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ANNIVERSAIRE D’AUSCHWITZ : « LES POÈMES DE LA NUIT ET DU BROUILLARD » DE JEAN CAYROL

Jean Cayrol au retour du camp, 1945

ÉMISSION – Jean Cayrol (1910-2005) : un poète en résistance

Publié le dimanche 26 janvier 2025 FRANCE CULTURE

Résistant et déporté, le poète Jean Cayrol est l’auteur du remarquable texte du film « Nuit et Brouillard » d’Alain Resnais. Également romancier, scénariste et cinéaste, il fut un grand découvreur de talents dans l’édition. Un passeur de mots, libre, toujours en alerte.

« Même un paysage tranquille, même une prairie avec des vols de corbeaux, des moissons et des feux d’herbe, même une route où passent des voitures, des paysans, des couples, même un village pour vacances, avec une foire et un clocher, peuvent conduire tout simplement à un camp de concentration… »Ainsi débute le puissant texte que Jean Cayrol a écrit pour accompagner les images du documentaire Nuit et Brouillard réalisé par Alain Resnais. Commandé par le Comité d’histoire de la Seconde Guerre mondiale, dix ans après la libération des camps, le film sera projeté au Festival de Cannes en 1956, après de vives polémiques. Jean Cayrol le présentera « non seulement [comme] un exemple sur lequel méditer, mais un appel, un “dispositif d’alerte” contre toutes les nuits et tous les brouillards. »

Ancien résistant et déporté, il a « l’étrange privilège d’être né deux fois », l’une à Bordeaux en 1910, la seconde au printemps 1945, revenu d’entre les morts. Participant au réseau Notre-Dame du colonel Rémy, il est dénoncé par un ami, interné à la prison de Fresnes, puis envoyé en mars 1943 au camp de Mauthausen-Gusen. Il survit grâce à l’aide de ses camarades, des Pères Gruber et Jacques, et de sa lecture de La Colonie pénitentiaire de Kafka. Mais, aussi sans doute, parce qu’il ne cesse jamais d’être un poète jusque dans l’Enfer. Lui qui s’est consacré très jeune à l’écriture et qui a fondé une revue de poésie à 16 ans, continue à rédiger des poèmes dans d’effroyables conditions, caché sous la table d’un atelier. Là-bas, se souvient-il, « la littérature revenait par d’autres moyens, tous les moyens possibles », comme un acte de résistance et d’humanité face à l’anéantissement.

Après la guerre, Jean Cayrol publie les Poèmes de la Nuit et du Brouillard et se met à la fiction, obtenant, en 1947, le prix Renaudot pour son roman Je vivrai l’amour des autres. Par leur rapport novateur aux personnages et aux objets, certains de ses livres seront considérés comme précurseurs du Nouveau Roman.

Auteur de nombreux recueils de poésie, d’essais, de romans et de récits, il poursuit un travail d’écriture sans équivalent, hanté par la figure de Lazare, et empreint par l’expérience des camps. Cependant, sa poésie est riche d’images, vibrante d’évocations de la nature et de spiritualité chrétienne, comme si la force de la vie, l’espérance l’emportaient en lui. L’écriture agit pour lui comme « un phénomène de récupération de soi-même ».

Sa foi en la littérature, il la mettra durant plus de quarante ans au service des écrivains. Nommé conseiller littéraire au Seuil en 1949, il devient un grand découvreur de talents, à travers Écrire – à la fois collection et revue de premières œuvres, lieu de rencontre et d’expérimentation. Il publiera Roland Barthes, Philippe Sollers, Claude Durand, Geneviève Dormann, Marcelin Pleynet, Pierre Guyotat, Denis Roche, Mohammed Dib, Kateb Yacine, Raphaël Sorin, Régis Debray, Bertrand Visage, Michel Braudeau, Patrick Grainville, Erik Orsenna, Didier Decoin et Jean-Marc Roberts. Nombreux sont ceux qu’il inspirera et qui deviendront des éditeurs reconnus et audacieux.

Figure discrète de Saint-Germain-des Prés, il sera membre de l’Académie Goncourt de 1973 à 1995. Toujours attentif, à l’affût, il demeurera libre, en marge et en mouvement,

Après Nuit et Brouillard, il travaillera à nouveau avec Alain Resnais, comme scénariste et dialoguiste, sur Muriel ou le Temps d’un retour, et réalisera plusieurs films et court-métrages avec Claude Durand, tel Le Coup de grâce où Michel Piccoli incarne un ancien collaborateur de la Gestapo.

