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LA THÉORIE DU GENRE (1) DIVISE RÉPUBLICAINS ET MACRONISTES ? DÉNONCIATION CONTRE DÉNI

ARTICLE – Éducation sexuelle : quand deux ministres s’empoignent autour de la « théorie du genre » 

Par  Marie-Estelle Pech  29/11/2024 MARIANNE

Les divergences entre Anne Genetet, ministre de l’Éducation nationale, et Alexandre Portier, ministre délégué à la Réussite scolaire et à l’Enseignement professionnel, éclatent au grand jour alors que le nouveau programme d’éducation à la sexualité heurte les milieux conservateurs. On se croirait revenu à l’époque des tensions de « la Manif pour tous ». Le tout pour un programme, ironie suprême, qui ne sera de toute façon pas ou peu appliqué.

Deux ministres dans un même bateau qui tangue. La macroniste et surtout attaliste Anne Genetet, ministre de l’Éducation nationale contre le droitier Alexandre Portier, ministre délégué à l’Enseignement professionnel ne partagent pas exactement les mêmes idées éducatives. Et, depuis quelques jours la polémique enfle dans les milieux conservateurs, notamment chez les associations familiales catholiques, furieuses du contenu des nouveaux programmes d’éducation à « la vie affective, relationnelle et sexuelle ».

UNE PREMIÈRE MOUTURE PRUDENTE

Au printemps dernier, Mark Sherringham, le président du conseil supérieur des programmes, présentait un texte plutôt équilibré et prudent, dépoussiérant le sujet certes, mais se gardant de trop évoquer les questions liées au genre. Ces dernières sont inflammables pour une partie de la population, cet inspecteur général, un normalien marqué à droite le sait parfaitement. Il met en avant la question de « pudeur » et de « respect de l’intimité » pour complaire aux conservateurs, mais propose aussi d’aborder les différents types de famille (hétéro, mono et homoparentale, adoption, divorce, etc.) dès la maternelle. Aborde largement la question du consentement. Et demande d’évoquer les stéréotypes de genres le plus tôt possible. Ces petites nouveautés ne plaisent pas, alors à Ludovine de la Rochère, une figure de la « Manif pour tous ». Elle le fait savoir mais le débat reste contenu.

UNE DEUXIÈME VERSION PLUS PROGRESSISTE

Sauf que ce premier projet de programme a été largement réécrit par la direction générale de l’enseignement scolaire ces dernières semaines. Et cette deuxième mouture est plus progressiste. Sur les quarante pages, on y fait largement référence à « l’identité de genre » mentionnée dix-sept fois contre deux fois dans la version de Sherringham. Une notion qui serait abordée dès la sixième et non plus en troisième. Dès le CM2, le texte demande d’évoquer la « représentation dévalorisante liée aux règles» ainsi que « la pornographie en ligne ».

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Si les syndicats d’enseignants sont globalement satisfaits et ne trouvent pas grand-chose à redire à cette nouvelle version, les associations familiales catholiques (AFC) sont en revanche vent debout, dénonçant une influence « woke » des associations LGBTI+. Des directeurs d’école voient des gens tracter à la sortie des classes pour protester, Éric Zemmour s’empare du sujet, etc. 

De quoi les alarmer : au ministère de l’Éducation nationale, beaucoup sont encore traumatisés par le phénomène des « ABCD de l’égalité ». En 2014, ce programme scolaire porté par la ministre Najat Vallaud-Belkacem, qui avait pour but d’interroger les inégalités entre garçons et filles, dès le plus jeune âge avait mis le feu au débat. Les associations catholiques avaient lancé une campagne virale pour le contester. Et des parents musulmans, eux, étaient allés jusqu’à retirer leurs enfants les jours où certaines activités du programme étaient censées être abordées. Ils caricaturaient cela en « théorie du genre » pour dénigrer ces points du programme.

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Et la nouvelle controverse atteint bientôt la rue de Grenelle. Dans un premier temps, Anne Genetet, la ministre de l’Éducation nationale salue les nouveaux textes : « On est vraiment sur la vie relationnelle, le consentement, la lutte contre les violences faites aux femmes, l’égalité filles garçons… Des choses fondamentales qui ne sont pas toujours enseignées en famille », indique-t-elle le 19 novembre sur Europe 1. Le 28 novembre, cet ex-médecin rappelait aussi qu’à 11 ans, un garçon sur deux a déjà consulté un site pornographique. Elle annonce alors que le programme, déjà maintes fois décalé, sera publié dès le 5 décembre et mis en place à la rentrée 2025.

Cela semble désormais compromis. Le programme va être amendé et ne sera publié finalement que mi-décembre. Face à la polémique montante, l’entourage de la ministre a fait savoir aux journalistes que le terme « identité de genre » serait supprimé car « la théorie du genre » n’a pas sa place à l’école. Et qu’il y aurait « une meilleure prise en compte du développement des élèves dans les programmes ». Anne Genetet et Alexandre Portier sont « alignés » sur cette question, nous assure-t-on, se gardant bien, embarrassé, de répondre aux questions précises.

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De fait, cet alignement est de façade. Car un petit caillou s’est glissé dans la chaussure d’Anne Genetet. Mercredi 27 novembre, lors des questions au gouvernement, son ministre délégué, le jeune LR Alexandre Portier a balancé que ce projet de programme n’était « en l’état pas acceptable». Répondant au sénateur LR Max Brisson qui exigeait que toute « trace de wokisme » soit « expurgée », il a affirmé qu’il « s’engagerait personnellement pour que la théorie du genre ne trouve pas sa place dans nos écoles ». Une caresse claire au camp conservateur. Et qui déplaît aux syndicats d’enseignants qui déplorent cette « victoire du camp réactionnaire » au détriment de l’égalité hommes femmes et des droits LGBT.

« LA THÉORIE DU GENRE, ÇA N’EXISTE PAS »

Le positionnement publiquement assumé d’Alexandre Portier déplaît à Anne Genetet. D’une part parce qu’il la fait passer pour une lâche aux yeux des syndicats d’enseignants qu’elle tente d’amadouer. D’autre part parce qu’il entre en contradiction avec ses convictions profondes, plus progressistes. Et enfin, parce que le jeune ministre délégué sabote sa préséance et son autorité. 

Lors d’un déplacement avec son ministre jeudi 28 novembre, elle n’a cessé de répéter que « la théorie du genre, ça n’existe pas » et affirmé que c’était elle et elle seule qui pilotait ce projet. À ses côtés, Alexandre Portier, sans doute ravi de prendre enfin la lumière, affirmait quant à lui qu’il ne « retirait pas un mot » à ce qu’il avait dit la veille. Ce dernier aurait reçu l’appui de Matignon. Rendez-vous le 12 décembre, date de la présentation du programme, pour savoir qui l’aura emporté.

Une polémique politicienne en grande partie décorrélée de la réalité : quelle que soit la version retenue, ce programme sera très peu appliqué dans l’éducation nationale. Si trois séances annuelles d’éducation à la sexualité sont théoriquement obligatoires de la maternelle au lycée, elles sont peu proposées dans les faits. À peine 20 % des collégiens en bénéficient, selon un rapport de l’inspection générale publié en 2022. Parce que de nombreux enseignants, gênés, ne souhaitent pas s’en charger. Mais surtout parce qu’ils manquent de temps. Aucun horaire dédié n’est – et ne sera – affecté à ces notions.

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