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BOULIN, UNE AFFAIRE D’ÉTAT ? SI LONGTEMPS ET SI MASSIVEMENT DISSIMULÉE – DOSSIER (1)

LA THÈSE DU SUICIDE N’EST PLUS DÉFENDABLE

Il n’est plus possible de défendre la thèse officielle du suicide. Pourquoi ne fait-on pas enfin la lumière sur ce scandale d’Etat ?

VOIR L’ÉMISSION DE FRANCE INTER CI CONTRE

Un plaidoyer en trois parties par l’écrivaine Sylvie Matton, qui suit l’affaire Boulin depuis une douzaine d’années. Pour elle, il ne fait aucun doute qu’il s’agit d’un meurtre. 

VOIR CI CONTRE LE DOSSIER EN 3 PARTIES DU NOUVEL OBS

1. ÉMISSION – Nouveau témoignage dans l’affaire Boulin : « Avant de casser ma pipe, je devais révéler ce que je sais »

Vendredi 6 septembre 2024 FRANCE INTER

Un homme s’est manifesté en 2022 auprès de la justice dans l’affaire Boulin. Il dit avoir assisté à une conversation qui accrédite la thèse du meurtre du ministre, mort en 1979. D’après ses dires, des membres du SAC ont évoqué « un accident ». France Inter a recueilli son témoignage.

« La juge m’a dit que, quand je me suis manifesté, il était minuit moins une, elle allait clore le dossier« . L’homme qui s’exprime ainsi s’est tu pendant plus de 40 ans. Quatre décennies pendant lesquelles il dit avoir gardé pour lui ce qui pourrait être la clé de l’une des énigmes les plus sombres de l’histoire politique française : la mort de Robert Boulin.

Le 30 octobre 1979, le corps du ministre du Travail est retrouvé en partie immergé dans un étang de la forêt de Rambouillet. Ce membre du RPR est, à l’époque, mis en cause dans une affaire qui concerne l’achat d’un terrain à Ramatuelle, dans le Var. Des accusations auxquelles il disait s’apprêter à répondre. L’enquête conclut à un suicide, ce que sa famille conteste depuis 45 ans.

À écouter : Retour sur l’affaire Robert Boulin

Or, ce témoin apparu en 2022 dit avoir surpris une conversation entre des hommes qu’il pense être membres du SAC, le service d’action civique, police officieuse du RPR, souvent chargé des basses besognes pour une partie des gaullistes, Charles Pasqua, en tête. Selon son récit, ces échanges accréditent la thèse d’une mort violente, bien loin du suicide.

« Il a fait un arrêt cardiaque »

En 1979, celui qui témoigne fréquente une boîte libertine, Le Roy Renée, située à Ville d’Avray, qui se trouve encore à l’époque dans les Yvelines. Ami avec le patron, il y croise « des francs-maçons, les plus grands voyous de Paris, l’état-major de la police parisienne au plus haut niveau« . « Ce club était protégé par le procureur de l’époque [procureur général près la cour d’appel de Versailles, Louis-Bruno Chalret, ndlr] qui a dirigé l’enquête sur l’affaire Boulin (…) Je ne suis pas surpris que l’enquête ait été tronquée dès le départ« , se souvient cet homme, qui affirme que l’on ne s’y rencontrait « pas que pour la bagatelle« .

À écouter : L’affaire Boulin, et la fronde des magistrats

Lui croise régulièrement au Roy René un homme qu’il identifiera par la suite comme Pierre Debizet, patron du Service d’action civique, avec qui « il sympathise, sans [se] mêler de ses affaires« . Or, « quelques jours après la mort du ministre, il m’a invité à prendre une coupe de champagne à sa table. Etaient présents deux membres du SAC – qui m’ont été présentés comme ça. Ils ont sablé le champagne pour avoir récupéré ‘les dossiers compromettants’ ont-ils dit entre eux. Ça a déplu à Pierre Debizet qui leur a dit ‘oui mais vous l’avez tué, le patron – c’est à dire Pasqua – avait donné l’ordre de lui filer une danse. Le chef du commando a déclaré à Debizet ‘c’était un accident, il a fait un arrêt cardiaque, il est mort dans nos bras, et, dans la panique, on l’a balancé dans l’étang de Montfort-L’amaury. Ils n’ont pas évoqué directement le nom de Boulin, j’ai fait le lien dans les jours qui ont suivi« . Il affirme avoir effectivement vu des documents entre les mains de ses interlocuteurs, sans savoir de quoi il s’agit.

