
ARTICLE – Intelligence artificielle: n’arrêtons pas le progrès, demandons-nous plutôt à qui il profite
Gérard Horny – Édité par Louis Pillot – 18 février 2025 SLATE
On a beau imaginer que l’IA sera bénéfique pour tous, c’est loin d’être le cas. Ses promoteurs les plus actifs en font un outil pour renforcer leur influence économique et politique.
En ce début du mois de février et du mandat de Donald Trump, il faut se féliciter d’avoir accueilli à Paris un «sommet pour l’action sur l’intelligence artificielle», car il a permis d’entrée de jeu de clarifier les positions des uns et des autres. Depuis plusieurs années déjà, on sait que le développement de l’intelligence artificielle (IA) peut poser un grand nombre de problèmes d’ordre éthique, économique, écologique, etc. Mais le débat était souvent biaisé: formuler des réserves, c’était s’opposer au progrès.
On voit maintenant d’une façon très claire que cette notion de progrès peut cacher des réalités très différentes et que les promoteurs les plus actifs de cette évolution technique en ont une vision très particulière. Pour eux, le progrès, c’est ce qui vient renforcer leur pouvoir économique et politique: en un mot, leur influence sur les affaires du monde.
Emmanuel Macron, dans son discours de clôture, s’est voulu œcuménique: l’intelligence artificielle doit profiter à tout le monde. «L’IA est d’abord une révolution technologique et scientifique pour le progrès, au service du progrès. C’est d’abord évidemment de la technologie, de la science, l’amélioration d’un tas de recherches, la transformation de beaucoup de secteurs. Mais notre conviction, c’est que ça doit se faire au service de l’humanité. Et donc pour vivre mieux.» Qui pourrait s’opposer à une vision aussi radieuse de l’avenir? On serait tenté de répondre: personne. On aurait tort.
L’intérêt général n’est pas le sujet
On a pu s’en rendre compte très vite lorsqu’il a été annoncé que la signature des États-Unis ne figurerait pas au bas de la déclaration finale, au côté de celle de soixante pays dont la Chine, ainsi que de l’Union européenne et de la Commission de l’Union africaine.
Il faut dire que cette déclaration commençait très mal. Son titre avait déjà de quoi soulever des haut-le-cœur dans l’univers trumpien: «Déclaration pour une intelligence artificielle inclusive et durable pour les peuples et la planète». Cela continuait dans le premier paragraphe: «les pays doivent concevoir eux-mêmes leurs stratégies en matière de transition», «servir l’intérêt général», «combler la fracture numérique en accélérant la réalisation des objectifs de développement durable», «trois grands principes: la science, les solutions […] et les normes, dans le respect des cadres internationaux». Quasiment du wokisme!
La décision américaine a au moins le mérite de la clarté: l’intérêt général, le bien-être des peuples, ce n’est pas le sujet. Notre président l’a d’ailleurs implicitement reconnu. Dans son discours, juste après avoir fait la louange d’une IA au service du progrès, il s’est empressé de confirmer que 109 milliards d’investissements privés, étrangers et français, seraient réalisés en France dans les prochaines années. C’était cela le principal.
La réalité est que l’IA est un enjeu stratégique fort. Les États-Unis veulent continuer à imposer leurs entreprises et leurs produits au reste du monde, la Chine veut faire au moins jeu égal avec eux et l’Europe ne veut pas se laisser distancer. Le reste n’est que littérature. Le problème est que ce reste est le plus important.
Le but est de mettre de l’IA partout pour développer au maximum l’activité des entreprises, même si le gain à en attendre pour la population est limité, voire nul.
Si le véritable objectif de l’IA était de permettre à l’humanité de vivre mieux, on serait dans une logique de coopération et non de compétition, où chacun ne court en fait que dans un seul but: rester dans la course et, si possible, la gagner. Le véritable sujet des discussions serait alors de définir les domaines où l’IA serait la plus utile et apporterait vraiment un progrès.
On peut d’abord noter que le sommet de Paris était consacré uniquement à l’usage de l’intelligence artificielle dans le domaine civil. Or, on sait que comme beaucoup de technologies, elle est d’abord développée dans le domaine militaire, pour détecter les menaces, guider les projectiles, accélérer tous les processus de prise de décision et d’action. Dans ses applications civiles, on remarque qu’il n’y a en réalité pas de priorité: le but est d’en mettre partout, pour développer au maximum l’activité et le chiffre d’affaires des entreprises concernées, même si le gain à en attendre pour la population est limité, voire nul.
L’alibi de la santé
Il est significatif que dans les discours de promotion de l’intelligence artificielle, la santé et en particulier son usage en radiologie sont très souvent mis au premier plan: grâce à l’IA, votre cancer pourra être détecté beaucoup plus précocement et vous aurez plus de chances de guérir. Mais si l’on pouvait établir quelle part des dépenses liées à l’IA va réellement à la santé, on serait certainement très déçu. Et on le serait peut-être encore plus si l’on savait d’ores et déjà à quoi cette recherche va servir.
