
ARTICLE – ÉTAT DES LIEUX – Finances publiques : “Ces mensonges aux Français qui compromettent l’avenir de notre pays”
François Bayrou tient ce mardi une conférence sur les « finances publiques ». De dérapages en dérapages et de déficits en déficits, la France s’expose sur les marchés internationaux. Nous mettons en danger notre prospérité et notre avenir. Pour en parler, Jean-Pascal Beaufret.
Gabriel Robin est journaliste et essayiste (« Le Non Du Peuple », éditions du Cerf 2019).
Jean-Pascal Beaufret est ancien inspecteur des Finances, chef de service à la direction du Trésor et directeur général des impôts, directeur financier d’entreprises de télécommunications, associé au fonds de capital développement Ring Capital.
François Bayrou tient ce mardi 15 avril une conférence sur les finances publiques. L’objectif est de sensibiliser les Français aux « pathologies budgétaires » qui grèvent et fragilisent nos finances nationales. Le premier ministre souhaite exposer aux Français ces problèmes mais aussi les risques qu’ils leur font courir, dans un cadre transparent. Quels sont donc ces « risques » et ces « pathologies » dont parle François Bayrou ?
Jean-Pascal Beaufret : Le Premier Ministre a raison de vouloir exposer les pathologies budgétaires. La plus importante d’entre elles est que l’on ne dit pas au Parlement ou à l’opinion publique d’où viennent les déficits publics et ce, depuis longtemps. Cela fait par exemple 5 ans que les dépenses excédent les recettes de plus de 10 %. C’est considérable et n’a plus rien à voir avec les crises de 2020 à 2022 pendant lesquelles la dépense a été exceptionnellement élevée, plus qu’ailleurs.
Et on ne dit toujours pas de quel secteur de l’action publique proviennent les déficits publics. Est-ce qu’ils viennent d’un excès de dépenses et d’inefficacité de l’Etat central, des collectivités locales ou des régimes de Sécurité sociale ? Notre système attribue donc tous les déficits à l’Etat, qui ne représente pourtant que le tiers des dépenses et il n’attribue aucun déficit (il attribue même des excédents) aux régimes sociaux qui représentent 50 % des dépenses, beaucoup plus que dans les pays comparables (5 % du PIB en plus). La présentation faite entre ces trois secteurs, votée par le Parlement, est trompeuse.
En effet des dépenses et des recettes sociales sont mal classées. On ne raisonne pas sur les dépenses et recettes finales de chaque secteur d’administration mais on leur ajoute les subventions croisées qu’elles s’accordent entre elles, ce qui fausse largement les résultats publiés. Nous agrégeons donc sous la rubrique « Etat » les déficits des deux autres secteurs de l’action publique et notamment ceux des régimes sociaux, dans un grand chaudron indifférencié, qui ne permet pas d’y voir clair.
La réalité est que notre modèle social et principalement les retraites conduisent aujourd’hui à environ 50 % des déficits (81 Md€ en 2024) (voir page 23 de contribution à la mission flash de clarification du financement des retraites publiée par Fondapol du 14 février 2025). Sur ce sujet, la Cour des comptes a maintenu, contre toute évidence, la fable ancienne d’un système de retraites « à l’équilibre » et a refusé de donner la contribution du système au déficit public d’ensemble.
Il serait pourtant facile d’affecter aux différentes administrations leur part véritable dans les déficits publics. Le Parlement et l’opinion publique verraient alors directement où les actions de freinage de la dépense devraient avoir lieu et accepteraient mieux les reformes à réaliser sur la sphère sociale. A cet égard, il faut souhaiter que le Premier Ministre continue dans le sens de ses déclarations initiales de janvier 2025
Le contexte international n’est pas moins périlleux que le contexte national. La perspective d’une guerre commerciale avec les Etats-Unis et la Chine a d’ailleurs assombri les prévisions de croissance. Pour 2025, la croissance a ainsi été ramenée à 0.7 % du PIB contre 1.1 % en 2024. Pourtant, la France doit fournir des efforts et le gouvernement entend ramener le déficit à 5.4 % du PIB en 2025, après deux années de dérapages. Est-ce possible ? Nos budgets ont-ils été sincères ces dernières années ?
Jean-Pascal Beaufret : Dans un contexte de moindre croissance mondiale liée à la guerre commerciale, faire face à des priorités telles qu’un effort substantiel de défense supplémentaire, tout en redressant des finances publiques plus dégradées qu’ailleurs, ne sera pas possible sans révision profonde de notre modèle social. La sincérité des prévisions budgétaires consisterait à en identifier les modalités et à le répéter.
Le ministre de l’économie Eric Lombard a prévenu que la France allait devoir « réaliser un effort supplémentaire de 40 milliards d’euros », comme s’il découvrait ce chiffre. Est-il possible que Bercy se soit trompé dans ses calculs ? Ou alors, cet effort supplémentaire répond-il à une demande politique ?
