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AFFAIRE BAYROU/BETHARRAM : DES « PREUVES » POUR AJOUTER À LA CONFUSION

ARTICLE – Que valent les «preuves» censées disculper François Bayrou publiées sur son site ?

Accusé d’avoir menti, mi-mai, lors de son audition devant les députés sur l’affaire des violences au sein de l’établissement béarnais, François Bayrou a diffusé des «faits et documents» pour prouver le contraire.

par Elsa de La Roche Saint-André, Cédric Mathiotet Luc Peillon. LIBÉRATION 28 mai 2025

Dix jours après son audition, le 14 mai, devant la commission parlementaire sur les violences dans les établissements scolaires, et en particulier sur l’affaire Bétharram, le Premier ministre est revenu à la charge. Soupçonné d’avoir été au courant, dès les années 90, des violences commises dans cet établissement privé béarnais sans avoir agi, voire d’être intervenu en faveur de certains accusés, François Bayrou a publié, vendredi 23 mai, sur son site bayrou.fr, les «faits et documents qui prouvent le caractère fallacieux des accusations portées contre moi dans l’affaire Bétharram». Une façon de répondre aux propos de certains députés LFI, qui lui reprochent d’avoir menti devant la commission parlementaire.

Le site, devenu rapidement inaccessible en raison, officiellement, d’attaques informatiques, est encore partiellement consultable sous forme d’archive. En introduction, le Premier ministre explique sa démarche : «J’ai été accusé […], soit d’avoir participé à dissimuler des faits de pédocriminalité, soit de n’avoir rien fait pour les éviter, soit d’avoir menti sur ma connaissance de tout cela. […] Devant la calomnie, il est très difficile de se défendre. […] Nous avons pu, par chance, retrouver, trente ans après les faits, les preuves factuelles, indiscutables, documentées, de l’inanité de ces accusations. Ces preuves, j’ai pu les produire durant plus de cinq heures devant la commission pour détruire, une à une, chacune des accusations. Ce sont ces preuves que je mets en ligne aujourd’hui. Pour que chacun puisse vérifier la bonne foi et la probité d’une démarche qui a été calomniée pendant des mois pour des raisons bassement politiciennes.»

Ces supposées «preuves», rangées en six groupes d’«accusations démenties»,disculpent-elles vraiment François Bayrou des accusations portées contre lui ? CheckNews les a auscultées une à une.

«Bayrou savait et n’a rien fait»

Première «accusation démentie» : «François Bayrou savait et n’a rien fait.»Ainsi, rappelle son équipe, «dès le mois de février 2025, Paul Vannier et LFI accusent François Bayrou de n’avoir rien fait, et même d’avoir “manifestement couvert des crimes sexuels sur mineurs dont il avait pourtant été alerté” (Manuel Bompard sur X, le 13 février 2025)».

Cette accusation d’inaction, la principale visant le Premier ministre, tient au fait qu’il était, selon ses détracteurs, forcément au courant, à plusieurs titres : sa femme officiait à Bétharram (elle y dispensait le catéchisme), leurs enfants y étaient scolarisés (de 1987 à 2002), il était député de la circonscription où se situe l’établissement, sans compter qu’il était ministre de l’Education national au moment où les faits de violence ont été dénoncés pour la première fois, dans les années 90.

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«Faux», affirme pourtant le site Bayrou.fr : «Dès le lendemain de la publication de plaintes [dans la presse, le 10 avril 1996, ndlr] concernant une gifle, François Bayrou, ministre de l’Education nationale, a diligenté la seule inspection qui ait eu lieu à Bétharram en 30 ans. Il a exigé un suivi des recommandations de l’inspection. Le recteur lui a rendu compte des décisions prises pour que la situation ne se reproduise pas […].»

Quant aux violences sexuelles, «les premières révélations sur [leur] existence datent du 29 mai 1998, lorsque la presse rend compte de la mise en examen et l’incarcération de Pierre Carricart [directeur de Bétharram de 1987 à 1993], soit un an après la fin de ses fonctions de ministre». Et de joindre divers documents, dont le compte rendu de l’inspection rectorale.

La «preuve» que François Bayrou n’est pas resté inactif remonterait donc à avril 1996, juste après les premières mentions dans la presse de la plainte d’un parent dont l’enfant a reçu une violente gifle, avec cette demande d’inspection qu’il aurait commanditée.