« Stupéfait« , celui qui « ne [s’]attendait pas à être invité à une table où l’on parlerait de meurtre » ne bronche pas. Tout comme un autre témoin, identifié aujourd’hui par le septuagénaire comme « Jean-Pierre Lenoir du Sdece » [Service de documentation extérieure et de contre-espionnage, ancêtre de la DGSE] et un homme plus jeune, dont il pense qu’il s’agit de « celui qui a bourré de coups Boulin« , « le vrai tueur« .

Entendu à plusieurs reprises

En sortant du Roy René, ce témoin retient par cœur le numéro de la « Mercedes 280 SL gris métal à toit noir » conduite par les deux hommes dont il pense qu’ils ont enlevé Robert Boulin. Numéro qu’il dit avoir retenu jusqu’à ce jour.

Si ce témoin semble jouir d’une mémoire affutée, livrant des détails allant des Gitane fumées à la chaîne par Pierre Debizet aux cheveux « poivre et sel » de l’un des autres protagonistes, difficile, des décennies après, d’affirmer avec certitude quelle est la part de vécu réel et ce qu’il a réinterprété par la suite au regard des éléments rendus publics. Toujours est-il que son récit semble assez crédible pour que les investigations soient relancées. Lui-même a été entendu par la juge d’instruction en charge du dossier (rouvert après une nouvelle plainte de Fabienne Boulin, la fille du ministre, en 2015) en juin 2023, ainsi qu’à plusieurs reprises par les gendarmes de la cellule DIANE, chargée des affaires non élucidées anciennes, et par ceux de la Section de recherche de Versailles.

Pour cet homme, quia déjà livré son témoignage à Sud-Ouest, les circonstances de la mort de Robert Boulin sont « un énorme secret de Polichinelle« . Il explique s’être tu pendant aussi longtemps afin de protéger sa famille : « Les gens qui sont capables de tuer un ministre sont capables de me tuer moi encore plus facilement« . Mais, aujourd’hui, alors qu’il se dit « au crépuscule de sa vie« , ce témoin de dernière minute affirme ne plus avoir « peur de rien« . Et être prêt à livrer son récit à une cour d’assises, afin de faire émerger « la vérité judiciaire, même si les protagonistes sont morts« . Notamment pour Fabienne Boulin, la fille du ministre, qui se bat depuis 45 ans. Un combat qui, pour cet homme, « mérite qu’on lui file un coup de main« . « Avant de casser ma pipe, je lui devais de révéler ce que je sais« 

2. DOSSIER – Le retour de l’affaire Boulin 1ERE PARTIE (1/3)

ARTICLE – Un témoin de dernière minute, des indices qui s’accumulent… Pourquoi « plus personne ne peut soutenir que Robert Boulin s’est suicidé »

Par Sylvie Matton (écrivaine) LE NOUVEL OBS le 9 novembre 2024

Il n’est plus possible de défendre la thèse officielle du suicide. Pourquoi ne fait-on pas enfin la lumière sur ce scandale d’Etat ? Un plaidoyer en trois parties par l’écrivaine Sylvie Matton, qui suit l’affaire Boulin depuis une douzaine d’années. Pour elle, il ne fait aucun doute qu’il s’agit d’un meurtre. 

Ce n’est plus une interrogation depuis longtemps, même pas un doute, mais une vérité connue de tous. Tant de preuves sont désormais répertoriées, qui démontrent les incohérences de la thèse officielle et établissent l’existence d’un crime : le ministre Robert Boulin ne s’est pas suicidé par noyade dans cinquante centimètres d’eau et de vase de l’étang Rompu, le 29 octobre 1979. Il a été assassiné. 

Entravé par un lien qui a cisaillé son poignet droit, il a probablement été torturé dans la cave d’une maison des environs de la forêt de Rambouillet. Roué de coups, frappé jusqu’à ce que mort s’ensuive. 

