
ARTICLE – Jacques Darras : la fin et la suite (Je m’approche de la fin)
Thierry Romagné DIACRITIK

Quoique cela ne provoque chez lui aucun pathos particulier, à quatre-vingt-cinq ans le poète et traducteur Jacques Darras sent, comme on dit, son heure venir. Simplement, il entend s’interroger réellement, lucidement sur cette frontière qui surgit désormais devant lui.
La première des frontières auxquelles nous sommes confrontés dans cet ouvrage est peut-être celle qui sépare la poésie du roman. Jacques Darras devait-il élaborer cette histoire de fin de vie selon les canons poétiques éprouvés, ceux qui favorisent l’expression des sentiments, des états d’âme ou lui fallait-il suivre un fil narratif, puisque récit malgré tout il y a pour lui à ce moment de son existence ? Car tout est parti de ce qu’on appellerait dans un roman un élément déclencheur.

Alors que les premières pages amorçaient une réflexion plutôt sereine sur sa disparition future (« Au commencement / Il y a moi qui m’approche de la fin »), l’homme de lettres, se promenant dans les bois de sa Picardie natale (où il a longtemps enseigné et où il demeure toujours), fait une chute. Incapable de se relever seul, il est secouru par une femme passant par là au volant d’une voiture, femme dont il ignorera toujours le nom et oubliera le visage. Il appellera alors celle qui lui a permis de revenir « d’au-delà de [lui]-même » la Providence et n’aura de cesse de méditer ensuite sur ce que cela signifie que de mourir.
Car « Nous ne pouvons pas croire qu’il n’y ait pas / Suite / Quelle qu’elle soit / Ne pouvons pas croire que nous ne revenions pas / Après nous-mêmes / Que nous n’ayons pas été conçu roman / Suite de suites / Chapitre I, Chapitre II, Chapitre III et ainsi de suite ». La substance qui nous compose est-elle essentiellement expression sensible ou narration chronologique ?
Évidemment, rien dans l’humain n’étant simple, la réponse est mixte, ce qui donne au texte ce régime hybride, celui d’un chant où s’enchâssent des fragments du récit d’une vie. Il se remémore alors quelques moments ascensionnels qu’il a vécus, par exemple sa montée des marches de l’île irlandaise de Skelling Michaël mais aussi son passage par les champs de courses de Chantilly où les chevaux franchissent allègrement les obstacles jusqu’au dernier saut, etc. Le propos au demeurant n’est pas tant symbolique ou religieux qu’agnostique, le poète proposant selon son aveu une « Fiction théologique pour athées ». Chemin faisant, son poème se charge alors de réminiscences, de souvenirs et également de questions, de supputations, d’impasses et d’apories sur ce que nous ne pouvons connaître ni même intuitivement concevoir de ce qu’il y a après. Nous qui communément voyons le monde en images, nous qui avons peut-être été créés par Dieu à Son image ou qui comprenons nos vies à la lumière de cette philosophie platonicienne selon laquelle des ombres s’agitent sur les parois d’une caverne, sans parler des systèmes qui lui ont succédé, comment pourrions-nous voir, imaginer l’inimaginable, ce qu’il y a encore, ce qui reste quand tout a pris fin ?
S’impose alors l’idée que le roman court vers son but, sa fin tandis que le poème est texte des débuts. Le poème, selon lui, remet sur ses pieds la fable, la narration. Et le fait est que, concernant notre fin et son éventuelle suite, des réponses sûres, avérées, incontestables, Jacques Darras n’en a pas. D’où sa volonté de privilégier finalement l’écriture poétique.
Ces interrogations, ces doutes, ces mises à plat ou ces remises en cause pourraient rapidement donner lieu à un texte grandiloquent, empâté d’abstractions terriblement théoriques et mal incorporées à l’expérience d’une vie. Mais il n’en est rien. Outre les jeux de mots qui émaillent ses délibérations, le poème se développe sans façon, dans une addition de vers courts et marqués par la simplicité de celui qui sait qu’il ne sait pas, et qui veut en discuter avec sa conscience autant qu’avec nous. L’allure du texte est plutôt celui d’une conversation familière. L’auteur souvent s’adresse à un « tu » qui n’est autre que lui-même en prise avec les difficultés de (la fin de) l’existence.
