
ÉMISSION – Pourquoi le temps libre est-il devenu si mal perçu ?
Par Elsa Mourgues. 14 octobre 2024 FRANCE CULTURE
Nous vivons ce paradoxe : jamais nous n’avons eu autant de temps libre et pourtant nous avons sans cesse la cruelle impression d’en manquer. Et si le moment était venu de réhabiliter le temps libre comme élément essentiel de notre vie citoyenne, à l’origine même de notre démocratie ?
Qui se souvient encore que la France a été dotée d’un ministre du Temps libre ? Oui, il fut un temps où le temps libre était vu comme un élément indispensable à l’éducation des citoyens. Plus encore : c’est même le temps libre qui a permis l’invention…de la démocratie. Mais alors que s’est-il passé pour que, devenu synonyme de paresse ou d’oisiveté, il soit aussi mal perçu aujourd’hui ?
Spoiler : ce n’est pas que la faute du temps passé sur nos écrans, c’est aussi un peu à cause des Romains et c’est ce que nous explique l’historien et sociologue Jean-Miguel Pire, auteur de L’Otium du peuple. À la reconquête du temps libre (éditions Sciences Humaines, 2024).
À écouter : Comment reconquérir son temps libre ?
La Skholè : le loisir intelligent à la base de la démocratie
En français, nous n’avons même pas de mot pour désigner le temps libre que l’on utilise pour développer son intelligence ou son ouverture sur le monde. Pourtant, nous le faisons tous : quand on ouvre un livre, quand on médite, quand on a une conversation intéressante, quand on développe notre imaginaire, etc. Les Grecs eux appelaient cela la skholè. « Ce mot désignait le loisir intelligent, précise Jean-Miguel Pire, l’usage libre que l’on fait de son temps pour développer son intelligence, sa conscience, son imaginaire, sa rationalité, son ouverture, son empathie, tout ce qui permet de développer un rapport au monde plus lucide, d’accroître le discernement, de mieux réfléchir, mais aussi d’être plus intensément à ce qu’on fait. »

L’École d’Athènes (Scuola di Atene). Fresque du Vatican. – Raphaël 1483-1520
Pour les penseurs de l’Antiquité, ce temps libre était si important qu’il définissait la valeur de l’existence humaine. C’est ce temps libre qui a permis à Clisthène, au VIe siècle avant notre ère, d’imaginer une nouvelle répartitions des citoyens en tribus, cassant ainsi les super pouvoirs des grandes familles aristocratiques. Pour Jean-Miguel Pire toujours, ces temps de réflexion sont à la base de l’invention de la philosophie et de la démocratie : « Parce que la skholè est simplement le temps qu’il faut pour mener le travail d’enquête philosophique, pour engager un dialogue avec ses contemporains, réfléchir à ce que sont la vérité, la justice, l’équité. La démocratie est simplement le régime politique qui incarne cette approche philosophique des rapports sociaux. C’est-à-dire que ceux-ci ne sont pas fondés sur la tradition, sur la religion, sur le rapport de forces, sur la richesse mais sur la quête collective de la vérité, de ce qu’il y a lieu de faire. »
À écouter : Comment l’école peut-elle initier nos enfants à l’otium ?
La skholè est donc individuelle, mais pour le bien de tous : il faut d’abord se construire comme individu, construire son libre arbitre, ses goûts, affiner son jugement, pour ensuite aller dans l’agora participer au débat public et contribuer en tant que citoyen au bien commun. Il faut quand même noter que la skholè est une activité réservée aux citoyens, un statut qui est refusé aux femmes et comme aux esclaves.
La rupture romaine
L’évolution de statut et de perception du temps libre se fait avec les Romains, qui, même s’ils s’inspirent de l’héritage grec, marquent une rupture. Si les Romains s’approprient la notion de loisir intelligent qu’ils appellent “otium”, celui-ci n’est plus le summum des activités humaines. « Ce qui est valorisé dans la société romaine, c’est le travail, l’action, le rapport concret au réel, la transformation de celui-ci. Et les Romains considèrent que l’otium est prestigieux, mais qu’on ne s’y adonne que dans les moments de pur loisir ou quand on a accompli toutes les autres tâches. » poursuit Jean-Miguel Pire. Dévalorisé, le mot otium n’a même pas traversé les âges. Alors que son contraire – la négation de l’otium se dit nec otium en latin – a donné le mot négoce. « L’autre mot qui dérive de cette racine latine,ajoute l’historien, c’est l’oisiveté. Il traduit très bien cette idée qu’au fond, le temps libre n’est pas une chose très positive et qu’il vaut mieux travailler. »
Il faut attendre la Renaissance pour que des philosophes comme Montaigne développent une réflexion sur le temps libre: “C’en est assez de vivre pour autrui : vivons pour nous au moins ce bout de vie,” écrit-il dans ses Essais, à propos de ce qui n’est pas encore la retraite.
Temps libre, travail et démocratie
Cette réflexion sur le « temps pour soi » n’a pas été favorisée par la révolution industrielle comme le rappelle Jean-Miguel Pire : « Au 19e siècle, le travail prend toute la place et le temps libre est extrêmement réduit. Il faut attendre les grandes réformes du XXᵉ siècle, et notamment l’instauration des congés payés en 1936, pour que s’installe l’idée que le temps libre est un droit dont le bénéficiaire n’a aucun compte à rendre. Il y a à cette époque un discours politique volontariste : pour les responsables du Front populaire, il faut que les salariés consacrent une partie de ce temps à accroître leurs connaissances, à vivre des expériences intenses, à se rapprocher des autres, à s’ouvrir. »
Inspiré par le Front populaire, un ministère du Temps libre voit le jour en 1981. Il ne connaitra qu’un seul ministre, André Henry, puis qu’il s’éteint trois ans plus tard en nous laissant comme seuls vestiges les chèques-vacances.
« À partir des années 1980, on va voir apparaître des industries du temps libre qui vont faire commerce de ce temps en apportant aux gens un bagage culturel, explique Jean-Miguel Pire. Le cinéma, la télévision ont été des vecteurs d’émancipation culturelle considérables. Mais progressivement, ils vont grignoter de plus en plus de temps. » Un « marché » rentable que l’ancien PDG de TF1, Patrick Le Lay, avait baptisé d’une formule, « le temps de cerveau disponible« , et que les réseaux sociaux ont massivement investi depuis quelques années. « C’est peut-être pour cela qu’on a le sentiment que la démocratie va mal, analyse l’historien. C’est parce que la démocratie ne peut exister que si les citoyens sont convaincus que leur réflexion est légitime, qu’elle peut modifier le cours des choses, compter dans les orientations politiques qui sont prises. Aujourd’hui, on est face à une société qui n’a plus confiance en ses institutions démocratiques. Peut-être parce qu’elle n’a plus confiance dans sa capacité de penser… »