Première difficulté : si Bayrou se prévaut aujourd’hui de cette demande d’inspection, au demeurant plus que bâclée, comme nous le verrons plus loin, pour dire qu’il a agi dès avril 1996, le recours à cet argument marque un vrai revirement avec ce qu’il n’a cessé d’affirmer ces derniers mois jusqu’à son audition du 14 mai devant les députés. A savoir qu’il ignorait tout, jusqu’à récemment, des violences dans cet établissement.

Le 13 février au Monde, il assurait encore qu’il n’avait «jamais été au courant de ces affaires-là». Et qu’il «n’aurai [t] pas scolarisé [ses] enfants dans un établissement» s’il avait su qu’il s’y passait «des choses de cet ordre». Son dernier enfant ayant quitté l’institution en 2002, soit six ans après la première plainte, il n’était donc au courant de rien – selon cet argument – jusqu’à 2002 au moins.

Quant à la condamnation, en juin 1996, du surveillant, il déclare au Monde – «vous me l’apprenez» -, alors même que l’information avait fait le tour des médias nationaux à l’époque, et que Bayrou était à la fois ministre de l’Education nationale et parent d’élèves de Bétharram.

Deux jours plus tôt à l’Assemblée, en réponse à une question du député LFI Paul Vannier, qui le met en cause, il répond : «J’affirme que je n’ai jamais été informé de quoi que ce soit de violences, ou de violences a fortiori sexuelles. Jamais.» Et d’avancer deux «preuves»,plutôt singulières. «La première, c’est que lorsque la première plainte est déposée, j’ai déjà quitté le ministère de l’Education nationale depuis des mois, puisque c’est en décembre 1997, et que j’ai quitté le ministère en mai 1997. Donc de ce point de vue là, c’est une preuve (sic).»L’autre «preuve», c’est, encore une fois, qu’il y a maintenu ses enfants : «Est-ce que vous croyez que nous aurions scolarisé nos enfants dans des établissements dont il aurait été soupçonné ou affirmé qu’il se passe des choses de cet ordre ?»

Un an plus tôt, le 15 mars 2024, la République des Pyrénées rapporte que Bayrou, interrogé sur ces violences, a dû faire «appel au souvenir de ses enfants».Ce qui lui a ensuite permis d’affirmer : «Seule une des mes filles se souvient d’une affaire de claques données par un surveillant.»

A aucun moment, il n’évoque donc la presse ou une commande d’inspection. Ce n’est qu’à compter du 14 mai, lors de son audition devant la commission parlementaire, qu’il reconnaît alors : «Tout ce que je savais, je l’ai su par la presse.»

Par ailleurs, au moins une professeur, Mme Gullung, en poste à Bétharram de septembre 1994 à l’été 1996, assure avoir alerté celui qui était alors non seulement parent d’élèves mais aussi et surtout ministre de l’Education nationale. Et cette fois-ci, avant même que la presse n’en parle.

«Face à la gravité [des faits], j‘ai entrepris, dès la fin de l’année 1994 ou le début de 1995, une série de signalements. J’ai écrit à François Bayrou, alors ministre de l’Education nationale, au tribunal, à la direction diocésaine de l’enseignement catholique et j’ai contacté le médecin de la protection maternelle et infantile (PMI). J’ai également fait part à la gendarmerie, visiblement informée de la situation, des faits dont j’avais connaissance», a-t-elle expliqué devant la commission d’enquête parlementaire, le 26 mars.

Elle affirme également avoir personnellement prévenu Bayrou, quelques mois plus tard, lors d’une cérémonie de départ : «Je me suis approchée de lui et lui ai dit : “Monsieur Bayrou, la situation à Bétharram est vraiment grave. Il faut agir.” Il m’a simplement répondu : “On exagère.” Je n’ai donc rien fait de plus.»

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Des signalements qui seraient donc antérieurs aux articles de presse, mais aussi au dépôt de plainte, en février 1996, d’un parent dont l’enfant avait perdu une partie de son audition suite à la gifle donnée par un surveillant en janvier 1995. Enfant qui était par ailleurs scolarisé dans la même classe que le fils de François Bayrou, Calixte.