Deux fractures à la face, sur le nez, et sur la pommette gauche « provoquées par un choc direct et concomitantes au décès », selon les rapports d’expertiseSa dépouille a été transportée dans la nuit, déposée dans un étang où il sera « découvert » le lendemain matin, la tête hors de l’eau. Un visage tuméfié, fracassé, d’innombrables hématomes, ecchymoses et griffures, une tête de boxeur mis K.-O. 

Il y a le crime, il y a le camouflage du crime, et il y a l’omerta d’Etat, toujours en cours. Trois scandales en un. 

Les preuves nécessaires à l’établissement de la « vérité judiciaire » se trouvent désormais dans le dossier de la juge d’instruction Joëlle Nahon. Si elle convoque, sans attendre leur décès, la vingtaine de témoins dont la partie civile a demandé l’audition – parmi lesquels certains demandent d’ailleurs depuis des années à être entendus – de nouveaux éléments de preuve s’y ajouteront. Depuis qu’un nouveau témoin lui a, en juin 2023, confié le nom de deux possibles commanditaires du crime et l’a mise sur la piste de l’un des tueurs, le dénouement de ce scandale d’Etat s’impose en urgence. Pour la mémoire de Robert Boulin, pour sa famille qui a mené sans relâche ce combat pour la vérité, et pour le rétablissement de l’honneur de la justice et de la République françaises. 

La plaque d’immatriculation 8144 WS 75 

En juin 2023, donc, Elio Darmon, un ancien du milieu parisien qui ne craint plus de « prendre deux balles dans le buffet » a été entendu par la juge qui instruit l’affaire. Demandant depuis un an à être auditionné, il avait témoigné six mois plus tôt auprès de l’unité Diane de la gendarmerie, celle des « cold cases » (les affaires non élucidées). Elio Darmon est le « témoin de la dernière heure », de la dernière chance. Son audition a entravé le non-lieu que la juge s’apprêtait à prononcer. Il indique avoir été témoin d’une discussion qui a eu lieu peu après la mort de Robert Boulin au Roi René, un club échangiste réputé de Ville-d’Avray, à quinze kilomètres de Paris. 

A la fin des années 1970, c’est le rendez-vous du grand banditisme avec les bas-fonds de la politique. On y croise aussi des vedettes venant s’y encanailler, sous la surveillance d’espions du SDECE (l’ancêtre de la DGSE). Le SAC − le Service d’Action civique – y a ses tables. 

Le Service d’Action civique est cette police parallèle voulue par de Gaulle en 1959, prise en main après 1968 par le sénateur RPR Charles Pasqua. C’est désormais une milice à la dérive mafieuse à la solde du RPR (le Rassemblement pour la République, parti politique français de droite créé en 1976 par Jacques Chirac) un repaire de brutes alcoolisées, de droits communs prématurément libérés en échange de leurs services, pratiquant les intimidations, les menaces de mort, les tabassages, les « accidents de voiture », les assassinats. Le SAC sera dissous en 1982 après le carnage de trop, la « tuerie d’Auriol » – l’élimination d’une famille entière, dont un enfant de 7 ans tué à coups de tisonnier. 

En lien avec les réseaux Foccart de la Françafrique et le SAC, le procureur général de Versailles, Louis-Bruno Chalret, est le protecteur du Roi René. Charlet est une « barbouze judiciaire », « le monsieur interventions secrètes »selon les mots de l’ex-directeur de l’Office central de répression du banditisme. Ordonnateur des basses besognes, tout porte à croire qu’il s’est vu confier dans la nuit du 29 au 30 octobre le maquillage initial de l’assassinat de Boulin en suicide. 

Tout début novembre 1979, Elio Darmon raconte avoir été convié à la table de Pierre Debizet, secrétaire général du SAC, afin d’y sabler le champagne en compagnie de deux truands membres de l’organisation et d’un homme du SDECE. Selon lui, les hommes se sont congratulés pour avoir récupéré « les dossiers compromettants », ont évoqué leur dérapage, l’ordre du « patron » (Charles Pasqua) ayant été de « filer une danse » (de tabasser) et non pas de tuer et ont ensuite mentionné l’immersion du cadavre dans l’étang. 

