
ÉMISSION / L’autoédition en plein essor mais souvent un leurre pour les auteurs
Publié le mardi 4 mars 2025 FRANCE CULTURE
N’importe qui peut s’improviser écrivain. Depuis une dizaine d’années, l’autoédition a pris un essor réel et modifié en profondeur le secteur de l’édition.
Avec
- Nicole Vulser, journaliste au Monde
Ne nous y trompons pas : seule une poignée d’auteurs et surtout d’autrices réalisent d’exceptionnels succès de ventes, comme Agnès Martin-Lugand, Aurélie Valognes, Virginie Grimaldi ou Freida Mc Fadden. La dernière étude publiée en mars 2024 par le ministère de la Culture — intitulée “L’autoédition de livres francophones imprimés : un continent ignoré” — a de quoi doucher bien des ardeurs. Les auteurs autoédités ne vendent en moyenne que 22 exemplaires en livre imprimé — donc à leur famille et leurs amis proches — là où un ouvrage édité chez un éditeur classique atteint 1 458 exemplaires.
Qu’est-ce qui pousse les auteurs à recourir aux services des nombreuses plateformes d’autoédition ? Que ce soit la plus importante, celle d’Amazon : Kindle Direct Publishing (KDP), ou pour nommer d’autres très connues également : celle d’Apple ou encore Kobo Writing Life, mais aussi Bookelis, Coolibri, Books on Demand et Librinova. Charlotte Allibert, la directrice de Librinova, m’a assurée que tous les auteurs n’ont pas le même objectif. Certains veulent vendre beaucoup, d’autres espèrent être repérés par un éditeur classique, mais on trouve aussi ceux qui, sans aucune prétention littéraire, veulent publier un récit familial ou un recueil de poésie.
Un marché peu connu
Il existe bien peu d’études sur ce que représente ce marché, essentiellement parce que l’autoédition a longtemps été regardée avec la plus absolue condescendance comme étant le club des refusés des maisons d’édition traditionnelles. De plus, aucune estimation réelle du chiffre d’affaires de ce secteur ne peut être donnée puisque le numéro un, Amazon, se refuse à communiquer le moindre chiffre. La seule source provient donc du dépôt légal à la Bibliothèque nationale de France où l’on a recensé l’an dernier 21 300 ouvrages autoédités, sur les 85 200 livres déposés. Soit un ratio important de 25 %, contre 12 % seulement en 2012. L’autoédition a connu une embellie fulgurante pendant la pandémie : période pendant laquelle des milliers de gens ont occupé leur temps libre en écrivant un manuscrit qu’ils ont ensuite voulu partager.
Aujourd’hui, l’offre sur les plateformes se concentre sur plusieurs genres littéraires très précis : le fantasy, le fantastique, la science-fiction, la romance, les thrillers et enfin la fiction.
Le partage de la valeur entre auteurs et plateformes
L’autoédition est une prestation de services et non un contrat avec un éditeur. Le partage de la valeur semble a priori intéressant puisque les plateformes reversent aux auteurs jusqu’à 70 % du prix des ebooks vendus, en sachant que c’est l’auteur lui-même qui en fixe le prix. Pour les livres imprimés, Amazon assure reverser jusqu’à 60 % des recettes, mais l’auteur paie l’impression, en général plus de 4 euros par exemplaires. C’est parfois bien plus. Chez les éditeurs classiques, l’auteur touche en moyenne 10 % du prix de vente de chaque livre vendu, une fois remboursé son à-valoir, c’est-à-dire l’argent qu’il a touché en avance pour écrire son ouvrage.
Certains écrivains connus jugent qu’il est plus rentable pour eux de s’autoéditer, comme Joël Dicker — qui n’avait plus envie de travailler avec quiconque après le décès de son éditeur Bernard de Fallois — ou encore l’auteur de BD Riad Sattouf. D’autres gardent un système hybride, en jouant sur les deux tableaux.
Les difficultés majeures du secteur : la visibilité et la promotion
Chez Bookelis, Emilie Le Coguiec, la directrice marketing, est très claire : « les deux problèmes majeurs tiennent à la visibilité des ouvrages et à leur promotion ». Toutefois, les ventes en ligne ne décollent qu’à condition d’avoir des centaines de commentaires élogieux et aucun libraire ne vend un livre autoédité, ils sont tous déjà submergés par l’offre pléthorique des éditeurs traditionnels. Donc, toutes les plateformes proposent désormais une gamme de services extrêmement étoffée pour aider les auteurs à se professionnaliser. Cela passe par la correction du manuscrit, mais aussi la mise en page, l’illustration de la couverture, le recours à un coach littéraire, la promotion de l’ouvrage, la mise en place d’une campagne de promotion auprès des influenceurs… Des “kits” qui peuvent coûter plus de 2 500 euros alors que les recettes atteignent rarement le dixième d’un tel investissement.
Les risques d’un usage abusif de l’intelligence artificielle
C’est l’une des questions les plus abrasives aujourd’hui. Jusqu’à présent, Amazon a interdit la publication de plus de trois livres autoédités par le même auteur sur sa plateforme en 24 heures. Il n’est donc pas interdit d’utiliser l’IA, encore faut-il le signaler et expliquer où et comment cette IA générative est intervenue dans la fabrication du manuscrit. Le seul rempart imposé par Amazon est, je cite, “de ne pas créer une expérience décevante pour le lecteur”. Une avalanche de textes d’un intérêt limité risque donc bien de noyer totalement l’offre proposée.
LIEN VERS L’ÉMISSION