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CE QUE L’ŒUVRE DE MARC BLOCH (1) NOUS ENSEIGNE SUR NOTRE CRISE DE RÉGIME

L'étrange défaite

L’URGENCE – POUR NOS ÉLITES, DIRIGEANTS ET MÉDIAS – DE RELIRE « L’ÉTRANGE DÉFAITE »

L’Étrange défaite, celle de 1940 d’écrit sans concession «  l’affaissement de la société française et de ses élites, percutées par les coups de boutoir mondiaux, qui n’est pas sans rappeler l’actualité géopolitique et nationale de 2024. »

« Le secret de L’Étrange défaite serait là. Marc Bloch en est toujours l’historien diagnostiqueur et le possible thaumaturge. Il faut donc le lire et le relire à haute voix. Reste à trouver les intercesseurs pour retrouver l’oreille des citoyens. Reste aux uns et aux autres à pratiquer une même grammaire. Un élan qui les dépasse. Une confiance. « Notre peuple mérite qu’on se fie à lui et qu’on le mette dans la confidence. » » EXTRAITS DE L’ARTICLE CI CONTRE

La faillite morale, la trahison des élites et de la presse françaises

80 ans après la parution du livre, la postérité de l’Etrange défaite reste importante : l’idée d’une faillite morale sinon d’une trahison de la bourgeoisie, des élites et de la presse françaises

L’URGENCE DE STOPPER LA CRISE DE RÉGIME PAR UN RENOUVELLEMENT DES DIRIGEANTS (ET DE LEUR LOGICIEL) EN COMMENÇANT PAR LA PRÉSIDENCE DE LA RÉPUBLIQUE

« À l’heure des périls, ce n’est pas une mince affaire de réapprendre à parler une langue véhiculaire commune dans une société bien plus que divisée : émiettée et tronçonnée. On disait, c’est vrai, à peu près la même chose dans les années trente. Mais il n’est pas sûr que l’on ait aujourd’hui beaucoup plus de temps pour procéder au casting des candidats fédérateurs. »VOIR L’ARTICLE CI CONTRE

ARTICLE – Marc Bloch au Panthéon : Réveillez-vous, l’étrange défaite est de retour !

– Emmanuel Macron a annoncé, samedi 23 novembre, la panthéonisation de l’historien Marc Bloch. Immense chercheur et résistant de premier plan, assassiné par les nazis en 1944, il est aussi l’auteur de L’Étrange défaite, celle de 1940. Un affaissement de la société française et de ses élites, percutées par les coups de boutoir mondiaux, qui n’est pas sans rappeler l’actualité géopolitique et nationale de 2024.

Marc Bloch au Panthéon, c’est une évidence depuis longtemps, quand bien même il avait dû céder son tour en 2020 à Maurice Genevoix, l’auteur de Ceux de 14. Puisse l’hommage national à cet historien majeur et résistant de premier plan inciter les jeunes générations à éprouver l’éclat de son style et de ses démonstrations. Marc Bloch fut aussi, au pays de Clio, un aventurier du savoir décalé et transversal avec ses Rois thaumaturges (Guérisseurs) ou son essai lumineux sur Les fausses nouvelles.

Laissons l’encens des cérémonies faire son œuvre, mais rappelons tout de suite à quel point la mémoire de Marc Bloch doit être mobilisée ici et maintenant. Marc Bloch, c’est le Cassandre de L’Étrange défaite qui se dresse devant nous tous – panthéonisé ou non. C’est le verbe de l’officier français, vainqueur en 1918 et vaincu en 1940.

Général Bentegeat : « Veiller à ce que jamais la débâcle de 1940 ne puisse se reproduire »

Son livre autopsie la défaite fulgurante et les redditions morales en cascade. Quelques semaines après la dislocation des lignes, du nord, de l’est ou de Bretagne, Marc Bloch observe que « lorsque les Allemands croisaient, par hasard, un soldat armé, ils se contentaient de le forcer à briser son fusil et à jeter ses cartouches ».

