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AMÉRICANISATION (1) IRRÉFRÉNABLE

ARTICLE – L’irréfrénable américanisation de la société française

Dans nos rues, dans nos paroles, dans nos assiettes, dans la manière de nous habiller… l’attraction américaine est toujours plus visible en France. Même si elle touche différemment toutes les catégories sociales.

Nous avons vécu la campagne électorale américaine comme si la France était le cinquante-et-unième Etat des Etats-Unis : reportages quotidiens, discours des deux bords, commentaires des spécialistes, images de foules partisanes, grimaces de Donald Trump, rires de Kamala Harris et, au moment des résultats, pleurs et bravos de nos représentants. Si éloigné encore de nos mœurs et pratiques politiques, le pays de l’oncle Sam nous est devenu nôtre. Dans Métamorphoses françaises, le récent ouvrage de Jérôme Fourquet, nous prenons la mesure de notre américanisation. Cela ne date pas d’hier, mais selon ce maître des sondages, une accélération s’est produite depuis les années 1980-2000.

Enseignes, mode, cinéma…

Dans nos rues, les enseignes aux noms anglo-saxons fleurissent : Super Market, Starbucks, Mod’hairs, Curling, April, Nails, City Paris, Cryofast, la Factory, New me, Birdy, So good, Dream design, Easy touch, Rituals, Nature house, Carrefour City, Free people, Subway… Une avalanche… On compte 1560 McDonald’s en France, 532 Burger King, et des centaines de Buffalo Grill, Burger & fries et autres enseignes de fast-food et street sandwich. Les kiosques des gares se nomment Relay ; une des chaînes de télé les plus connues, CNews ; le commerce nous convie au Black Friday.

La mode importée d’outre-Atlantique a fait du sportwear la norme des tenues masculines. Le style workwear et la mode grunge ont répandu la casquette de baseball, les jeans baggy, la doudoune à capuche… Les tatouages se sont banalisés (environ un Français sur cinq est tatoué), les femmes « in » portent des jeans déchirés, et 75 % des Français de moins de 35 ans se sont déjà rendus à Disneyland Paris. Le cinéma américain domine sur les écrans : « La machine hollywoodienne, écrit Fourquet, se révèle l’un des plus puissants vecteurs de l’américanisation de notre société » : en 2023, parmi les films totalisant plus d’un million d’entrées, on compte 30 français pour 64 américains.

L’attraction américaine touche différemment toutes les catégories sociales

Cette domination a inspiré l’adoption par les familles des prénoms d’outre-Atlantique, directement issus des films et séries américains depuis la loi de 1993 sur la liberté des prénoms : les Jordan, les Jessica, les Kevin, les Alison, les Dylan, les Jennifer nourrissent l’état civil, à raison de plus de 7 % des prénoms en 2021. Ces prénoms anglo-saxons sont particulièrement adoptés dans les catégories populaires, surreprésentés dans le Pas-de-Calais, les Ardennes, l’Aisne, la Seine-et-Marne et la Haute-Marne.

Comment McDonald’s est devenu un grand acteur de l’édition jeunesse

Ce clivage de classe s’observe également dans le bassin parisien, dont les départements de banlieue et la très grande couronne sont tous concernés à l’exception de Paris, des Hauts-de-Seine et des Yvelines… Mais l’attraction américaine touche différemment toutes les catégories sociales. La moitié des femmes et des hommes CSP + (cadres, professions intellectuelles) se sentent tenus de faire au moins une fois le voyage aux Etats-Unis, alors que la majorité des Français ne connaissent l’Amérique que par le biais de la pop culture, de la consommation et de la restauration.

Cela n’empêche pas l’américanisation globale de la société, comme le constatait Régis Debray dans Civilisation. Comment nous sommes devenus américains : « Ce que l’américanisation, colonisation sans colons, a d’exceptionnel, c’est l’enveloppement par le haut et par le bas. Par Harvard et Hollywood, Orson Welles et le blockbuster, Philip Glass et Beyoncé, Cap Canaveral et Disneyland, Rawls dans l’amphi et le rap dans la cour, Faulkner et Facebook. Par le loubard et le bobo, Clichy-Montfermeil et le Marais, le sweat-shirt à capuche et le dress code à l’Opéra. »

Au cinéma, les titres de fims made in USA ne sont plus traduits.

Dans l’arène politique, les candidats éloquents récoltent une standing ovation ; les supporters ont remplacé les partisans, comme les think tanks les clubs de pensée. En sport, les entraîneurs ont fait place aux coachs et les teams, si possible wonder, ont effacé les équipes. Des publicités, de plus en plus, s’affichent intégralement en anglais ; le club Med a pour nouveau slogan : « That’s l’esprit libre ». Au cinéma, les titres de fims made in USA ne sont plus traduits. Au travail, on est menacé du burn out à cause du stress.

Dans le domaine spirituel, les prêtres catholiques voient leur nombre s’effondrer, mais tous les dix jours une église évangélique ouvre en France, tandis que les enfants déguisés d’Halloween frappent à notre porte pour demander des bonbons. Le trafic des stupéfiants a popularisé le deal et les quartiers shit : « La carte de la localisation des interceptions de go fast par les forces de l’ordre fait apparaître les flux principaux et secondaires de la supply chain du shit. »

Aucune discipline de la recherche n’échappe à l’invasion lexicale américaine

La révolution numérique a encore renforcé la domination culturelle américaine. Face aux emails, nous avons tenté d’opposer le « courriel » des Québécois, mais la résistance se révèle bien faible, et ne parlons pas de tout le vocabulaire technique de la nouvelle communication : blogs, cloud, cookies, tweets, followers, hashtag, smartphone, streaming, selfie, spam, newsletters, j’en passe. Aucune discipline de la recherche n’échappe à l’invasion lexicale américaine. Dans les transports, les avions de ligne ont été remplacés par des liners et le low cost cartonne. Parfois, les termes utilisés sont nouveaux et intraduisibles, mais souvent on laisse faire par paresse ou résignation. Il existe aussi une forme d’affectation dans l’usage des américanismes, une manière cool d’être « à la page » – celle des colonisés heureux.

L’ancien anti-américanisme qui en France remontait au XIXe siècle, et dont les communistes avaient fait au XXe un des articles de leur foi anti-impérialiste, semble en voie d’extinction. Les vieux préjugés, si bien illustrés par Tintin en Amérique, s’effacent. On ne célèbre pas pour autant l’Amérique, mais on s’en imprègne quasiment sans le savoir.

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