On peut cependant douter du fait qu’un tel passage à tabac soit un simple dérapageun accident imprévu. En effet, étant donné le visage tuméfié de la victime, il est peu probable que la directive du « patron » fût de le ramener gentiment chez lui plus tard dans la soirée, ou le lendemain dans son ministère. 

Elio Darmon notera ce soir-là l’immatriculation de la Mercedes dans laquelle se sont engouffrés les deux tueurs de la tablée (8144 WS 75). Grâce à ce numéro, conservé par-devers lui pendant quarante-cinq ans, l’identité du propriétaire est aussitôt retrouvée par les gendarmes de l’unité Diane. Darmon reconnaît, sans hésitation, parmi un « tapissage » de portraits, l’un des probables tueurs de Robert Boulin sur une photo de jeunesse : Henri Geliot, un truand notoire décédé en 1986. Chaque élément corrobore l’ensemble, le témoignage de Darmon est fiable. 

D’après les confidences d’Elio Darmon aux gendarmes, et six mois plus tard à la juge, deux des commanditaires du crime seraient donc Charles Pasqua et Pierre Debizet*. 

Quel rôle a joué Jacques Chirac, qui voyait Robert Boulin comme un danger pour ses projets de leader du RPR ? Le ministre du Travail le craignait : « Le grand veut ma peau », confiait-il à des amis peu avant sa mortDès 1980, Alexandre Sanguinetti (un baron du gaullisme, cofondateur du SAC et ami de Boulin) avait affirmé à des proches que Chirac comptait parmi les donneurs d’ordre. Son nom figure en tout cas dans le dossier de la juge. 

84 anomalies 

Entre le 30 octobre 1979 et le 7 juin 1983, date du dépôt de la plainte contre X de la famille Boulin pour homicide volontaire, la version du suicide prévaudra. C’est la thèse officielle, qui s’appuie sur un écheveau de mensonges et sur une mise en scène organisée grossièrement dans la nuit du 29 au 30 octobre 1979, ainsi que sur un puissant sentiment d’impunité. 

Après 1983, les complices de ce grand camouflage, chacun aux ordres de son ministère de tutelle, devront produire de nouveaux arguments pour contrer les accusations de la famille du ministre Boulin et de leurs conseils. Ils construiront un nouvel édifice de contre-vérités, quelles qu’en soient les absurdités évidentes. La règle étant de ne jamais se dédire. Pas moins de 84 anomalies de ce mensonge d’Etat, évidentes ou plus discrètes, seront répertoriées au fil du temps. 

Exemple d’une anomalie qui, à elle seule, aurait dû anéantir très tôt la thèse du suicide aux yeux de tout magistrat se penchant sérieusement sur l’affaire : les « lividités cadavériques », qui permettent aux médecins légistes de déduire la position du corps au moment de son décès, ou plus précisément dans les deux heures suivantes. Elles sont le résultat de l’arrêt de la circulation du sang et de sa soumission à la pesanteur. Sur le corps de Robert Boulin, elles se situent dans son dos (très visibles, selon le médecin réanimateur arrivé parmi les tout premiers à l’étang Rompu), alors que son cadavre a été « découvert » légèrement penché vers l’avant, flottant à moitié dans l’étang. Cela ne colle pas. C’est la preuve flagrante que le corps a été déplacé quelques heures après le décès. La preuve de l’assassinat. 

Afin de résoudre ce « mystère », et de maintenir la thèse du suicide, certains tenteront d’imaginer comment les lividités, situées sur le devant du corps ont pu se déplacer et se loger dans le dos de la victime… des heures plus tard. A les écouter, un tel déplacement des lividités – inédit – se serait produit avec le retournement du corps dans le supposé flux et le reflux des étangs (vaseux) de la forêt de Rambouillet. Autre hypothèse : la cause de ce déplacement serait liée à la traversée nocturne d’animaux sauvages venus s’abreuver dans l’étang. Dernière tentative d’explication (qui provoqua l’hilarité de certains et l’ire de médecins légistes) : les lividités auraient été agitées dans le système sanguin du cadavre, quand l’hélicoptère l’emmenant à l’Institut médico-légal s’est arraché du sol. 

