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ASSISTE-T-ON À LA FIN DES GRANDS PÈRES ET GRANDS MÈRES ?

ARTICLE – La fin des grands-parents ?

House of kids Par Sophie Roquelle. 11 décembre 2024 L’OPINION

Avec la baisse de la natalité, il y a de moins en moins de grands-parents. Or les grands-parents ont une fonction éminente auprès des jeunes enfants.

Vous avez gardé, bien caché dans un coin de votre penderie, la turbulette rayée dans laquelle vous les avez trimbalés tant de fois, mais aussi la petite couverture jaune pastel que vous mettiez sur le lit de bébé, quelques puzzles et puis aussi les aventures de Petit Ours Brun, Max et les Maximonstres, quelques Monsieur Madame aussi, et ce livre qui les faisait tellement rire que vous leur avez lu des dizaines de fois, en perfectionnant le ton et les mimiques à chaque lecture : Œdipe schlac ! schlac !

Si vous avez gardé tout cela, ce n’est pas seulement par nostalgie de ces années de jeune parent quand tout n’était que découverte et émerveillement. Non, c’est parce que, secrètement, vous espérez un jour revivre la magie de ces premiers moments avec vos futurs petits-enfants. « En les voyant on croit se voir soi-même éclore ; Oui, devenir aïeul, c’est rentrer dans l’aurore », écrivait Victor Hugo dans « L’art d’être grand-père ». Il n’y a pas de plus beau rôle que celui de grand-parent. Que du bonheur, que de l’amour, et aucune responsabilité dans l’éducation : le boulot difficile, c’est pour les parents.

Or, il n’est pas du tout sûr que vous deveniez un jour grand-parent. Au rythme où la natalité dégringole, la probabilité que vos enfants aient des enfants diminue de jour en jour. Une jeune femme sur trois en âge de procréer ne veut pas d’enfant, disent les enquêtes. En France, le taux de fécondité est tombé à 1,68 enfant par femme en 2023 et le nombre de naissances n’a jamais été aussi bas depuis la fin de la guerre, au point que certains parlent de « baby crash ». Autour de moi, beaucoup de couples d’amis ont eu trois ou quatre enfants qui approchent aujourd’hui la trentaine et n’ont pas d’enfant, et parfois aucun désir d’en avoir. « Je ne suis pas du tout sûre d’avoir un jour des petits-enfants », m’a dit l’autre jour une amie d’enfance, mère de quatre enfants, avec résignation.

Au-delà des conséquences démographiques, il est un aspect sociologique et psychologique assez peu exploré jusqu’à présent : il y aura de moins en moins de grands-parents. Bien sûr, quand nos enfants sont adultes, ils prennent leurs propres décisions et il n’est pas question de leur imposer de devenir parents à leur tour. Or nous vivons de plus en plus longtemps et en meilleure santé. Nous aurions du temps et de l’énergie pour nous occuper de petits enfants. Mais rien ne se passe comme prévu : dans toutes les catégories sociales, le non-désir d’enfants gagne du terrain chez les jeunes.

Ce phénomène n’est certes pas propre à la France. Il touche de plein fouet tous les pays occidentaux : aux Etats-Unis, le taux de fécondité a atteint un niveau historiquement bas en 2023, avec une proportion croissante de femmes âgées de 25 à 44 ans n’ayant jamais donné naissance à un enfant. Et la part des adultes américains de moins de 50 ans sans enfant qui déclarent qu’il est peu probable qu’ils en aient un jour a augmenté de 10 points entre 2018 et 2023, passant de 37 % à 47 %, selon le Pew Research Center.

Les raisons invoquées sont partout les mêmes : l’avenir n’a jamais été aussi incertain, la planète se réchauffe inexorablement, la violence monte dans la société, le coût de la vie est trop élevé… Ce monde que nous laissons à nos enfants n’a effectivement rien de réjouissant. Chez les plus jeunes, monte aussi l’idée parfaitement assumée qu’ils ne veulent tout simplement pas d’enfant, qu’ils préfèrent se consacrer à leur carrière et profiter de la vie. À l’aune de ces arguments, que pèsent les états d’âme de ces parents âgés inquiets de ne pas être des grands-parents ?

«Un chagrin silencieux»

Il y a quelques semaines, The New York Times a consacré une longue enquête à leur « chagrin silencieux », avec moult témoignages, et s’est attiré en retour des milliers de réactions pour le moins mitigées de ses lecteurs et une volée de bois vert sur les réseaux sociaux sur le thème (je résume) « arrêtez de vous plaindre et de vouloir contrôler nos vies » !

Car si l’on décide de devenir parents, on attend pour devenir grand-parent que nos enfants nous y autorisent. Et ils n’ont pas l’air d’avoir très envie de le faire. Pourtant, les grands-parents ont « une fonction » éminente dans la vie des jeunes enfants. Pour le sociologue Michel Billé, qui a beaucoup travaillé sur le sujet, les grands-parents inscrivent l’enfant dans une histoire familiale, dans le temps long, dans le réel, dans le rapport à la vie et à la mort. « Dans une société de l’éphémère, qui valorise ce qui ne dure pas, les grands-parents, ça dure, ça résiste, ça n’en finit pas de mourir, ça prend son temps, c’est lent, c’est stable, c’est permanent… Dans une société de l’allégé, société du trompe-l’œil, qui valorise l’image, la forme plus que le contenu, les grands-parents, ça pèse…Dans une société du virtuel, les grands-parents sont inscrits dans le réel et vous inscrivent dans le réel, jusqu’au questionnement sur le sens, sur les origines et sur l’au-delà, même si c’est parfois douloureux ! » Ce n’est pas donc seulement une question de « chagrin silencieux » de parents vieillissants, mais une inquiétude sur l’avenir des générations futures.

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