L’affaissement de haut en bas : de l’armée, des élites, des corporations

Un essai sans effet de manche, sans règlement de comptes, mais une plume qui plonge au plus profond des parties molles d’une société avant son affaissement. Un affaissement de haut en bas : de l’armée, des élites, des corporations et d’un peuple endormi par les berceuses. Celle de la ligne Maginot, qui, à bien des égards, fait penser à notre force nucléaire.

Nécessaire, mais sera-t-elle suffisante pour déjouer les plans d’un adversaire qui, toujours – c’est la loi de la guerre –, cherche à percer ou prendre à revers les boucliers ? La ligne Maginot ? « Des blockhaus qui, pourvus de défenses efficaces seulement vers l’avant, note l’historien, furent pris par-derrière ! ». « Tout le long de la campagne, ajoute-t-il non sans humour, les Allemands conservèrent la fâcheuse habitude d’apparaître là où ils n’auraient pas dû être. Ils ne jouaient pas le jeu. »

« Nous pensions en retard »

L’explication de cette liquéfaction n’est pas, aux yeux de Marc Bloch, le manque de chars, d’avions ou d’obus, comme on le dit souvent. La faute incombe à une conception stratégique caduque. Pour lui, il s’agit bien d’une défaillance mentale, conceptuelle, qui anesthésiait les volontés : « Nos soldats se sont beaucoup trop facilement laissé vaincre, avant tout parce que nous pensions en retard. »

« Mes enfants, qui liront ce bilan, les amis inconnus, sous les yeux desquels il tombera peut-être un jour, comment accepter qu’ils puissent me reprocher d’avoir biaisé avec le vrai et, sévère pour certaines erreurs, d’avoir gardé complaisamment le silence sur trop d’autres fautes où tout citoyen eut sa part ? »

Marc Bloch, charitable, ne cite que brièvement le nom du généralissime Gamelin, qui refaisait la guerre précédente avec une indicible morgue et qui détailla quasiment en temps réel, le 16 mai 1940, à un Churchill consterné, le démembrement de la première armée du monde. Comme s’il s’agissait d’un cours sur la bataille d’Azincourt…

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Gamelin, qui n’a jamais consenti la moindre autocritique pendant et après la guerre (lire La tragédie de l’ambition, Max Schiavon, Perrin, 2021). Jusqu’à sa mort, l’ancien bras droit de Joffre, puis brillantissime théoricien des batailles en chambre, a tenu bon. Il était sûr d’avoir eu raison. Sa stratégie était la meilleure possible. Son échec, imprévisible. A-t-il lu Marc Bloch ? Lisons-nous Marc Bloch ?

C’est dur à dire, mais ce généralissime, célébré outre-Atlantique tel un César dans les années trente, beau parleur et manœuvrier, philosophe et imbu de ses concours, sourd aux autres pour s’assurer d’être sûr de lui, ressemble beaucoup aux élites que nous nous choisissons pour nous gouverner.

Pire : d’une certaine manière, nous ressemblons tous un peu à Gamelin, handicapés que nous sommes dès qu’il s’agit, collectivement, de nous réformer. Les proches de Gamelin l’avaient surnommé « Baudelaire », tant un vers du poète résumait sa doctrine : « Je hais le mouvement qui déplace les lignes. »

« Nos chefs ou ceux qui agissaient en leur nom, résumait Marc Bloch, n’ont pas su penser cette guerre. En d’autres termes, le triomphe des Allemands fut, essentiellement, une victoire intellectuelle, et c’est peut-être là ce qu’il y a de plus grave. »

Face au sang versé de l’Ukraine, terre d’Europe, nous restons spectateurs indignés mais immobiles

Impossible de ne pas voir, ici et là, et presque partout dans L’Étrange défaite de 1940, des correspondances avec la France et l’Europe d’aujourd’hui, tétanisées l’une et l’autre par les coups de boutoir de la force brute de Poutine. Par les frappes de missiles et de drones russes qui pilonnent chaque nuit, depuis deux ans, les villes de l’Ukraine, leurs maisons, leurs familles. Par le fait que, jusqu’en 2022, nos états-majors, nos industriels et les hauts responsables à l’armement, français et européens, sont passés à côté des drones et de leur nouvelle utilisation systémique et multiforme aux quatre coins des champs de bataille.