S’il s’agit de permettre aux radiologues d’exercer encore mieux leur métier, c’est parfait. S’il s’agit de faire baisser les effectifs de radiologues dans les hôpitaux, il n’est pas certain qu’on aille vers un réel progrès. Mais la santé est un alibi parfait pour promouvoir l’IA au rang de premier objectif des politiques économiques, comme si les énergies durables ou le logement (par exemple) ne méritaient pas qu’on y consacre des sommes au moins aussi importantes.
On rejoint là un des problèmes qui se posent à chaque étape du développement de nouvelles technologies: à quoi vont-elles servir et à qui vont-elles profiter? Ce n’est pas un hasard si, dès le premier jour du sommet, Emmanuel Macron a rencontré Daron Acemoğlu, Prix Nobel d’économie 2024 et auteur avec Simon Johnson de l’ouvrage Pouvoir et progrès –dont nous avons déjà eu l’occasion de dire tout le bien que nous en pensons. Une des craintes les plus vives suscitées par l’IA est qu’elle conduise à la disparition de nombreux emplois au lieu de permettre aux salariés ou aux professionnels indépendants d’être plus performants, plus productifs et de pouvoir ainsi prétendre à de meilleures rémunérations.
Or, ainsi qu’Acemoğlu et Johnson le montrent d’une façon remarquablement claire, les fruits du progrès technique ont très souvent été confisqués par une minorité et la majorité s’est retrouvée dans une situation dégradée par rapport à celle qui prévalait auparavant. Dans ces conditions, on ne doit pas s’étonner que le mot de progrès ne déchaîne plus vraiment l’enthousiasme des foules. Qui croit encore aux lendemains qui chantent? Peut-être les électeurs de Donald Trump? Si c’est le cas, ils risquent fort d’être déçus.
Quand Musk dénonçait un danger pour l’humanité
L’histoire récente des États-Unis le montre –et nous l’avons rappelé récemment à propos de la folle ascension de Nvidia en Boursejusqu’à un sommet au début de janvier–: l’engouement actuel pour l’IA sert surtout à enrichir les dirigeants et les actionnaires de ces sociétés, et les développements du numérique depuis quelques décennies n’ont pas significativement amélioré le sort de la population. Ce qui a changé, en revanche, c’est le poids des grandes entreprises américaines. Les niveaux atteints par leurs cours en Bourse ne sont que le signe le plus visible de leur domination de l’économie mondiale.
En novembre 2023, lors d’un précédent sommet sur l’IA, Elon Musk déclarait qu’il s’agissait d’un «des plus grands dangers» pour l’humanité. Quelques mois auparavant, il avait signé avec des centaines de scientifiques une pétition demandant une pause d’au moins six mois dans le développement de systèmes pouvant dépasser GPT-4, que venait de mettre au point OpenAI.
Comment s’étonner que Trump, qui se méfiait des jeunes dirigeants des firmes californiennes de haute technologie, les trouve désormais très sympathiques?
«Devons-nous laisser des machines inonder nos moyens d’information de propagande et de vérités subjectives? Devons-nous automatiser tous les emplois, même ceux qui nous permettent à nous, être humains, de nous réaliser?», pouvait-on lire dans ce texte, lu et approuvé par l’homme qui était avec d’autres à l’origine d’OpenAI et l’avait quitté, avant de fonder xAI, puis de vouloir aujourd’hui racheter OpenAI pour 97,4 milliards de dollars et lancer Tesla dans la production de véhicules autonomes et de robots androïdes.
De même, celui qui avait acheté le réseau social Twitter un an plus tôt pour le transformer en X était d’accord à ce moment pour réclamer «de nouvelles et réelles autorités de régulation sur le sujet de l’IA»ainsi que «des institutions dotées de ressources suffisantes pour compenser les perturbations économiques et politiques (surtout pour la démocratie) que les IA causeront».
Le décret Biden sur une IA sûre et fiable abrogé
Ce temps est lointain. Elon Musk s’oppose aujourd’hui frontalement à son rival de longue date, Sam Altman, PDG d’OpenAI. Cette société avait été créée au départ sous la forme d’une entreprise à but non lucratif avec une filiale à but lucratif limité, mais la situation évolue. Altman voudrait en faire une société à but lucratif, et les évaluations qui circulent déjà montrent que cette entreprise pourrait être une future star de la cote américaine. On remarque aussi qu’Elon Musk s’accorde maintenant avec son compère Donald Trump pour s’opposer à toutes les régulations, dès lors qu’elles risquent de freiner le développement de son business.
Quant à la démocratie… Mark Zuckerberg a accepté de verser 25 millions de dollars à Donald Trump juste après son entrée en fonction pour se faire pardonner la suspension de ses comptes Instagram et Facebook. Elon Musk lui a emboîté le pas en proposant de lui verser 10 millions de dollarspour compenser la suspension de son compte Twitter en 2021. Comment s’étonner que celui qui se méfiait des jeunes dirigeants des firmes californiennes de haute technologie lors de son premier mandat les trouve désormais très sympathiques?