Un autre exemple d’aberration : alors que les pompiers qui sortent le corps de l’eau en le maintenant sous les bras, ont leurs bottes souillées par la vase de l’étang, le bas du pantalon et les mocassins de Robert Boulin sont immaculés. Preuve qu’il n’a pas marché, que son corps a été porté et déposé. 

Aux côtés de la famille de Robert Boulin (sa femme Colette, son fils Bertrand, puis sa fille Fabienne Boulin-Burgeat et son mari), quelques journalistes résolus ont mené une contre-enquête acharnée, traquant des responsables, retrouvant des témoins et leur proposant de prendre la parole devant un micro ou une caméra. Ils ont accompli un travail d’enquête remarquable qui a anéanti au fil des ans le mensonge officiel. Il faut ici rendre hommage à ces grands journalistes, qui font leur travail mais aussi œuvre de justice, refusant l’impunité d’un crime d’Etat. Citons, parmi d’autres Jacques Collet qui a réalisé les premiers reportages mettant en doute le suicide, dès 1983 pour TF1 ; Francis Christophe, un journaliste de l’AFP engagé de la première heure, qui a publié un livre sur l’affaire et une enquête exceptionnelle sur Claude Guéant ; les enquêteurs et documentaristes Michel Despratx, Bernard Nicolas, Marie-Pierre Farkas ; sans oublier Benoît Collombat qui a publié le remarquable « Un homme à abattre » (Fayard 2007), fruit de cinq ans d’enquête, interviewé d’innombrables témoins sur France-Inter, coréalisé le documentaire « Révélations sur un crime d’Etat » .

« Pas la tête ! » 

Après la « découverte » du corps, dès le premier jour, le 30 octobre 1979, la procédure ne visait qu’à confirmer la thèse officielle du suicide : le ministre Boulin s’est « bourré de barbituriques » et est entré dans l’étang pour s’y noyer. C’est ce qu’affirmeront Robert Barbat, le procureur de la République à Versailles qui supervisait la première enquête, ainsi que le commissaire de police Alain Tourre. Une conclusion, martelée sur toutes les stations de radio, alors que la dépouille du ministre, sortie précautionneusement de l’étang par des pompiers, gît toujours sur la berge. Une « évidence » aussitôt répétée par la journaliste emblématique de l’ORTF, Danièle Breem, au journal télévisé de 13 heures d’Antenne 2, alors que l’autopsie n’a pas encore débuté. 

Mais trente-quatre ans plus tard, le 29 janvier 2013, lors de l’émission « Ce soir (ou jamais ! ) » de Frédéric Taddéi, diffusée en direct, Tourre révèle aux téléspectateurs la vérité sur la prétendue découverte de barbituriques. Face à la caméra, il énonce, sans un sourire : « Les gendarmes ont fouillé les poches, on trouve une petite boîte marquée Oda, une boîte destinée à contenir de la saccharine. On a pensé qu’il avait vraisemblablement absorbé quelque chose. » Lunaire. 

Un an et demi après la mort de Robert Boulin, quand son épouse et leurs enfants reçoivent le premier et mince dossier judiciaire que leur avocat a réclamé, ils découvrent les photos d’un homme frappé à mort et les conclusions de l’enquête sabotée et bâclée. L’autopsie, effectuée en la présence du commissaire Tourre, a été tronquée par le premier substitut du procureur, sous un motif fallacieux : « Pas la tête, la famille s’y oppose. » Une telle directive est contraire à toutes les règles scientifiques, une autopsie étant toujours pratiquée selon un protocole précis et complet, « de haut en bas ». Le dossier révèle une mascarade d’enquête, une forfaiture. 

Lors de la seconde autopsie, seules des radios de la tête ont pu être effectuées, car le cadavre a subi des soins de thanatopraxie et un embaumement à l’Institut médico-légal, sans l’avis ni l’accord de la famille – un acte contraire au droit français, passible de quinze ans de prison. Si un tel acte (dont la facture fut réglée par Matignon) fut demandé, c’était bien dans l’anticipation, peu probable mais envisageable, d’une seconde autopsie, qui menaçait d’être source de révélations. Les radios de celle-ci sont cependant suffisantes pour révéler les os cassés et les violences vécues par Robert Boulin. 