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Face au sang versé en Ukraine, terre d’Europe, nous demeurons encore voyeurs, spectateurs surinformés, indignés certes, mais immobiles. Incapables d’imaginer vraiment qu’un jour, la frontière transformée en tranchée se creusera un peu plus vers nous. Un peu plus encore… Et qu’il nous faudra alors quitter les fauteuils du théâtre pour monter en toute hâte sur scène. Trouver un texte. Un metteur en scène. Et nous improviser acteurs.

Nous n’en sommes pas si loin. Quand, en ces mois d’hiver 2024-2025, l’alliance transatlantique se fissure, que le parapluie américain se replie – comme après le traité de Versailles – et qu’il nous faut, en quelques semaines, jeter les bases d’une défense européenne et d’une industrie continentale de l’armement, toujours remise à plus tard depuis les années cinquante.

« Cette situation affreuse que le sort de la France ait cessé de dépendre des Français »

Est-il encore assez tôt pour se ressaisir ? Ou déjà trop tard ? Le paysage de l’automne 2025 ressemblera-t-il à celui de l’automne 1940 tel que décrit par Marc Bloch : « Nous nous trouvons aujourd’hui, écrivait Marc Bloch, dans cette situation affreuse que le sort de la France a cessé de dépendre des Français. Depuis que les armes, que nous ne tenions pas d’une poigne assez solide, nous sont tombées des mains, l’avenir de notre pays et de notre civilisation fait l’enjeu d’une lutte où, pour la plupart, nous ne sommes plus que des spectateurs un peu humiliés ».

« Les avertissements n’avaient pas manqué, insiste Marc Bloch. Nous les avait-on assez fait passer sous les yeux, dans les cinémas, ces atroces images de l’Espagne en décombres ? Nous l’avait-on assez raconté, reportage après reportage, le martyre des villes polonaises ? En un sens, on ne nous a que trop avertis. »

« C’est un pauvre cœur que celui auquel il est interdit de renfermer plus d’une tendresse »

« Ce n’est pas seulement sur le terrain militaire que notre défaite a eu ses causes intellectuelles », explique Marc Bloch. « Tout en feuilletant Mein Kampf, on doutait encore des vrais buts du nazisme, où, parant l’ignorance du beau mot de « réalisme », on semble en douter encore aujourd’hui. »

Ah, le « réalisme » de tous les « apaisements », l’autre mot pour dire « pacifisme », celui, doctrinal, de la gauche, et le néo-pacifisme de la droite, qui aura conduit à abandonner la Rhénanie, l’Autriche, la Tchécoslovaquie.

Une idéologie internationaliste et pacifiste que Bloch ne renie pas, mais qu’il saisit par tous les bouts et dont il récuse surtout l’exclusivité.

« Je suis, je m’en flatte, un bon citoyen du monde et le moins chauvin des hommes. J’ai trop vu la guerre, enfin, pour ignorer qu’elle est une chose à la fois horrible et stupide. […] Je n’ai jamais cru qu’aimer sa patrie empêchât d’aimer ses enfants ; je n’aperçois point davantage que l’internationalisme de l’esprit ou de la classe soit irréconciliable avec le culte de la patrie. Ou plutôt je sens bien, en interrogeant ma propre conscience, que cette antinomie n’existe pas. C’est un pauvre cœur que celui auquel il est interdit de renfermer plus d’une tendresse. »

Quelle langue !

Et chacun en prend pour son grade. De l’École de guerre aux bourgeois, aux syndicats de fonctionnaires et jusqu’aux communistes d’alors, qu’on reconnaîtra ici et qui font penser à certains de leurs épigones LFIstes de 2024.

