
ARTICLE – Cryptomonnaies : les visions de Trump et de l’Union européenne sont-elles opposées ?
Publié: 19 janvier 2025 Éric Le Fur, INSEEC Grande École THE CONVERSATION
L’élection de Donald Trump ouvre un nouveau chapitre de l’histoire des cryptomonnaies. En créant son meme coin et en nommant ses partisans à la tête des institutions financières américaines, il s’engage dans un combat féroce avec l’Union européenne. L’objectif ? « Devenir la capitale cryptographique de la planète. » De son côté, le Vieux Continent s’arme de la réglementation MiCA (Markets in Crypto-Assets) pour contrôler ce Far West numérique.
Sur son réseau Truth Social, dans la nuit de vendredi à samedi, le nouveau président américain lance sa propre cryptomonnaie : le meme coinDonald Trump. Son actif purement spéculatif est valorisé à plus de six milliards de dollars. Le républicain souhaite faire de son pays « la capitale cryptographique de la planète ». Une position vis-à-vis des cryptomonnaies aux antipodes de la sienne quelques années auparavant. Dans une interview à Foxnews en 2021, il qualifiait le bitcoin « d’ escroquerie ». En politique, le vent tourne.
Donald Trump ne compte pas s’arrêter en si bon chemin. À la suite de son élection en novembre 2024, il annonce la nomination plusieurs personnalités pro cryptomonnaies. Scott Bessent est désigné secrétaire au Trésor. Il confessait au micro de Fox News : « Les cryptos sont synonymes de liberté et l’économie des cryptos est là pour rester. » Paul Atkins est nommé à la tête de la Securities and Exchange Commission (SEC), le gendarme boursier américain. Il remplace Gary Gensler, un farouche opposant aux cryptomonnaies.
Paul Atkins confiait que les « actifs numériques et autres innovations sont essentiels pour rendre l’Amérique plus grande que jamais ». Donald Trump a également nommé David Sacks, un proche d’Elon Musk, à un nouveau poste de conseiller en intelligence artificielle (IA) et cryptomonnaies. Il est connu pour être un membre de la fameuse « mafia PayPal ».
2024 : amende, procès et prison
Ce retournement politique arrive après une année judiciaire pour les cryptomonnaies. La SEC a infligé 4,68 milliards de dollars d’amende en 2024, en augmentation de 3 018 % par rapport à l’année précédente.
Le créateur de FTX, Sam Bankman-Fried, a été condamné en mars 2024 à 25 ans d’emprisonnement et 11 milliards de dollars d’amende. Il a été reconnu coupable pour fraude, complot et blanchiment d’argent. D’autres arnaques aux cryptomonnaies ont été sanctionnées par des emprisonnements et des amendes suscitant une insécurité chez certains épargnants. Un Français, Aurélien Michel, ex-footballeur breton passé notamment par En Avant Guingamp, était accusé d’une escroquerie à grande échelle, de plus de 2,9 millions de dollars. Le délit ? « Association de malfaiteurs en vue de commettre des faits de fraude électronique. »
2025 : renforcement de la réglementation aux États-Unis et dans l’Union européenne
Ces scandales retentissants ont marqué le début d’une transformation profonde. L’objectif : restaurer la confiance des utilisateurs et surtout donner du grain à moudre aux régulateurs du monde entier pour renforcer les règles. Ainsi, en Europe, la réglementation MiCA (Markets in Crypto-Assets), applicable depuis le 30 décembre 2024, impose aux acteurs crypto des procédures plus lourdes : audit de cybersécurité, minimum de fonds propres, déclaration de leur empreinte environnementale, etc. Cette hausse des barrières à l’entrée a pour objectif d’évincer les entreprises qui n’ont pas la taille critique pour obtenir les agréments nécessaires.
Aux États-Unis, face aux risques inhérents aux cryptomonnaies rendant un encadrement juridique indispensable, la SEC a également souhaité mieux définir la qualification juridique de ces actifs. En effet, selon la qualification juridique retenue, la régulation est différente. Si une cryptomonnaie est considérée comme un titre, elle est soumise à la régulation de la SEC. Si elle est considérée comme une marchandise, elle est régulée par la Commodity Futures Trading Commission(CFTC) et si elle est traitée comme une monnaie ou une unité de compte, elle est soumise à une régulation proche de celle régissant les paiements traditionnels.
Stratégie des États-Unis vs celle de l’Union européenne
Avec les nominations de David Sacks et Paul Atkins, les États-Unis prônent une législation axée sur le « marché libre », en complément de l’ouverture en 2024 des produits dérivés liés au cours des cryptomonnaies – ETF Bitcoin en janvier et Ether en juillet. En cas d’important retournement de tendance ou d’une crise liée à l’effondrement du cours des cryptomonnaies, les États-Unis possèdent toujours la principale monnaie de réserve des banques centrales que souhaitez-vous dire par là ?
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La très forte volatilité du marché des cryptomonnaies est avérée. La question de la contagion de cette volatilité aux marchés financiers est alors pertinente. En effet, une intégration accrue des cryptomonnaies dans les systèmes financiers américains pourrait augmenter la volatilité des marchés financiers et se transmettre aux marchés européens. Deux dangers de cette interdépendance : si les investisseurs européens sont fortement exposés aux actifs cryptographiques ou si les institutions financières européennes sont connectées aux marchés américains via des investissements ou des partenariats, les marchés peuvent s’effondrer.
Face à ces risques, l’Union européenne fait le choix de préserver la souveraineté des États sur la monnaie avec la réglementation MiCA et la possible mise en place d’un Euro numérique. Elle fait le choix de renforcer le contrôle des gouvernements sur les flux de capitaux, la collecte des impôts, la lutte contre le blanchiment d’argent et la protection des consommateurs. En corollaire, elle arbitre (volontairement ?) pour bénéficier des opportunités de croissance liées au développement du secteur de la fintech, de la blockchain et de l’économie numérique.
L’innovation face à la règlementation
Dès à présent, certains acteurs de l’écosystème cryptomonnaie, notamment des stablecoins, refusent de se plier aux nouvelles règles d’obtention de l’agrément MiCA. Parmi ceux-ci, certains ont un poids significatif comme Tether qui avec une capitalisation de plus de 130 milliards de dollars, représente le troisième plus forte capitalisation derrière le bitcoin et éthereum. De même, face à une politique américaine plus permissive, certaines entreprises européennes pourraient privilégier le marché américain, retardant ou compliquant l’application de MiCA en Europe.
Cela pourrait réduire la liquidité sur les marchés européens et affaiblir la position de l’Union européenne en tant que centre financier. Finalement, la politique pro-cryptomonnaie des États-Unis devrait stimuler l’innovation dans les produits financiers. Ainsi, pour ne pas perdre de parts de marché, les institutions européennes seront-elles prêtes à innover en permettant le développement de nouvelles plates-formes de trading, de services financiers basés sur la blockchain, et l’adoption plus large de technologies décentralisées ?