
1. LA NON SINCÉRITÉ ( LE MENSONGE ) EST ELLE AFFAIRE DE COMMUNICATION POLITIQUE ?
L’affaire Bétharram secoue le gouvernement et fragilise le Premier ministre François Bayrou. Philippe Moreau-Chevrolet, spécialiste de la communication politique, analyse pour La Dépêche du Midi les erreurs stratégiques et l’impasse dans laquelle se trouve aujourd’hui le chef du gouvernement.
« Il y a eu un déni au départ, une forme de silence qui a laissé place aux révélations successives dans la presse, aggravant à chaque fois un peu plus la situation. Aujourd’hui, il subit au lieu d’agir »
« Il devra expliquer, assumer, et surtout promettre une forme de réparation politique : une loi, une réforme, une action forte. Sans ça, il restera enfermé dans le silence et les non-dits » (voir article)
2. RÉFUTATIONS RÉPÉTÉS EN 12 POSTURES
1 Le Premier ministre a d’abord nié avoir rencontré le juge chargé d’enquêter sur des viols sur mineurs ( le suspect ami de la famille a été ex filtré par le Vatican est s’est suicidé alors qu’il était soupçonné d’un second viol )
2 il a contesté les témoignages du juge et des policiers :« Les juges et les gendarmes, vous savez, ça se trompe comme les autres », affirme François Bayrou. « J’apporterai toutes les preuves qu’il faut […] il y a peut-être des gens de bonne foi, des gens qui ne savent plus ce qu’ils avaient dit à cette époque, mais tout cela sera prouvé », a-t-il promis
3 Il ne reconnaît pas divers témoins et plaignants qui citent comme témoins l’épouse, le fils, la fille. Et le citent lui même comme ayant reçu des témoignages / alertes oraux et écrits.
4 Il a ensuite ( février ) admis une rencontre non organisée (informelle) alors que le juge l’a reçu en rdv et que sa fille confirme )
LE JUGE : assure que François Bayrou l’avait alors sollicité. En mars 2024, il raconte au Monde que François Bayrou, alors député UDF des Pyrénées-Atlantiques, « est venu [lui] parler toute une après-midi de cette affaire, au début de la procédure, de façon feutrée. Il n’arrivait pas à croire que Carricart ait pu avoir un tel comportement déviant » . « Il voulait se renseigner car il avait une grande inquiétude au regard de son fils Calixte, alors élève à Betharram, a-t-il expliqué. Il a manifesté une incrédulité face aux révélations sur le père Carricart. »
LA FILLE : « je suis là le soir où il rentre de chez le juge Mirande, on est là, tout seuls, tous les deux, et il me dit ‘ne le répète surtout pas, j’ai juré d’être dans le secret de l’instruction’
5 Il a nié que la situation du religieux et les accusations de viol qui le visaient aient été évoquées avec le juge ( contredit par le juge – voir plus haut – et sa fille ) BAYROU : « Jamais je n’ai été au courant de cette histoire à ce moment-là, je n’ai jamais entendu parler des accusations de viol » « nous avons pu parler de l’ambiance, de l’établissement, jamais du dossier »
6 Il a nié connaître ces soupçons de viol ( le juge : « Nous avions parlé du père Carricart. Je me souviens que François Bayrou n’arrivait pas à croire qu’il ait pu faire cela. (…) Comme il n’arrivait pas à y croire, je lui avais confirmé que les faits étaient patents et qu’ils étaient établis«
7 Il a nié connaître tous faits de violence au sein de l’établissement (
8 Il a nié être intervenu dans l’instruction judiciaire auprès du juge ( la demande de rdv avec le juge en est bien une , et l’arrestation du suspect a été rapidement repoussée par le procureur… arrestation qui n’a pas pu se faire après l’exfiltration )
9 Il n’a pas reconnu être intervenu auprès du procureur ( deux gendarmes l’affirment, l’un d’eux : « Il y a un problème, la présentation [du père Carricart devant le juge] va être retardée. Le procureur général demande à voir le dossier, monsieur Bayrou est intervenu auprès de lui. »
10 Contacté par franceinfo vendredi 25 avril, son entourage maintient cette version et dément toute intervention de François Bayrou dans le dossier
11 Il a nié connaître le religieux ( sa femme a assisté à ses obsèques et exerçait comme prof de catéchisme) : «Ma femme connaissait le père Carricart, mais je ne connais pas tous ceux que ma femme connaît.»