« Ils disaient que le capitalisme français était dur à ses serviteurs et ils n’avaient, certes, pas tort. Mais ils oubliaient que la victoire des régimes autoritaires ne pouvait manquer d’aboutir à l’asservissement presque total de nos ouvriers. N’apercevaient-ils donc pas, autour d’eux, tout prêts à s’en saisir et presque à la souhaiter, les futurs profiteurs de notre défaite ? »

Ou encore : « Ils proclamaient que la guerre est affaire de riches ou de puissants, à laquelle le pauvre n’a pas à se mêler. Comme si, dans une vieille collectivité, cimentée par des siècles de civilisation commune, le plus humble n’était pas toujours, bon gré mal gré, solidaire du plus fort. Ils chuchotaient — je les ai entendus — que les hitlériens n’étaient pas, en somme, si méchants qu’on affectait de les peindre : on s’épargnerait sans doute plus de souffrances en leur ouvrant toutes grandes les portes qu’en s’opposant, par la violence, à l’invasion. Que pensent-ils, aujourd’hui, ces bons apôtres dans la zone occupée, tyrannisée, affamée ? »

« Ces intellectuels ne s’entretenaient, presque jamais »

On ne le souligne pas souvent, mais Marc Bloch s’en prend aussi à son propre monde universitaire : « Appartenant moi-même à la corporation des faiseurs de cours et n’y figurant point, hélas ! parmi les plus jeunes, je puis bien le dire : il faut toujours se méfier un peu des vieux pédagogues. Ils se sont constitués forcément, au cours de leur vie professionnelle, tout un arsenal de schémas verbaux auxquels leur intelligence finit par s’accrocher, comme à autant de clous, parfois passablement rouillés. »

Et Bloch en rajoute une couche : « Il m’est arrivé d’assister, quelquefois, aux assemblées de mon métier. Ces intellectuels ne s’entretenaient, presque jamais, je ne dirai pas que de gros sous, mais de petits sous. Ni le rôle de la corporation dans le pays, ni même son avenir matériel ne paraissaient exister pour eux. Les profits du présent bornaient impitoyablement leurs regards. »

Marc Bloch est ainsi fait. Il étudie la société française de 1940 avec la même acuité, la même équanimité sociologique qu’un village de la Picardie en 1340, qui bascule à reculons dans la guerre de Cent Ans.

Mais Marc Bloch ne fait pas qu’expliquer. Il est aussi croyant. Péguyste à sa manière mesurée. Un religieux, juif athée d’Alsace, de la Nation, celle de la Fête de la Fédération. Celle des trois Républiques successives. Son acte de foi, c’est le recours aux citoyens : « Les ressorts profonds de notre peuple sont intacts et prêts à rebondir », écrit-il à plusieurs reprises.

Si le peuple baisse la garde, c’est, insiste-t-il, la faute des chefs : « Mal instruits des ressources infinies d’un peuple resté beaucoup plus sain que des leçons empoisonnées ne les avaient inclinés à le croire, incapables, par dédain comme par routine, d’en appeler à temps à ses réserves profondes, nos chefs ne se sont pas seulement laissé battre. Ils ont estimé très tôt naturel d’être battus. »

Le secret de L’Étrange défaite serait là. Marc Bloch en est toujours l’historien diagnostiqueur et le possible thaumaturge. Il faut donc le lire et le relire à haute voix. Reste à trouver les intercesseurs pour retrouver l’oreille des citoyens. Reste aux uns et aux autres à pratiquer une même grammaire. Un élan qui les dépasse. Une confiance. « Notre peuple mérite qu’on se fie à lui et qu’on le mette dans la confidence. »

À l’heure des périls, ce n’est pas une mince affaire de réapprendre à parler une langue véhiculaire commune dans une société bien plus que divisée : émiettée et tronçonnée. On disait, c’est vrai, à peu près la même chose dans les années trente. Mais il n’est pas sûr que l’on ait aujourd’hui beaucoup plus de temps pour procéder au casting des candidats fédérateurs.

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