D’autres fois il s’apostrophe directement, usant plaisamment de son prénom : « Plusieurs matins de suite me suis écouté réfléchir / Jacques sonnant matines / M’appelant à la messe d’un seul dans sa chapelle plurale ». Mais les « nous » incluant l’écrivain et ses lecteurs ou les « vous » ne désignant que ces derniers abondent aussi, menant à une sorte de dialogue sans façon avec les autres, dialogue qui lui permet en outre d’exprimer sinon des incohérences tout du moins ses hésitations, ses contradictions… Il sait pour cela user des mots du quotidien, ce qui confère tout de suite à l’ensemble un accent de probité et une force de persuasion rares, une émotion légère, souriante et sérieuse en même temps.
De plus, sans gêne aucune pour le lecteur d’aujourd’hui, sa phrase, comme dans les textes en ancien français, prend souvent l’allure d’une proposition sans sujet grammatical. Les allégories reviennent volontiers sous sa plume, mais avec le naturel de celui qui fréquente de longue date nos premiers poètes, ces trouvères qu’il a traduits et présentés sans une anthologie (Du cloître à la place publique, Poésie / Gallimard, 2017). Cela n’est évidemment pas sans rappeler les « débats » de la littérature médiévale mais cela permet de mettre ici en scène une dispute plus actuelle, entre Croire et Savoir. C’est le titre de la partie qui débute l’ouvrage mais c’est à vrai dire tout le livre qui oscille ainsi, perpétuellement, entre ces deux notions.
L’auteur est celui qui sait qu’il va mourir et qui, paradoxalement, espère pouvoir ne pas y croire : « Savoir, écrit-il dès la première page, limite au mieux ma croyance mes croyances » mais « Croire me porte m’emporte sans cesse au-delà / Dans l’au-delà de moi / Il n’y a pas de savoir de l’au-delà de la fin ». De surcroît, Jacques Darras n’a pas son pareil pour inviter sans façons les écrivains qu’il lit et qu’il relie en les étudiant et en les commentant depuis tant d’années. Son érudition, qui ne pèse jamais, esquisse une autre discussion, cette fois avec ceux qui l’ont précédé. Vouloir établir une liste de ses citations ou allusions serait bien vain mais nous pouvons tout de même mentionner Charles de Bovelles. Un sien « compatriote renaissant », déclare-t-il, philosophe convaincu que notre monde vient d’un rien initial, qu’il qualifie d’« athlète du vide / Du néant » et qui n’est pas mieux outillé que lui, reconnaît-il, n’ayant à sa disposition, comme lui, que « l’eau, l’air, le sable ». L’ouvrage progresse aussi dans le compagnonnage de Walt Whitman, dont il a traduit les Feuilles d’herbe il y a vingt ans, et qui ne doit pas être totalement étranger à sa conviction de ne pouvoir « concevoir un Dieu qui ne soit pas végétal ». Cela nous éloigne sans doute du dogme chrétien mais nous rapproche également d’une conception de l’existence où tout n’est pas perdu quand tout a été coupé, tranché, car ce qui se trouve sous terre peut repousser, autre part, autrement…

Finalement, tout l’ouvrage aura consisté à sonder cet au-delà insondable, à tenter de donner des images à ce qu’on ne peut se représenter, imaginer… L’âge, l’expérience, la connaissance n’y font rien, philosopher « c’est vieillir, sagesse de ne plus croire / voire ne plus croire à rien ». Mais pour celui qui entend préserver l’enfant qui est en lui, qui se voit encore « de manière innée » enfant « qui ne comprend pas qu’il grandira », qui veut conserver sa capacité de croire que toutes les réponses n’ont pas été définitivement apportées, assénées, notamment pour les questions qui ne peuvent raisonnablement en obtenir, il reste un interstice. Et cet interstice peut peut-être s’appeler poésie…
Jacques Darras, Je m’approche de la fin, poème, Editions Gallimard, collection nrf, 2025, 130 pages, 17 €