12 Il a nié connaître – au delà de l’affaire des soupçons de violences pesant sur l’ecclésiastique – les informations relatives aux violences au sein de l’établissement, pourtant relatées par la presse régionale. Il nie plus largement avoir eu connaissance, dans le passé, des agressions physiques et sexuelles dénoncées aujourd’hui par 200 anciens élèves de l’établissement.
VOIR ARTICLE AU POINT 5 : Quelles sont les différentes versions concernant la rencontre entre François Bayrou et le juge Christian Mirande ?
3. PRÉCÉDENTE PUBLICATION DE METAHODOS
BETHARRAM : LA FILLE DE BAYROU TÉMOIGNE DE LA RÉALITÉ DE LA RENCONTRE NIÉE AVEC LE JUGE
4. ENTRETIEN – « Il n’écoute que lui-même »… comment François Bayrou s’est enlisé dans une situation incontrôlable
26/04/2025 LA DÉPÊCHE Propos recueillis par Yohan Lemaire
La Dépêche du Midi : comment jugez-vous la manière dont François Bayrou a géré l’affaire Bétharram ?
Philippe Moreau-Chevrolet : Avec beaucoup d’amateurisme. C’est un cas d’école de gestion ratée. François Bayrou est très entouré, mais on a l’impression qu’il n’écoute que lui-même. Depuis son arrivée à Matignon, il a commis plusieurs faux pas en matière de communication, et l’affaire Bétharram en est le point culminant. Il y a eu un déni au départ, une forme de silence qui a laissé place aux révélations successives dans la presse, aggravant à chaque fois un peu plus la situation. Aujourd’hui, il subit au lieu d’agir.
C’est un enchaînement classique dans les crises politiques ?
Oui, et c’est ce qui rend le tout aussi prévisible que dangereux. On connaît ce scénario : une première révélation dans la presse, suivie d’autres plus précises, plus graves, semaine après semaine. Si la personne concernée ne reprend pas la main rapidement, elle s’enlise. C’est exactement ce qui est arrivé à François Bayrou. Il aurait pu désamorcer cette crise bien plus tôt, en assumant clairement sa part de responsabilité, en proposant des solutions. Au lieu de ça, il a laissé pourrir la situation.
L’intervention médiatique de sa fille a surpris. Est-ce un tournant ?
C’est un tournant, oui, mais négatif pour lui. Elle vient contredire publiquement sa version. Et ce n’est pas une opposante politique, c’est sa fille. Cela abîme son image personnelle : on découvre un homme peut-être brillant politiquement, mais absent dans sa propre famille. Il perd en empathie, en humanité. Cela crée un déséquilibre fort dans la perception qu’ont les Français de lui.
Cette parole familiale peut-elle atténuer la crise ?
Pas du tout. Elle relance l’affaire. On passe d’un dossier politique à une affaire intime, familiale, ce qui renforce l’émotion et donc l’attention médiatique. Et surtout, cela rend la posture défensive de François Bayrou intenable. Jusqu’ici, il s’était réfugié dans un certain silence, mais là, ce n’est plus possible. La parole s’est déplacée, et il va devoir répondre.
Quelle serait la meilleure façon de reprendre la main ?
Il doit passer par une grande interview. Ce qu’on appelle une interview confession, type JT de 20 heures ou une grande interview écrite très cadrée. Il devra reconnaître ses torts, parler de sa fille, de sa famille, ce qu’il n’a quasiment jamais fait. Il devra expliquer, assumer, et surtout promettre une forme de réparation politique : une loi, une réforme, une action forte. Sans ça, il restera enfermé dans le silence et les non-dits.
En mai, il doit être auditionné. C’est un moment clé ?
C’est un point de bascule, oui. Il ne peut pas y aller en mode « je nie tout et j’attaque la presse ». Ce serait suicidaire. En 2025, on n’attend plus ce type de posture. Ce qu’on attend, c’est ce que j’appelle la stratégie des trois piliers : reconnaître, expliquer, réparer. C’est difficile, c’est exigeant, mais c’est la seule issue crédible aujourd’hui.
Ce serait un vrai tournant culturel pour lui…
Oui, car Bayrou reste un homme politique formé dans les années 80-90, où la communication était verticale, maîtrisée, avec peu de place pour l’émotion. Aujourd’hui, on attend de l’humain, de la transparence, de l’authenticité. Il doit apprendre à communiquer comme un jeune dirigeant. Sinon, il risque l’isolement, la perte d’autorité et, in fine, la chute.
