Aller au contenu principal

DES EFFONDREMENTS QUI SE SUIVENT OU UNE FIN DE CIVILISATION QUI S’OPÈRE ?

ARTICLE – Des effondrements successifs à une bascule de civilisation

La chronique prospective de Dominique Bourg 31 mars 2025 FUTURIBLES

Jamais le monde politique, tant national qu’international, n’a promu des politiques publiques aussi orthogonales à une situation écologique dramatique, même potentiellement tragique et à courte échéance. 

En France, le Sénat, sous prétexte d’encourager la productivité agricole, ouvre les vannes à la destruction du vivant et de la santé humaine ; il n’est question dans les couloirs des assemblées et sur les plateaux que de supprimer l’Agence de la transition écologique (ADEME) ou l’Office français de la biodiversité (OFB) dont on ne protège plus les agents ; le ministère de l’Écologie est réduit à la pauvreté des moyens et à la faiblesse des motivations, etc. C’est encore pire à l’échelle internationale. Donald Trump sort de l’accord de Paris de 2015, détruit les agences environnementales et massacre les sciences du climat.

Il désinhibe l’ensemble des pollueurs à l’œuvre sur la planète. Or, pendant que ce petit monde casse tous les thermomètres, la température monte, au-delà de ce à quoi nous nous attendions. Je m’appuie pour ce qui suit essentiellement sur une étude récente publiée par un institut d’actuaires associé à l’université d’Exeter : Planetary Solvency — Finding Our Balance with Nature. Une des conclusions : un effondrement probable de 50 % du produit intérieur brut (PIB) et quatre milliards de morts, avec une augmentation de la température moyenne de 3 °C à l’horizon 2050 !

L’accélération du changement climatique et quelques-unes de ses conséquences

Attendons. Commençons par le commencement. Le taux de réchauffement planétaire est récemment passé à 0,26 °C par décennie, sans que l’on puisse trancher entre une accélération momentanée ou une tendance vouée à se poursuivre. En 2024, la température s’est brutalement réchauffée d’un dixième de degré pour atteindre une moyenne de température de 1,6 °C au-delà des températures préindustrielles, à savoir entre 1850 et 1900. Durant cette même année, jamais les consommations de charbon et de pétrole n’ont été aussi élevées ; les émissions ayant évidemment suivi la même courbe. En janvier, la température moyenne sur Terre était supérieure aux températures préindustrielles de 1,75 °C, et de 1,59 °C en février selon Copernicus.

Rappelons en outre qu’un niveau mondial de concentration atmosphérique de gaz à effet de serre n’exprime pas immédiatement son pouvoir de réchauffement ; il existe toujours un décalage. Les événements climatiques extrêmes — les sécheresses et vagues de chaleur, les précipitations violentes et abondantes suivies d’inondations, les feux et autres mégafeux, les cyclones, tempêtes et tornades, les grêlons hors normes et enfin une météorologie perturbée, notamment durant le passage de relais entre le printemps et l’été — sont quant à eux beaucoup plus violents que ce à quoi nous nous attendions à l’approche d’une augmentation de la température moyenne de 1,5 °C sur 10 ans. La pression conjointe de l’évolution des températures territoriales moyennes et des événements extrêmes entraîne de lourdes conséquences en termes de santé humaine et écosystémique, de dépérissement forestier, de récoltes, de maladies diverses dont les épidémies, de disponibilité d’eau douce et de production industrielle.

Quelques rappels généraux avant d’aborder certains des résultats de l’étude citée. L’habitabilité humaine de la Terre est étroitement et traditionnellement liée à la température moyenne qui prévaut sur un territoire donné. En matière de peuplement humain permanent, nos techniques n’ont en rien changé. Les proportions en matière de répartition sur le globe des densités de population sont identiques aujourd’hui, en 2000 comme en 1800 ou avant. Les zones habitables se répartissent entre les aires tempérées — de 11 °C à 20 °C en moyenne territoriale annuelle — et les aires tropicales — de 21 °C à 30 °C.

La population décroît de façon progressive vers le froid, et brutale vers le plus chaud. Au sein des aires tempérées, ce sont les zones les plus chaudes qui sont les plus densément peuplées ; au sein des aires tropicales, la densité décroît très significativement à compter de 27 °C, et au-delà de 30 °C, il n’y a plus de peuplement humain permanent — même souvent dès 29 °C. Un réchauffement planétaire de 2 °C, et plus encore de 3 °C, rendra d’immenses aires très peu habitables et plus vraisemblablement non habitables [1]. Les perturbations très probables de l’AMOC [2], tout en limitant le réchauffement dans les hautes latitudes, diminueront, selon les auteurs de l’étude, les superficies propices aux cultures récupérables au nord.

