Aller au contenu principal

IMPÉRIALISME RUSSE : INQUIÉTUDE ET AMERTUME DES PAYS BALTES

ARTICLE – Dans les pays baltes, l’inquiétude et l’amertume face à l’impérialisme de la Russie

Xavier Landes – 24 mars 2025 SLATE

En première ligne géographique, les Baltes se préparent au pire, mais sont déterminés à résister en comptant sur l’Europe et la France. 

L’alignement de l’administration Trump sur la propagande du Kremlin ainsi que les incertitudes quant aux garanties américaines au sein de l’OTAN alimentent des craintes déjà vives dans les pays baltes. Si le sentiment général est complexe et tout en nuances, des tendances de fond se dégagent. L’inquiétude, dominante, s’accompagne d’une dose d’amertume et d’incrédulité.

Les réactions ne sont toutefois pas entièrement négatives. La population est déterminée à résister aux tentatives de déstabilisation et se prépare au pire: une possible invasion. Pour cela, l’aide des alliés est vitale. Le récent soutien des Européens à l’Ukraine et à un réarmement nourrit de timides espoirs, en particulier le leadership français.

Inquiétudes

Les Baltes sont inquiets. Leur situation géographique les rend vulnérables, à la frontière orientale de l’Europe, occupant des territoires sans réelle profondeur stratégique. Les médias russes répètent à l’envi que les capitales baltes tomberaient en quelques jours. Riga n’est qu’à 280 kilomètres par la route de la frontière russe et Tallinn à 210 kilomètres. De son côté, Vilnius se situe à 40 kilomètres de la frontière biélorusse et à 360 kilomètres de Kaliningrad.

L’inquiétude est renforcée par l’histoire. Les citoyens de plus de 35 ans ont vécu sous la férule soviétique. Certains ont été interrogés, emprisonnés, déportés, enrôlés contre leur gré dans l’Armée rouge, notamment pour aller combattre en Afghanistan ou nettoyer Tchernobyl. Plus loin dans le passé, chaque famille se souvient de la Seconde Guerre mondiale et de ce que cela signifie d’avoir l’armée soviétique envahir son territoire, torturer, exécuter et violer les civils.

De ce point de vue, Boutcha a été un choc particulièrement violent. Les images et les récits atroces ont convaincu les Baltes que rien n’avait changé et qu’il fallait à tout prix empêcher l’armée russe d’entrer sur leur territoire.

La Pologne en a tiré une conclusion similaire. Elle a abandonné la défense en profondeur, comme les Ukrainiens l’avaient pratiquée sur le chemin de Kiev, au profit de stratégies A2/AD (déni d’accès et d’interdiction de zone), ce qui se traduit par l’achat de larges quantités de chars d’assaut, d’obusiers, de lance-roquettes américains et sud-coréens. Mais la Pologne possède des moyens que les pays baltes n’ont pas.

Amertume

De manière constante, les Baltes ont averti le reste de l’Europe. À chaque agression, la sonnette d’alarme était tirée: Géorgie en 2008, Ukraine depuis 2014. Au-delà des risques d’invasion, les Baltes ont dénoncé les opérations de guerre hybride menées par la Russie: attaques cyberinformatiquesmanipulation de l’information, chantage à l’énergie ou encore instrumentalisation des flots migratoires. Longtemps, la réaction dominante à l’Ouest a été soit l’indifférence, soit l’agacement vis-à-vis de Baltes jugés tatillons, voire hystériques.

Maintenant que l’impérialisme russe avance à visage découvert, le «nous vous l’avions dit»domine. Nulle satisfaction pourtant. Seulement le sentiment d’avoir perdu un temps précieux pour adopter une attitude plus ferme à l’encontre du Kremlin et renforcer le flanc oriental de l’Europe.

Du point de vue balte, l’apathie et les reculades occidentales successives ont rendu la situation plus volatile en validant de facto le recours à la force au mépris des souverainetés nationales. L’expérience historique de lutte contre l’impérialisme russe incline les Baltes à juger que toute tentative d’apaisement, par exemple en retirant les troupes de l’OTAN de la région ou en ne réarmant pas, conduira à de nouvelles agressions. Les populations estoniennes, lettonnes et lituaniennes sont partisanes d’une paix durable et juste lors de laquelle le faible n’est pas à la merci du fort.

Les Baltes sont en première ligne géographique, mais également informationnelle.

En outre, les Baltes estiment que le Kremlin négocie souvent de mauvaise foi, dévoyant ou violant les accords qu’il signe: memorandum de Budapestaccord Tchernomyrdine-MaskhadovMinsk I & II, etc. Il ment, par exemple sur son intention d’envahir l’Ukraine ou en accusant les pays baltes d’être dirigés par des nazis. Il s’immisce dans les élections en Europe. Il sape la légitimité des États baltes, en particulier par la désinformation. Enfin, la Douma étudie la possibilité d’annuler la reconnaissance de l’indépendance des pays baltes.

Lorsqu’on appréhende la réaction des Baltes, il est important de garder à l’esprit qu’une majorité d’entre eux, y compris dans les populations non russophones de naissance, comprend la langue russe. Ils bénéficient donc d’un accès direct aux menaces proférées par les officiels, tels que Dmitri Medvedev, ou par les propagandistes du régime à l’instar de Vladimir Soloviev ou de Margarita Simonian, de l’autre côté de la frontière. De ce fait, les Baltes sont en première ligne géographique, mais également informationnelle. Dès lors, le fait que des commentateurs ne maîtrisant ni la langue ni l’histoire de la région leur fassent la leçon double l’amertume ressentie d’une dimension surréaliste.