Concernant, enfin, l‘inspection dont se félicite François Bayrou, il s’agit de la visite, durant une seule journée le 12 avril 1996, d’un membre de l’inspection régionale pédagogique de Bordeaux, M. Camille L. Une «inspection» qui a donné lieu à un rapport d’à peine trois pages, et dont l’auteur reconnaît lui-même aujourd’hui l’indigence, comme il l’a encore répété dans l’émission Complément d’enquête du 21 mai : «C’était vraiment du raccourci et du pressé, j’ai très certainement fait un rapport qui correspondait à ce que j’ai vu et entendu ce jour-là, mais pas forcément à ce qu’il se passait après ou avant.»

Et pour cause, comme il l’écrit lui-même dans son rapport : la principale accusatrice de l’époque, Mme Gullung, n’avait pu être interrogée en raison de son absence pour arrêt maladie (elle avait elle-même été blessée dans la cour du collège). Malgré cela, l‘inspecteur, considérant que cette enseignante était«arrivée dans ce collège avec un état d’esprit très négatif», avait demandé «de trouver une solution afin [qu’elle] n’enseigne plus dans l’établissement».

«Il a menti à l’Assemblée nationale»

Selon le site de Bayrou, le 12 février, au lendemain de la réponse faite par le Premier ministre à Paul Vannier (déjà évoquée plus haut), «[Ce dernier] accuse François Bayrou d’avoir menti à l’Assemblée nationale». Et de citer Vannier : «Monsieur le Premier ministre, hier, ici, vous avez menti. […] Je vous ai interrogé sur votre conduite face à la révélation d’agressions sexuelles, de violences et de viols commis sur au moins 112 élèves de l’établissement privé béarnais Notre-Dame de Bétharram : vous m’avez répondu n’avoir jamais été informé. Vous avez menti.»

Concernant ce deuxième point, qui recoupe en grande partie le précédent, l’entourage du Premier ministre, pour sa défense, estime que la question posée par Paul Vannier, lors de la séance des questions au gouvernement, «portait sur sa connaissance de faits de “violences pédocriminelles” lorsqu’il était ministre de l’Éducation nationale». Or, lorsque François Bayrou est ministre de l’Education nationale (entre mars 1993 juin 1997), rappelle son équipe, «il n’existe aucun signalement […] de violences sexuelles commises dans l’établissement. Les premières révélations sur l’existence de ces violences sexuelles datent du 29 mai 1998, après l’incarcération de Pierre Carricart trois jours auparavant, soit un an après la fin de ses fonctions de ministre».

Sauf que la question de Vannier à l’Assemblée, le 11 février, ne portait pas que sur les violences sexuelles, mais évoquait aussi «les violences» tout court, sur une période allant «des années 1950 au début des années 2010». Et interpellait Bayrou non pas uniquement comme ministre, mais également comme «père d’élèves, époux d’une professeure de Bétharram [en réalité bénévole pour dispenser le catéchisme], président du conseil départemental», et député pendant vingt ans de la circonscription incluant l’établissement.

«Le surveillant condamné en 1996 pour des violences sur un élève n’a pas été licencié»

Troisième «accusation démentie» : «Le surveillant condamné en 1996 pour des violences sur un élève n’a pas été licencié.» Sauf qu’en la matière, le site, là encore, ne dément rien. Se contentant de rappeler que «François Bayrou n’a fait que citer un courrier attestant le licenciement», il soutient que sa «bonne foi» ne peut «être remise en cause». De fait, lors de son audition, Bayrou s’est appuyé sur un courrier, envoyé par le directeur de Bétharram, en novembre 1996, à l’inspecteur d’académie venu dans l’établissement sept mois plus tôt. Le chef d’établissement y fait savoir qu’il vient «de licencier, même si cela risque d’avoir des retombées, le surveillant avec “une certaine conception de la discipline”».

Le site bayrou.fr se contente de renvoyer vers cette missive, qui reste déclarative et ne suffit pas à prouver le licenciement. Or, CheckNews a, entre-temps, révélé que le surveillant condamné figurait toujours dans l’équipe éducative pour l’année scolaire 1997-1998, telle qu’annoncée dans la gazette de Bétharram. Un document ensuite repris et diffusé par Alain Esquerre, porte-parole des victimes de Bétharram, avec cette remarque : «Il n’a nullement été licencié comme a pu le dire le Premier ministre.»