Jean-Pascal Beaufret : Pour redresser nos finances publiques, les observateurs s’accordent sur la nécessité de réduire les dépenses de 120 Md€ à l’horizon 2029 conformément à nos engagements européens. Il faut y ajouter les besoins additionnels de la transition climatique et de l’éducation.
Mais au total, il ne s’agit de planifier la réduction ou le redéploiement, que d’environ 10 % de la dépense publique d’aujourd’hui (1700 Md€), seulement. C’est certainement un défi inédit mais ce n’est certainement pas hors de portée : quelle institution est à ce point immobile qu’elle ne peut pas revoir un dixième de ses coûts en 5 ans ? La vie et certains droits de nos concitoyens seront modifiés mais certainement pas dramatiquement altérés par une modification d’ampleur modérée, regardons les choses en face.
A défaut notre indépendance et notre avenir seront compromis si nous continuons à glisser sur la pente actuelle.
Sophie Primas, porte-parole du gouvernement, a déclaré que « Le Premier ministre (s’était) engagé, le président de la République également, […] à ne pas augmenter les impôts ». Les Français sont habitués à cette petite musique mais voient toujours leur assiette fiscale augmenter années après années. Peuvent-ils avoir confiance ?
Jean-Pascal Beaufret : Depuis 2017, des allègements fiscaux sont intervenus pour environ 60 Md€. Contrairement à ce qui est généralement dit, plus de la moitié ont d’abord concerné les ménages à travers la taxe d’habitation, l’impôt sur le revenu ou la CSG. Les entreprises n’ont été concernées qu’à hauteur de moins de la moitié. Revenir durablement en arrière sur cette tendance sera créateur d’une grande méfiance et d’une perte de compétitivité.
Une enquête IFOP commandée par la CGT et publiée ce lundi 14 avril montre que les problématiques internationales n’ont pas entravé la détermination des Français à leur opposition au passage de l’âge légal de la retraite à 64 ans. À en croire l’IFOP « L’enquête fait aussi apparaître une nette préférence pour des solutions de financement alternatives, perçues comme plus équitables : fiscalisation des dividendes, égalité salariale femmes-hommes, hausse des cotisations patronales… À l’inverse, les pistes impliquant un allongement de la durée de travail ou un recours à la capitalisation continuent d’être source de méfiance pour une majorité de citoyens. » Les pouvoirs publics ont-ils échoué à faire entendre aux Français la nécessité d’une réforme du financement des retraites ? Ont-ils aussi perdu la confiance de leurs concitoyens en présentant des budgets insincères et en ne mettant pas en place suffisamment tôt les efforts qui s’imposaient ?
Jean-Pascal Beaufret : Depuis longtemps, les pouvoirs publics ont habillé le financement des retraites d’une convention, auto-proclamée par le conseil d’orientation des retraites et qui n’a rien d’obligatoire. Cette méthode efface le poids actuel sur les déficits publics des subventions que l’Etat, ses opérateurs, les collectivités locales et les hôpitaux publics ainsi que les autres branches de la Sécurité sociale apportent au financement des retraites, au-delà des cotisations élevées et des impôts qui sont normalement affectés à la protection vieillesse. Ces fonds ont représenté 83 Md€ de dépenses en 2024, pourtant supposées n’avoir aucune incidence sur les déficits publics au titre des retraites. Il va de soi que, dans ce contexte, les réformes présentées n’ont pas été perçues comme indispensables voire financièrement cruciales.
De plus, le recul de l’âge de la retraite, qui ne prend effet qu’à moyen terme, a été le seul levier utilisé alors que la générosité des retraites en France par rapport aux pays voisins n’a pas été revue. Or elle doit l’être dans tout système par répartition par l’application de coefficients de modération ou de soutenabilité comme en Allemagne -par exemple-.
Entre 2019 et 2024, les finances publiques françaises se sont plus dégradées que celles de nos voisins européens. Nous sommes le plus mauvais élève de l’Europe. Auparavant, nous nous désolions en nous envisageant mais nous consolions en nous comparant. Ce n’est plus le cas. La dette publique a plus augmenté qu’ailleurs ainsi que le niveau du solde budgétaire. Le « quoi qu’il en coûte » va-t-il nous coûter encore plus cher ?
Jean-Pascal Beaufret : Le « quoi qu’il en coûte » nous a clairement coûté plus cher qu’ailleurs. Mais ce qui est préoccupant, c’est le socle structurel de nos déficits, ancien et permanent, auquel se sont ajoutés ces engagements temporaires. Contrairement aux présentations usuelles, ce socle vient largement de l’excès des dépenses des régimes sociaux par rapport à la capacité de les financer par notre niveau d’activité. Accroitre la quantité de travail est indispensable. Mais les effets n’interviendront au mieux qu’à moyen terme. D’ici là, la dette ne sera maîtrisée qu’au prix d’une révision des dépenses, en particulier des régimes sociaux. A défaut, le niveau des intérêts d’une dette non maîtrisée sera assez vite insupportable.