Quels sont les risques concrets pour lui s’il continue comme ça ?
D’abord, une perte totale d’autorité sur son gouvernement, sur le Parlement. Ensuite, une dégradation brutale de son image, avec des attaques venant de l’opposition, mais aussi de sa propre majorité. Et enfin, il risque de devenir une cible politique de choix pour l’extrême droite dans la campagne présidentielle.
5. ARTICLE – Affaire Bétharram : quelles sont les différentes versions concernant la rencontre entre François Bayrou et le juge Christian Mirande ?
Article rédigé par franceinfo. Publié le 25/04/2025
Le Premier ministre a d’abord nié avoir rencontré le juge chargé d’enquêter sur des viols sur mineurs dans l’école privée catholique de Notre-Dame de Bétharram, avant de faire état d’un échange informel. Jeudi, sa fille Hélène Perlant a confirmé une discussion entre les deux hommes, fragilisant ainsi la version de son père.
L’affaire Bétharram continue d’éclabousser François Bayrou. Hélène Perlant, aînée des enfants du Premier ministre, a assuré jeudi sur Mediapart que son père avait bien rencontré le juge chargé d’enquêter sur un viol à Notre-Dame de Bétharram (Pyrénées-Atlantiques), un épisode que le chef du gouvernement avait d’abord nié en bloc, avant de changer de version en février, reconnaissant un échange informel avec le magistrat. Contacté par franceinfo vendredi 25 avril, son entourage maintient cette version et dément toute intervention de François Bayrou dans le dossier.
Alors que plus de 200 plaintes ont été déposées par d’anciens élèves contre l’établissement scolaire privé catholique pour des violences sexuelles et physiques, de nombreuses interrogations demeurent sur ce que savait réellement François Bayrou à l’époque des faits, en tant que député local, ministre de l’Education et parent d’élèves. C’est pour cela que la commission d’enquête parlementaire sur les violences en milieu scolaire l’a convoqué pour une audition, le 14 mai à 17 heures. Une rencontre entre François Bayrou et Christian Mirande, juge chargé d’enquêter sur Bétharram, interroge particulièrement les députés. Franceinfo fait le point sur les différentes versions livrées au sujet de cet échange.
La version du juge Christian Mirande
Le père Carricart, ancien directeur de l’établissement de 1987 à 1993, a été mis en examen pour viols sur mineurs puis placé en détention provisoire en mai 1998. A l’époque, Christian Mirande est chargé de l’instruction de ce dossier. Le juge assure que François Bayrou l’avait alors sollicité. En mars 2024, il raconte au Monde que François Bayrou, alors député UDF des Pyrénées-Atlantiques, « est venu [lui] parler toute une après-midi de cette affaire, au début de la procédure, de façon feutrée. Il n’arrivait pas à croire que Carricart ait pu avoir un tel comportement déviant ».
Moins d’un an plus tard, Christian Mirande réaffirme qu’une rencontre a eu lieu.Contacté par franceinfo vendredi 25 avril, son entourage maintient cette version et dément toute intervention de François Bayrou dans le dossier, déclare-t-il dans un entretien à Mediapart publié le 12 février. « Nous avions parlé du père Carricart. Je me souviens que François Bayrou n’arrivait pas à croire qu’il ait pu faire cela. (…) Comme il n’arrivait pas à y croire, je lui avais confirmé que les faits étaient patents et qu’ils étaient établis », ajoute-t-il. « A-t-il oublié notre rencontre ou ment-il ? Seul lui peut le dire », s’interroge-t-il.
La version du gendarme Alain Hontangs
Dans un témoignage diffusé dimanche 16 février dans l’émission « Sept à huit », sur TF1, le gendarme chargé de l’enquête sur le père Carricart, Alain Hontangs, a quant à lui évoqué une « intervention » de François Bayrou, alors à la tête du conseil général du département, auprès du procureur général de Pau de l’époque. Il affirme que, lors de la présentation du suspect en vue de sa mise en examen, le 26 mai 1998, Christian Mirande lui aurait déclaré : « Il y a un problème, la présentation [du père Carricart devant le juge] va être retardée. Le procureur général demande à voir le dossier, monsieur Bayrou est intervenu auprès de lui. »
Une version qu’il a réitérée, sous serment, le 10 avril, lors de son audition par la commission d’enquête parlementaire sur les violences en milieu scolaire. « J’ai effectivement été surpris par cette information », a-t-il ajouté devant les députés. Le gendarme à la retraite a également assuré qu’un autre gendarme était informé d’une intervention de François Bayrou auprès du juge d’instruction. « Robert Matrassou, également adjudant-chef à la section de recherches de Pau, m’a adressé un message pour me dire : ‘J’étais au courant, monsieur Mirande me l’avait raconté à l’époque’. »
L’ancien magistrat dit ne pas se souvenir d’une demande d’intervention de la part de François Bayrou. Egalement auditionné par la commission d’enquête de l’Assemblée nationale, Christian Mirande confirme que la présentation du père Carricart avait été retardée car le procureur général souhaitait consulter le dossier. « Quant au fait que j’aie pu dire [à Alain Hontangs] que monsieur Bayrou était intervenu, si cette remarque a bien été formulée, c’est nécessairement par moi, toutefois je n’en garde aucun souvenir », a-t-il déclaré devant les parlementaires.