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Couplé aux courriers de parents et témoignages d’anciens élèves, l’extrait de la gazette suggère, non seulement que le surveillant a continué d’officier à Bétharram après 1996, que la direction de l’établissement a menti en évoquant son licenciement en novembre de cette année-là, mais aussi que les autorités ne se sont pas attelé à vérifier si cette sanction annoncée avait bien été suivie d’effet.

A ce sujet, l’actuelle ministre de l’Education nationale, Elisabeth Borne, a commenté : «C’est surprenant qu’il n’y ait pas eu de contrôle. C’est même choquant.» Interviewée par Complément d’enquête, elle a estimé que «ce que ça montre […], c’est qu’il faut revenir [après une inspection] pour vérifier que […] les engagements pris par le directeur ont été tenus».

«Il s’attaque à la lanceuse d’alerte»

Le démenti numéro 4 prétend (à tort) apporter des éléments de preuve à propos des «affabulations» de Françoise Gullung, considérée comme une lanceuse d’alerte dans le dossier Bétharram, et que le Premier ministre a violemment attaquée lors de son audition. Professeure de mathématiques au sein de l’établissement entre 1994 et 1996, Françoise Gullung a très tôt dénoncé les violences visant les élèves. On retrouve ses témoignages dès 1996 dans la presse et les reportages télévisés.

Elle a aussi affirmé avoir adressé des courriers d’alertes, notamment à François Bayrou en 1996, puis avoir prévenu de vive voix celui qui était alors le ministre de l’Education nationale des dérives au sein de Bétharram, lors d’une remise de récompense. François Bayrou a toujours nié avoir reçu un courrier, mais a fini, lors de son audition, par admettre la possibilité d’une rencontre avec Françoise Gullung, tout en disant ne pas s’en souvenir. Mais il a surtout tenté de décrédibiliser la lanceuse d’alerte, l’accusant d’avoir «affabulé»lors de son audition, en dénonçant – à propos d’un point n’ayant rien à voir avec François Bayrou – une incohérence chronologique dans le récit qu’elle a tenu.

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François Gullung avait affirmé devant les députés avoir payé le prix de ses alertes lancées à propos de Bétharram, et notamment lors de son passage dans l’établissement de Saintes (Charente-Maritime) qu’elle avait rejoint à la rentrée 1996, après son départ de Bétharram, et où elle aurait été mal traitée. Selon ses dires, le responsable de l’établissement aurait fini par lui expliquer les raisons de ces mauvais traitements : il aurait avoué vouloir «venger son ami Carricart».

Or, selon François Bayrou cette mention du père Carricart par Françoise Gullung à l’automne 1996 est «impossible». D’abord parce que la professeure, selon Bayrou, ne pouvait connaître Carricart, qui avait quitté la direction de Bétharram au début des années 90, soit avant qu’elle ne soit embauchée. Mais surtout parce que les déboires judiciaires du religieux n’intervenant qu’en 1998 (après la découverte fortuite de faits de viol lui étant reprochés), il était donc impossible que quiconque veuille le «venger» avant cette date.

Or, Françoise Gullung n’a jamais affirmé avoir eu vent des accusations de violences sexuelles visant Carricart avant 1998. Ni d’ailleurs suggéré que quiconque d’autre était au courant. Dans son audition, l’ex-professeure raconte avoir rencontré Carricart début 1996. A l’époque, un incident grave avait touché un élève (Marc Lacoste-Séris, hospitalisé pour hypothermie après avoir été «mis au perron» de nuit en plein hiver).

Selon Françoise Gullung, Carricart, qui n’était plus directeur de l’établissement, mais avait gardé un rôle important dans la congrégation, est alors revenu à Bétharram, y a rassemblé les professeurs pour leur demander de faire corps, et de ne pas parler pour protéger l’établissement. Françoise Gullung, qui était alors la seule professeure à dénoncer les faits de violences, aurait alors ironisé sur ses menaces, avant de les ignorer.

C’est cette résistance aux pressions qu’aurait payée par la suite Françoise Gullung, selon elle. Ce qui n’a donc rien à voir avec l’interprétation que choisit d’en faire Bayrou. Et ce qui ne souffre d’aucune incohérence.