Disparu le 10 février 2005, Jean Cayrol laisse derrière lui l’une des plus belles œuvres poétiques d’après-guerre et des grands textes sur l’expérience concentrationnaire. L’œuvre d’un homme en résistance, à la fois inquiète et généreuse, dont les mots nous invitent à une vigilance quotidienne. Il aura toute sa vie illustré ces mots : « Mais oui, j’écrirai. »

Jean Cayrol, à la fin de sa vie, chez lui à Pujols sur Dordogne

Jean Cayrol, à la fin de sa vie, chez lui à Pujols sur Dordogne – © Archives Jean Cayrol

Pour en parler

  • Didier Decoin, de l’académie Goncourt, écrivain et scénariste.
  • Pascal Flamand, fils de Paul Flamand, fondateur des éditions du Seuil, et éditeur.
  • Xavier Houssin, journaliste et écrivain.
  • Erik Orsenna, de l’Académie française, écrivain.
  • Michel Pateau, neveu par alliance de Jean Cayrol et auteur d’une biographie sur Jean Cayrol.
  • Marcelin Pleynet, poète, essayiste, secrétaire personnel de Jean Cayrol.

Liens

À écouter

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L’année 1956

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1h 30min

Lectures et chant par Catherine Ringer.

Lectures d’extraits de textes de Jean Cayrol par Catherine Ringer

  • « Écrit sur le mur », Miroir de la rédemption, précédé de Et Nunc.
  • « Qui me croira, je suis si loin », Alerte aux ombres 1944-1945.
  • « Retour », Poèmes de la Nuit et du Brouillard.
  • Préface, Les mots sont aussi des demeures.
  • Commentaire de Nuit et Brouillard.
  • Les Lettres françaises, février 1956 (article de presse).
  • Les Corps étrangers.

Chanson

Catherine Ringer interprète le Chant d’espoir des bagnards de Mauthausen, de Jean Cayrol et Rémy Gillis. Il a été écrit et chanté à Gusen en mars 1944. Il existe très peu d’enregistrements.

Bibliographie sélective

  • Livres de Jean Cayrol
  • Poèmes de la Nuit et du Brouillard, Seghers, 1946, Le Seuil, 1998.
  • Œuvre lazaréenne (l’ouvrage rassemble Je vivrai l’amour des autresLa NoireLe feu qui prendLazare parmi nousLes Corps étrangers et Nuit et Brouillard), Le Seuil, 2007.
  • Les Enfants pillards, Seuil, 1978.
  • Il était une fois Jean Cayrol, Seuil, 1982.
  • Nuit et Brouillard, Fayard, 1995.
  • Chacun vient avec son silence, anthologie réunissant des poèmes de Jean Cayrol, choix et préface par Xavier Houssin, Points Poésie/Seuil, 2009.
  • Livres sur Jean Cayrol
  • Michel Pateau, Jean Cayrol. Une vie en poésie, Seuil, 2012.

Filmographie (sélection)

  • Nuit et Brouillard, d’Alain Resnais sur un texte de Jean Cayrol, 1956.
  • Muriel, d’Alain Resnais, scénario et dialogues de Jean Cayrol, 1963.
  • Le Coup de grâce, de Jean Cayrol et Claude Durand, 1964.

Extraits des films et des musiques diffusés

  • Films
  • Nuit et Brouillard, d’Alain Resnais sur un texte de Jean Cayrol.
  • Muriel, d’Alain Resnais, scénario et dialogues de Jean Cayrol.
  • Musiques
  • Jean Françaix, Concerto allegro moderato pour basson par Matthias Rácz.
  • Darius Milhaud, Trio à cordes op274 par le Trio Roussel.
  • Chilly Gonzales, Venetian Blinds.
  • Julien Clerc, Partir.
  • Luc Ferrari, Et si tout entière maintenant.
  • Luc Ferrari, Chansons pour le corps.
  • Jason Beck, Robert On the Bridge.
  • Pau Casals, El cant dels ocells.
  • Hanns Eisler, Largo et Andante (du film Nuit et Brouillard).
  • Alfred Bruneau, Requiem.
  • Jean Ferrat, Nuit et Brouillard (live).
  • Hans Werner Henze, Demain la peur d’aimer (du film Muriel).
  • Jean Ferrat, Les Beaux Jours (du film Le Coup de Grâce).

Archives INA

  • Entretiens de Roger Vrigny avec Jean Cayrol. France Culture. 1970
  • Compartiment réservé. Jean Cayrol. RDF/RTF. 1959
  • Jean Cayrol ou l’ombre de la voix. ORTF. 1973
  • Radio libre : Hommage à Jean Cayrol. Claude Durand. France Culture. 2005
  • Nuit et brouillard : enquête sur un film au dessus de tout soupçon. Alain Resnais. France Culture. 1994
  • Compartiment réservé. Philippe Sollers. RDF/RTF. 1959

Générique

Un documentaire de Capucine Ruat, réalisé par Angélique Tibau. Prises de sons, Florent Bujon, Jean-Baptiste Etchepareborde et Nicolas Depasgraf. Mixage, Bruno Mourlan. Documentaliste INA, Ingrid Lecointe. Coordination, Emmanuel Laurentin. Chargée de programme et édition web, Sandrine Chapron.

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