
ÉMISSION : « L’Ermite » (extrait) de Guillaume Apollinaire, la magie du coup de foudre
Publié le mardi 4 mars 2025 OUVRIR DANS L’APPLICATION
Poème mystique, incantation à la sonorité pure qui dépasse le sens, « L’Ermite » est de ces poèmes qui hantent. Arthur Teboul confie l’émotion qu’il ressentit lors de la première lecture de ce poème, le seul qui l’ait jamais fait pleurer.
Avec
- Arthur Teboul, chanteur
Ce poème a suscité chez Arthur Teboul un choc esthétique. C’est la complainte shakespearienne d’un ermite qui s’écrit ici, alors qu’il trouve un crâne à l’aspect de « gruyère ». Le poème n’est qu’une allégorie du crâne, mais Arthur Teboul trouve, au-delà du sens, une rythmique incantatoire qui ressemble à une « formule magique« .
Réalisation : Juliette Heymann
« On a envie d’y revenir, parce que quelque chose nous parvient de cet ordre-là, de la formule magique, du son, du rythme »
Guillaume Apollinaire (1880-1918) est un poète, écrivain et critique d’art français, figure majeure du mouvement surréaliste et de la poésie moderne du début du 20e siècle. Héritier d’un symbolisme qui s’achève, il est célèbre pour ses poèmes innovants, notamment dans Alcools et Calligrammes, où il joue avec la forme et la structure des vers, ainsi qu’avec les images et les sons. Grand défenseur d’une avant-garde qui porte une peinture non-figurative, il soutient Braque et Picasso. Il est, pendant la Guerre de 14-18, blessé par un éclat d’obus à la tempe. et succombe des suites de ses blessures en 1918, laissant derrière lui une œuvre riche, au croisement des divers mouvements du début du 20e siècle.
« L’Ermite » de Guillaume Apollinaire
Un ermite déchaux près d’un crâne blanchi
Cria Je vous maudis martyres et détresses
Trop de tentations malgré moi me caressent
Tentations de lune et de logomachies
Trop d’étoiles s’enfuient quand je dis mes prières
Ô chef de morte Ô vieil ivoire Orbites Trous
Des narines rongées J’ai faim Mes cris s’enrouent
Voici donc pour mon jeûne un morceau de gruyère
Ô Seigneur flagellez les nuées du coucher
Qui vous tendent au ciel de si jolis culs roses
Et c’est le soir les fleurs de jour déjà se closent
Et les souris dans l’ombre incantent le plancher
Les humains savent tant de jeux l’amour la mourre
L’amour jeu des nombrils ou jeu de la grande oie
La mourre jeu du nombre illusoire des doigts
Seigneur faites Seigneur qu’un jour je m’enamoure
[…]
Vertuchou Riotant des vulves des papesses
De saintes sans tetons j’irai vers les cités
Et peut-être y mourir pour ma virginité
Parmi les mains les peaux les mots et les promesses
[…]
Et je marche Je fuis ô nuit Lilith ulule
Et clame vainement et je vois de grands yeux
S’ouvrir tragiquement Ô nuit je vois tes cieux
S’étoiler calmement de splendides pilules
Un squelette de reine innocente est pendu
À un long fil d’étoile en désespoir sévère
La nuit les bois sont noirs et se meurt l’espoir vert
Quand meurt le jour avec un râle inattendu
Et je marche je fuis ô jour l’émoi de l’aube
Ferma le regard fixe et doux de vieux rubis
Des hiboux et voici le regard des brebis
Et des truies aux tetins roses comme des lobes
Des corbeaux éployés comme des tildes font
Une ombre vaine aux pauvres champs de seigle mûr
Non loin des bourgs où des chaumières sont impures
D’avoir des hiboux morts cloués à leur plafond
[…]
Extrait d’Alcools (1913)
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