Sur le site Bayrou.fr, le Premier ministre n’a apporté aucun élément nouveau. Il se borne à répéter la même accusation, à partir de la même interprétation fallacieuse des propos de Françoise Gullung. Seul ajout dans la défense de Bayrou : un lien vers un article du JDD dénigrant, lui aussi, Françoise Gullung, et évoquant notamment le fait que son dossier ferait état de «difficultés relationnelles avec ses collègues et avec des parents» lesquels se seraient «plaints par écrit au rectorat» en décembre 1995.

Cette mention n’est guère convaincante, voire risible pour qui connaît le dossier : la période correspond précisément au moment où Françoise Gullung, contre l’avis de ses collègues et d’une grande partie des parents d’élèves, a décidé de dénoncer les violences commises à Bétharram.

«Informations privilégiées en violation du secret de l’instruction»

Le démenti numéro 5 concerne également des citations du député Vannier. D’abord celle-ci, lors de son intervention à l’Assemblée, le 11 février : «En 1998, vous tentez d’obtenir, à des fins personnelles, des informations, pourtant couvertes par le secret de l’instruction, auprès du juge saisi du dossier d’un élève victime de viol.» Puis celle-là, lors de l’audition de Bayrou devant les députés, le 14 mai : «Ce n’est donc pas par la presse que ces éléments vous sont communiqués.»

Ce point fait référence au fait que, quelques jours après la mise en examen et l’incarcération, le 26 mai 1998, de l’ancien directeur de Bétharram, Pierre Carricart, à la suite d’accusations de viols sur un élève, François Bayrou a échangé avec le juge d’instruction en charge de l’affaire : son voisin Christian Mirande.

En violation du secret de l’instruction ? Faux, assure l’entourage de Bayrou : «Le juge Mirande affirme que le secret de l’instruction n’a jamais été violé, tous les détails des accusations étant déjà dans la presse.» Ainsi, «le 29 mai 1998, trois jours après l’incarcération de l’ancien directeur, Sud-Ouest et la République des Pyrénées révèlent tous les éléments de ces accusations». Une information «confirmée par le juge Mirande qui affirme sous serment devant la commission d’enquête, le 10 avril 2025, qu’il n’a fait qu’échanger “à bâtons rompus” sur des informations déjà rendues publiques dans le détail par la presse». Et qui ne relevaient donc plus du secret de l’instruction.

Qu’en est-il réellement ? Là encore, Bayrou a eu une défense évolutive. Après avoir longtemps louvoyé, il a fini par admettre cette rencontre avec le juge d’instruction Christian Mirande, sur le dossier Carricart dont il avait la charge. Mais, en dehors des déclarations du juge lui-même (qui n’a aucun intérêt à reconnaître, s’il l’a fait, qu’il a violé le secret de l’instruction), difficile de prouver que lors de cet échange, aucun autre élément que ceux publiés dans la presse n’a été évoqué.

D’autant que contrairement à ce qu’affirme Bayrou, les deux articles, cités comme «preuves», ne livraient pas «tous les détails des accusations». Dans laRépublique de Pyrénées du 29 mai, on apprend seulement que le père Carricart avait été incarcéré à Pau après «avoir été mis en examen pour viol et agression sexuelle sur mineur de moins de 15 ans par personne abusant de son autorité». Et que le plaignant, résidant à Bordeaux, avait 10 ans au moment des faits et avait développé depuis «de graves troubles le conduisant à des délits d’exhibitions sexuelles».

Sud-Ouest, le même jour, est un peu plus précis, parlant de faits intervenus entre janvier et mai 1998, et rapportant que «[le prêtre] aurait profité de la fragilité psychique de l’enfant, déstabilisé par la mort de son père, pour l’attirer dans une salle de bains et se livrer sur lui à de coupables attouchements, le matin même de l’enterrement de son père». Pour l’essentiel, ces deux papiers portent sur des aspects de procédure.

L’échange entre Bayrou et Mirande, qui aurait duré plusieurs heures selon le juge d’instruction, s’est-il limité au contenu de ces deux courts articles ? Impossible à prouver à ce stade sur la foi de la seule déclaration de Mirande devant les députés, ou de ces deux articles de presse.