Incrédulités

En dépit des avertissements ainsi que des faits matériels, la reprise de la propagande russe, notamment au sein des partis populistes de droite et de gauche, demeure difficilement compréhensible. Nombre de Baltes ont du mal à comprendre comment il est possible de blâmer l’Ukraine pour des agressions répétées depuis 2014 ou alors comment il est concevable de voir dans le Kremlin, dans les conditions actuelles, un interlocuteur fiable pour de quelconques négociations.

Dans ce contexte, l’élection de Donald Trump est interprétée comme ayant libéré une parole complaisante à l’égard de l’impérialisme russe, laquelle se présente faussement en voix de la «paix». Faisant fi de la volonté des Ukrainiennes et Ukrainiens de résister, elle appelle ni plus ni moins qu’à les forcer à se soumettre à la Russie. La dissimulation ou le travestissement des intentions réelles est un trait que les Baltes identifient avec les prises de position russes ou complaisantes à l’égard de l’impérialisme russe.

De plus, nombre de Baltes notent que les mêmes personnes qui propagent le discours de «paix» en Ukraine s’opposent aussi à un réarmement européen substantiel au mépris de la sécurité balte. Ce faisant, le sentiment s’impose que leur souveraineté compte moins que celle d’autres États. À cet égard, nombre de partis populistes européens semblent défendre une conception de la souveraineté à deux vitesses: en apparence intransigeante quand il s’agit de leur pays, au rabais quand il est question d’États plus modestes.

Enfin, il faut savoir que Moscou instrumentalise les populations dites «russes» des États baltes, qui sont en fait des russophones de langue maternelle ou seconde. En Estonie et en Lettonie, le projet est de déstabiliser ces sociétés. Cependant, dans leur écrasante majorité, les «russophones» maîtrisent aussi la langue officielle (estonien, letton ou lituanien) et ne veulent rien avoir affaire avec une Russie qui n’est pas leur pays et, facteur aggravant, est jugée liberticide et rétrograde. De nombreux «russophones» sont issus d’autres communautés (juive, arménienne, ukrainienne, ouzbek, etc.), qui ont adopté le russe en tant que lingua franca lors de l’occupation soviétique, mais usent d’autres langues au quotidien. En bref, les qualifier de «russes» travestit la réalité.

Espoirs (très modestes)

Néanmoins, la période actuelle est également perçue comme porteuse de promesses. Outre le fait qu’au bout de trois années de guerre, la Russie apparaisse à de plus en plus d’Européens pour ce qu’elle est, c’est-à-dire une nation agressive qui ne reconnaît que la force comme règle dans les relations entre États, il y a aussi l’espoir d’un réveil européen.

De ce point de vue, l’optimisme (très mesuré) est alimenté par les déclarations et projets d’investissement dans les capacités de défense. Le leadership français ainsi que la possibilité d’étendre le parapluie nucléaire nourrissent une renaissance du prestige français dans la région. Les Baltes s’intéressent de plus en plus au modèle hexagonal de défense, souverain à l’égard des États-Unis. Il n’a pas échappé aux commentateurs qu’Emmanuel Macron, en dépit de ses défauts, a été un des rares à oser corriger Donald Trump en public.

Toutefois, les populations savent qu’elles sont vulnérables vis-à-vis de leurs alliés. Elles doivent leur protection à des pays démocratiques dont l’engagement pour la sécurité de la région dépend du cycle électoral, de quel parti gagnera les prochaines élections. Il y a une conscience vive, voire douloureuse, du caractère instable de ces garanties et, par conséquent, de l’indépendance nationale et de la protection des populations. Afin d’y remédier, des familles envoient leurs enfants étudier à l’étranger. Ainsi, en cas d’invasion, l’évacuation sera plus simple et si les choses tournent mal, les jeunes générations seront protégées.

De nombreuses personnes planifient déjà leur émigration dans l’urgence en cas d’invasion. Par où passer si le corridor de Suwalki est occupé par l’armée russe? Sera-t-il possible de s’échapper par la mer vers la Finlande ou la Suède? Les gouvernements rappellent la nécessité de se préparer pour ce que les Lettons appellent «l’heure X», c’est-à-dire la crise, notamment en conservant de l’eau, de la nourriture, de l’argent liquide ainsi que d’autres biens de première nécessité.

Vu de France, il peut être difficile de se rendre compte du caractère anxiogène de la vie dans l’ombre de la Russie. Il est tout aussi ardu de prendre la pleine mesure du caractère vital des alliances pour la survie de petits États. Toutefois, les populations baltes comprennent également trop bien que la peur d’une invasion, d’une frappe nucléaire, d’une prétendue Troisième Guerre mondiale constitue un instrument de déstabilisation en soi, manié avec maestria par leur puissant voisin. À bas bruit, elle permet d’influencer les débats politiques. De manière lente, elle corrompt les relations sociales. Elle tétanise, introduit le doute, pousse à la soumission. Donc, pour le moment, les populations demeurent stoïques, en dépit du tumulte qui les entoure.

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.