À ces effets de la chaleur sèche s’ajouteront ceux de la chaleur humide qui affectera également de vastes zones, et tout particulièrement les régions côtières, de quelques semaines à une grande partie de l’année, selon les zones considérées. Les pics de chaleur sèche s’étalonnent désormais de 40 °C à 50 °C, et parfois au-delà des 50 °C. En revanche, la chaleur humide, essentiellement sous les tropiques, peut être dangereuse pour la santé, puis mortelle à des niveaux plus bas, entre 30 °C et 40 °C, mais avec un taux d’humidité de l’air à compter des 50 %. Le seuil de mortalité peut se situer dès 31 °C mais avec 100 % de taux d’humidité, dès 40 °C avec 50 % d’humidité ou encore dès 34 °C avec 70 % d’humidité. La mortalité survient après plusieurs heures de montée de la température intérieure, le taux d’humidité ambiant enrayant le mécanisme de régulation thermique par évaporation de la sueur sur la peau [3]. L’accroissement des zones touchées par la chaleur humide est un effet de la loi Clausius-Clapeyron selon laquelle un réchauffement de 1 °C entraîne un accroissement potentiel de l’humidité de l’air de 7 %.

Des scénarios dantesques

Revenons à l’étude citée. Les projections sont sinistres. Les auteurs reprochent aux études disponibles d’avoir jusqu’alors sous-estimé les risques, mais le moins qu’on puisse dire est qu’ils adoptent le point de vue rigoureusement inverse. Rappelons, avant d’envisager leurs scénarios, les effets socio-économiques cumulés du franchissement des limites planétaires, et notamment du dérèglement climatique : émigrations, guerres potentielles, famines en raison d’un effondrement de la production alimentaire, épidémies et croissance des populations de ravageurs, baisse de productivité agricole et industrielle (eau, chaleur au travail et pour les équipements…), etc.

Voir aussi

Les scénarios écologiques retenus sont étalonnés en fonction de la température moyenne atteinte en 2050 :

• Le scénario le plus optimistetable sur une température maintenue en dessous de 1,5 °C et un dépassement des limites planétaires contenu, ce qui entraîne une surmortalité de 80 millions de personnes et une baisse du PIB insignifiante, de l’ordre de 1 %. Un scénario d’ores et déjà quasiment hors de portée.

• À l’extrême opposé, un réchauffement de 3 °C ou plus, toujours à l’horizon 2050 — ce qui semble aussi très peu probable à cette échéance temporelle — entraîne une mortalité de quatre milliards d’êtres humains et un effondrement de 50 % du PIB. Ce scénario est qualifié d’extrême.

• Juste en dessous figure le scénario dit catastrophique, à savoir plus de 2 °C d’augmentation de la température moyenne, toujours à l’horizon 2050, qui se traduit par une chute de 25 % du PIB, ainsi qu’une surmortalité de deux milliards d’individus. Nous approchons désormais d’un niveau d’émission de CO2 de 430 ppm (parties par million) et un tel scénario se situe à 450 ppm, à raison pour l’heure d’une hausse de plus de 2 ppm par an. Ce scénario signifie encore l’effondrement de nombre de services écosystémiques et de populations d’espèces diverses, ainsi que des perturbations fortes de l’AMOC, des effondrements politiques, des migrations massives, des stress hydriques et des famines, des guerres. Une sorte de trou noir planétaire.

• Juste en dessous encore figure le scénario décimation, reposant sur une température moyenne ne dépassant pas les 2 °C, avec 800 millions de morts et une chute de 10 % du PIB.

• Enfin, le scénario sévère(réchauffement contenu à 1,5 °C) signifie 5 % d’affaissement du PIB et 400 millions de morts.

J’en reste là et je renvoie à l’étude pour plus de détails, la méthodologie et les bases scientifiques. Le recours à la géo-ingénierie est aussi intégré. Même avec le scénario sévère, le premier scénario non benoîtement irréaliste, le choc est justement « sévère ».

Il n’est pas aisé de comprendre comment les auteurs arrivent à de telles évaluations de mortalité, en milliards. Partir d’une cible à 2 °C ou 3 °C à l’horizon 2050, certes, mais tabler sur une mortalité de deux ou quatre milliards de morts est osé. Quel pas de temps ? Combien d’années ou de décennies ? Comment chiffrer avec des interactions incertaines et pour certaines inconnues, d’autant que les conséquences sociales et politiques des franchissements successifs de tipping points(points de bascule) sont intégrées. Qu’à chaque scénario puisse correspondre une mortalité supérieure, certes, mais encore une fois, la chiffrer précisément me semble infondé, d’autant que joueront aussi des adaptations diverses et des réponses techniques partielles.