La version d’Hélène Perlant, fille aînée de François Bayrou
La fille du Premier ministre, qui a été scolarisée à Notre-Dame de Bétharram et victime de violences physiques, assure que son père a bien rencontré Christian Mirande après l’incarcération du père Carricart, en mai 1998. « Il ne s’en souvient pas, je pense, mais je suis là le soir où il rentre de chez le juge Mirande, on est là, tout seuls, tous les deux, et il me dit ‘ne le répète surtout pas, j’ai juré d’être dans le secret de l’instruction' », a révélé Hélène Perlant, jeudi soir dans une émission de Mediapart(Nouvelle fenêtre). « Donc, il vous a confirmé avoir parlé au juge Mirande ? », l’a relancée le journaliste de Mediapart Mathieu Magnaudeix. « Avoir juré au juge Mirande de ne pas trahir le secret de l’instruction, le fait que le juge Mirande avait parlé », a répondu Hélène Perlant.
Les différentes versions de François Bayrou
Le Premier ministre avait d’abord nié en bloc tout échange avec le juge Christian Mirande. Interrogé par Le Monde en mars 2024, il dit n’avoir jamais rencontré le magistrat et ajoute : « Jamais je n’ai été au courant de cette histoire à ce moment-là, je n’ai jamais entendu parler des accusations de viol. »
Depuis, il a été interrogé à de multiples reprises, en particulier par les députés insoumis, et le chef du gouvernement a fini par reconnaître une rencontre fortuite avec l’ancien magistrat, domicilié comme lui à Bordères, près de Pau. Rencontre au cours de laquelle ils auraient eu une conversation informelle sur l’affaire impliquant le père Carricart. « C’est mon voisin depuis cinquante ans dans mon village. Il s’agit d’une amitié de longue date, avant même qu’il ne soit magistrat. Est-ce que nous avons pu parler de cette affaire ? Sans doute, oui, a ainsi déclaré François Bayrou, le 18 février à l’Assemblée nationale. Christian Mirande est un juge d’une absolue intégrité et il n’a jamais communiqué le moindre élément du dossier : nous avons pu parler de l’ambiance, de l’établissement, jamais du dossier. »
Contacté par franceinfo vendredi, l’entourage du Premier ministre assure qu’une rencontre a bien eu lieu entre François Bayrou et Christian Mirande. Si le Palois l’a d’abord nié en 2024, c’est « normal » car les faits étaient très anciens. La prise de parole de sa fille sur Mediapart « apporte une précision utile sur la période de cette rencontre, après l’incarcération du père Carricart et alors que la presse locale s’en était fait l’écho ». Elle « montre aussi qu’il n’y a donc pas eu d’intervention de François Bayrou ni de violation du secret de l’instruction puisque l’affaire était publique », poursuit cette source. Hélène Perlant assure pourtant que son père « a juré au juge Mirande de ne pas violer le secret de l’instruction ». Elle rapporte aussi que son père aurait déclaré au sujet du religieux : « Il est en prison, qu’il y reste. » « Cela montre que François Bayrou n’a eu aucune complaisance vis-à-vis de Carricart, comme certains se prêtent à vouloir le faire croire », martèle son entourage, qui continue de démentir toute intervention dans ce dossier.
Pour le député Paul Vannier (LFI), corapporteur de la commission d’enquête parlementaire née du scandale, les déclarations d’Hélène Perlant « contredisent entièrement la position de François Bayrou ». « En 1998, il est allé chez le juge Mirande pour s’instruire du cas du père Carricart (…) et il a la conscience d’enfreindre le secret de l’instruction », a-t-il estimé vendredi sur franceinfo.