«Bayrou est intervenu auprès des autorités judiciaires»

Sixième et dernière accusation démentie, illustrée par cette citation du député Paul Vannier (encore), lors de l’audition, le 10 avril, du gendarme en charge de l’enquête sur l’affaire Carricart, Alain Hontangs : «Il me semble raisonnable de supposer qu’en 1998, François Bayrou connaissait nécessairement le père Carricart, puisqu’il serait intervenu auprès du procureur général pour accéder à son dossier», avance ainsi Paul Vannier, co-rapporteur de la commission parlementaire.

A l’origine de cette supposition, cette déclaration du gendarme lui-même, lors de cette audition : «[Le 26 mai 1998, jour du déferrement de Pierre Carricart], Monsieur Mirande [le juge d’instruction] m’attendait à la porte de son bureau et m’a dit : “Monsieur Hontangs, la présentation est retardée. Le procureur général demande à voir le dossier. Il y a eu une intervention de Monsieur Bayrou”».

Or, pour l’équipe du Premier ministre, «les deux personnes qui évoquent, sous serment, cette intervention [le gendarme Hontangs et le juge Mirande] se contredisent dans leur récit respectif de cet épisode». Lors de leur audition devant la commission parlementaire, en mai, il est vrai que Hontangs dit que c’est Mirande qui lui demande d’attendre parce que le parquet veut voir le dossier, alors que Mirande dit que c’est Hontangs qui lui a demandé de patienter car le parquet souhaitait le consulter.

Autre preuve d’une non-intervention de Bayrou ce jour-là, selon son entourage : les courriers entre le parquet de Pau et la chancellerie. «Le dossier Carricart a bien donné lieu à un contact avec le procureur général de Pau, mais […] ce contact a consisté en des échanges entre le procureur général et le ministère de la Justice, contact téléphonique d’abord, le 26 mai 1998, jour de la mise en examen de Carricart [et de son incarcération], puis écrit, le 15 juin 1998.» François Bayrou, lui, «y est totalement étranger».Et de renvoyer à ce courrier du 15 juin 1998, envoyé par le parquet de Pau à la chancellerie.

Un document qui retrace effectivement les différents échanges, dès le 26 mai 1998, entre le procureur général et le ministère de la Justice, et qui mentionne que la libération de Carricart, le 9 juin 1998, soit à peine deux semaines après son incarcération, s’est faite «conformément» aux réquisitions du parquet de Pau.

Problème : ni les propos contradictoires entre le gendarme et le juge d’instruction, ni les échanges entre le parquet et la chancellerie ne «prouvent» que Bayrou n’a pas joué un rôle dans le dossier.

Quant aux propos d’Elisabeth Guigou, alors ministre de la Justice, devant la commission parlementaire, le 7 mai, cités là aussi par l’entourage de Bayrou comme une preuve de sa non intervention, ils ne sont nullement concluants. «Lors de son audition, Elisabeth Guigou montre que cette intervention est impossible car elle en aurait été informée», est-il écrit sur le site Bayrou.fr. Avant de rapporter la citation de l’ex-ministre : «Je n’ai pas eu d’indication, pendant toute la période où je suis ministre de la Justice, que la direction des affaires criminelles et des grâces n’ait pas respecté les instructions que j’ai données. Je n’ai eu aucun écho. Vous savez, tout finit par se savoir. Donc, on ne peut pas imaginer que cette chose [une intervention de François Bayrou] se soit produite, j’imagine que s’il y avait eu une tentative de pouvoir entrer en contact avec le directeur, voire le sous-directeur, ils auraient certainement respecté mes instructions.»

Sauf qu’au cours de cette même audition, l’ex-garde des Sceaux assure «n’[avoir] aucun souvenir d’avoir été informée de l’affaire de l’institution Bétharram». Et quand Vannier lui demande si Bayrou aurait pu intervenir auprès de la chancellerie, elle assure, avant de dérouler ses explications : «Je ne peux pas répondre à votre question, je n’en sais rien.»

De même, aucun élément ne vient étayer l’affirmation du gendarme Hontangs, qui dit avoir été informé par le juge Mirande d’une intervention de Bayrou. Ledit juge expliquant n’en avoir pas le souvenir.

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