer les uns les autres. Alors, pas étonnant que dans un juste retour de balancier, la philosophie spontanée du comptoir laisse parfois sa place à des cafés philo plus ou moins réguliers ou plus ou moins institutionnalisés, mais qui expriment d’une autre manière que la philosophie. Ce n’est pas qu’une discipline académique pour vieux, barbu, échevelé, mais aussi, et tous les jours, une véritable culture populaire qui se pratique aussi avec un verre à la main. 

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