Dès le premier jour de son retour à la présidence, le 20 janvier, Trump a abrogé le décret pris par Joe Biden en octobre 2023 pour une intelligence artificielle sûre et fiable (Safe, Secure and Trustworthy Artificial Intelligence) qui prévoyait notamment une obligation pour les entreprises de présenter aux autorités les résultats des tests de sécurité avant de commercialiser leurs modèles et se préoccupait de la protection de la vie privée des Américains. Il y était question par exemple des systèmes de recrutement automatisés qui peuvent pénaliser des demandeurs d’emploi en fonction de leurs origines ou de leur sexe. À la trappe!
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Comment l’Europe pourra-t-elle résister à cette formidable collusion entre le pouvoir politique et l’argent? Avant même le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche, on voyait déjà le fossé se creuser entre les entrepreneurs européens et leurs dirigeants politiques. On a commencé à dire qu’aux États-Unis, on innovait et on allait de l’avant, alors qu’en Europe, on régulait et on freinait les initiatives.
Ce qui se murmurait ainsi il y a quelques mois est en train de devenir la pensée dominante. Pourtant, l’Europe avait fait preuve d’une grande sagesse en adoptant en 2024 un règlement visant à garantir une IA respectueuse des droits fondamentaux. Précisons, pour juger de l’argument selon lequel l’Europe prendrait du retard à cause de sa réglementation, que ce texte ne sera pleinement applicable qu’à partir du 2 août 2026…
Une voie étroite à trouver
L’Europe, pour rester dans la course, doit-elle revenir sur les principes qu’elle est censée défendre? Ne devrait-elle pas au contraire, au moment où les États-Unis se lancent dans une politique qui mine complètement leur image sur la scène internationale (sortie de l’Organisation mondiale de la santé, sortie de l’accord de Paris sur le climat, démolition de l’agence chargée de l’aide internationale USAID, sortie du cadre fixé par l’Organisation mondiale du commerce, etc.), affirmer clairement toutes les valeurs qui lui confèrent encore une certaine aura dans le monde?
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Il faut reconnaître que le choix est difficile. Nos dirigeants ont une responsabilité énorme. Le pouvoir appartiendra demain à ceux qui maîtriseront et contrôleront ces nouvelles technologies. Prendre le risque de freiner leur développement au nom des grands principes est une solution qui pourrait mener à un dangereux affaiblissement. La voie est étroite pour aller vers un développement d’une IA au service de l’intérêt général, comme le proclame la déclaration finale du sommet de Paris.
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La politique américaine actuelle fausse complètement la compétition, en allant à l’encontre des règles d’organisation de l’économie qui ont fait naguère sa force et son prestige auprès de tous ceux qui croyaient qu’aux États-Unis, tout était possible. La puissance de ses grandes sociétés du numérique devient un problème, car celles-ci sont en situation de bloquer l’innovation qui pourrait venir d’autres entreprises américaines ou étrangères et d’orienter l’IA dans un sens qui n’est pas favorable à un véritable progrès, celui de l’automatisation à outrance et de la surveillance généralisée.
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À d’autres périodes, des présidents (qui n’étaient pas précisément des gauchistes) ont compris qu’il n’était pas sain de laisser quelques grandes entreprises dominer outrageusement le marché. En 1911, sous la présidence de William Howard Taft, qui appartenait à l’aile conservatrice du Parti républicain, la Cour suprême ordonna le démantèlement de la Standard Oil de Rockefeller, qui avait réussi à prendre le contrôle du 90% du marché pétrolier des États-Unis. En 1982, sous la présidence de Ronald Reagan, la société ATT, qui disposait d’un quasi monopole sur les services téléphoniques, a dû céder les compagnies qui exploitaient tous les services locaux (le système Bell) à la suite d’une procédure judiciaire lancée par le département de la Justice huit ans auparavant sous une autre présidence républicaine (Nixon ou Ford, les deux présidents s’étant succédé au cours de la même année).
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Si l’on en juge par la situation actuelle, ces opérations antitrusts ont été bonnes pour le système économique américain et ne l’ont pas affaibli, bien au contraire. Aujourd’hui, sous la présidence Trump, on imagine mal le département de la Justice se risquer à s’attaquer à l’un ou l’autre des géants de la haute technologie au prétexte qu’il occuperait des positions dominantes dans un trop grand nombre de domaines.
Comme le constatent Acemoğlu et Johnson, «malgré les scandales, les titans de la technologie sont respectés et socialement influents, et ils sont rarement interrogés sur l’avenir de la technologie et le type de “progrès” qu’ils imposent au reste de la société». Les Européens sauront-ils trouver une autre voie vers un vrai progrès? On aimerait le croire.