« Enlèvement et séquestration suivis de mort ou assassinat » 

Depuis 2015, les éléments qui s’ajoutent aux dossiers de l’instruction ne se contentent pas de détruire les arguments de la théorie du suicide : ils étayent la théorie opposée, celle de l’assassinat. 

Ainsi, un nouveau témoin, tout à fait digne de foi, indique avoir vu Robert Boulin l’après-midi du 29 octobre 1979, dans sa voiture personnelle, une Peugeot 305 bleu métallisé, dans une rue de Monfort-Lamaury, dans le voisinage de la forêt de Rambouillet ; il était assis sur le siège passager en compagnie de deux hommes peu amènes ; l’un d’eux conduisait, l’autre était assis à l’arrière. Cette rue se réduit au bas de sa pente en une seule voie, qui contraint deux voitures sur le point de se croiser à ralentir ; en milieu d’après-midi, un 29 octobre, par une journée sans pluie, rien ne saurait altérer une vision parfaite de l’habitacle du véhicule croisé. Quelques heures avant sa mort, Robert Boulin n’était donc pas seul, mais en compagnie de deux hommes qui pourraient être ses tortionnaires et assassins.

C’est ce témoignage (dont le témoin n’a pas changé une ligne lors de son audition dans le bureau du juge de 2015) qui a permis à Fabienne Boulin-Burgeat, fille de Robert Boulin, et à son avocate Marie Dosé de déposer une nouvelle plainte avec constitution de partie civile : une information judiciaire a cette fois été ouverte pour « arrestation, enlèvement, séquestration, suivis de mort ou assassinat »

Le dossier judiciaire recèle également le rapport d’expertise médico-légale, établi le 24 septembre 2020, qui a comparé les deux autopsies du corps de Robert Boulin : celle du 30 octobre 1979 et la seconde, pratiquée le 16 novembre 1983, après l’exhumation de sa dépouille. 

Contredisant le rapport de la première autopsie, qui fut interrompue sur ordre du premier substitut du procureur (« Pas la tête » !), la seconde révèle deux fractures importantes commises de son vivant sur la face du ministre, et concomitantes au décèsainsi qu’un coup porté sur le crâne ; auditionné en 2019, le docteur Jault, un médecin qui assistait les trois médecins légistes de novembre 1983 et seul survivant de l’équipe, a confirmé que la première autopsie leur était clairement apparue comme « tendancieuse, inadmissible et bâclée » et qu’ils avaient ensemble conclu que le ministre Boulin « avait été liquidé ». Ainsi, même s’il ne peut être démontré scientifiquement que les coups violents portés à la face du ministre soient la cause de sa mort (qui a pu être le résultat d’une hémorragie cérébrale, par exemple), il est certain qu’il les a reçus concomitamment à son décès. Une telle violence exercée sur le visage de Robert Boulin est incompatible avec un prétendu suicide. Les premiers magistrats, qui ont jugé que Robert Boulin s’était suicidé par noyade, ont donc motivé leur ordonnance de non-lieu sur des éléments d’expertise potentiellement erronés et tendancieux. 

Avec le nouveau témoignage d’Elio Darmon, trois noms de commanditaires et le nom d’un des assassins attendent également, dans le dossier d’instruction, les nouvelles investigations que devra poursuivre le bureau de la juge. 

Dorénavant, comme l’a clairement formulé maître Marie Dosé : « Plus personne ne peut objectivement soutenir aujourd’hui que Robert Boulin s’est suicidé, sauf ceux qui ont intérêt à le faire. » Aucun engagement social ou éthique, aucune « cause » ne justifie désormais le choix de défendre la thèse officielle du suicide. Ne reste que « l’intérêt à le faire » : des motivations diverses, carriériste ou pécuniaire, souvent les deux. Des échanges de bons procédés, des pressions. Les quelques survivants se reconnaîtront.

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