Quels enseignements dans le nouveau contexte international ?

Pour tirer quelques leçons de cette étude, il me semble suffisant d’imaginer qu’un scénario à 2 °C en 2050, et au-delà par la suite, pourrait provoquer une mortalité massive sur un pas de temps variable, s’élevant potentiellement à plusieurs centaines de millions d’êtres humains, sans qu’il soit loisible de fixer un plafond. Telle serait d’ailleurs tout simplement la conséquence d’une baisse significative, pour un temps indéfini, de nos capacités de production alimentaire, associée à une régression rapide des ressources marines.

La première leçon de cet exercice de prospective est de faire apparaître le réarmement comme un paramètre de l’adaptation à une planète en mutation rapide, à l’échelle de deux décennies ; avec l’entrée très rapide dans le dur des épreuves, puisque nous avons déjà connu une première année excédant 1,5 °C d’augmentation. Ce qui n’exclut nullement ce que Pierre Charbonnier appelle l’écologie de guerre, en gros une décarbonation et une sobriété qui rendent possible une moins grande dépendance aux grands empires en formation adverses, et même ennemis.

Deuxième leçon, la lutte contre les inégalités devient un enjeu clef. Point de sobriété en effet sans réduction des inégalités, et pas de résilience sociale à l’adversité sans une société solidaire aux inégalités réduites. Le refus d’augmenter l’imposition des plus riches est une absurdité stratégique.

Troisième leçon, l’actuelle arrivée au pouvoir de mafieux et autres voyous, incultes, déniant les connaissances scientifiques et indifférents à la misère sociale, est la pire chose qui pouvait arriver à l’humanité au seuil de telles épreuves.

Quatrième leçon, une grande partie de ce que nous avons connu, su et cru devrait être soumis à de rudes épreuves, si ce n’est disparaître, dans un proche avenir tant ce qui se profile semble inouï : un effondrement de Rome au centuple. Il est difficile de ne pas envisager en effet, à la suite de ces effondrements, une bascule de nos repères, de nos manières de nous organiser, de penser.

J’avais discerné dans l’invasion de l’Ukraine par Vladimir Poutine une anticipation du chaos climatique international à venir, une façon de prendre l’avantage en balayant avant les autres nations les règles d’une morale minimale et le droit international. Et pour ce faire, Vladimir Poutine pouvait prendre appui sur un entraînement de deux décennies et une formation de « KGBiste ». Donald Trump lui emboîte le pas et beaucoup plus rapidement que je ne m’en serais douté. La pression sur les ressources et un désir de préemption rapide guident manifestement sa conduite : pression sur les ressources minières vis-à-vis du Groenland et de l’Ukraine, pression sur la ressource en eau concernant le Canada, notamment avec le fleuve Columbia et, plus généralement, en anticipation de l’assèchement de l’aquifère de l’Ogallala, désintérêt pour Taiwan et l’Europe qui sont des consommateurs sans ressources, etc.

On se réveille ? Nous sommes et serons confrontés à une dégradation accélérée de l’habitabilité de la planète et à un état de guerre larvé ou manifeste généralisé. Il ne servira à rien de lutter contre l’un sans prévenir par la puissance armée …

…/…

  1. Voir Xu Chi et alii, « Future of the Human Climate Niche », PNAS (Proceedings of the National Academy of Sciences), vol. 117, n° 21, 26 mai 2020 ; et KlingerBarry A. et Ryan Sadie J., « Population Distribution within the Human Climate Niche », PLOS (Public Library of Science) Climate, vol. 1, n° 11, novembre 2022, e0000086. Voir encore United Nations Secretary-General’s Call to Action on Extreme Heat,Organisation des Nations unies, 2024. 
  2. Atlantic Meridional Overturning Circulation : circulation méridienne de retournement de l’Atlantique en français. 
  3. Vecellio Daniel J. et alii, « Greatly Enhanced Risk to Humans as a Consequence of Empirically Determined Lower Moist Heat Stress Tolerance », PNAS, vol. 120, n° 42, 2023, e2305427120 ; et WilsonAndrew J. et alii, « Heat Disproportionately Kills Young People: Evidence from Wet-bulb Temperature in Mexico », Science Advances, vol. 10, n° 49, 6 décembre 2024, eadq3367. 

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.