
ARTICLE – Victoire d’un candidat nationaliste en Pologne : les leçons d’une élection dans un pays qui… va bien
Léo Major 1 6 25 ATLANTICO
Atlantico : Karol Narowcki a remporté de peu l’élection présidentielle polonaise. Il appartient au PIS, contrairement au président du Conseil des Ministres Donald Tusk (Plateforme Civique). Comment décrire Karol Nawrocki ? Quelles sont ses idées ?
Léo Major : Karol Nawrocki n’a pas été le choix le plus évident pour le PiS. L’ancien ministre de l’Éducation Przemysław Czarnek, très conservateur et trumpiste, partait favori. Néanmoins, comme en 2015, Jarosław Kaczyński (le président du PiS) a choisi un homme peu connu du grand public. Karol Nawrocki est l’ancien président du musée de la Seconde Guerre mondiale à Gdańsk, sur la mer Baltique. Ce musée est l’un des symboles de la « politique historique » du PiS, c’est-à-dire la politisation de l’histoire à des fins électorales. Il met l’emphase sur le rôle des Polonais (au sens ethnique) dans la résistance au nazisme et réduit celui des Juifs polonais.
C’est donc un homme idéologiquement proche du PiS, mais il s’est présenté en tant que candidat indépendant soutenu par le PiS, ce qui lui a permis de s’éloigner de cette étiquette impopulaire. Cela lui a donné plus de liberté pour tenter de récupérer les électeurs partis chez Konfederacja. Il s’est présenté comme un homme du peuple, par exemple en se mettant en scène en train de faire de la boxe. Au cours de la campagne, Karol Nawrocki a été accusé d’entretenir des liens avec la mafia et a été touché par un scandale d’achat d’appartement aux dépens d’un homme infirme.
C’est un homme typique du PiS, conservateur sur le plan sociétal et anti-européen, mais il a montré pendant la campagne qu’il était plus proche de Konfederacja, le parti d’extrême droite, notamment sur les questions économiques et sur l’Ukraine. Il s’est distancié des politiques sociales du PiS pour attirer les électeurs de Konfederacja, libéraux sur le plan économique. Reste à savoir si cette mue économique n’était qu’une posture électorale ou un véritable positionnement. Une des questions concernant Karol Nawrocki sera de savoir s’il sera un président « marionnette », comme l’ont été Bronisław Komorowski (2010-2015, Plateforme civique) et Andrzej Duda (2015-2025, PiS), soumis aux desiderata des présidents de leur parti. Karol Nawrocki semble avoir un caractère plus affirmé ; il pourrait être moins conciliant avec l’état-major du PiS, ce qui rend sa présidence moins prévisible que celle d’Andrzej Duda.
L’économie polonaise se porte bien. Sur le plan migratoire et sécuritaire, le pays est souvent cité en référence par les droites d’Europe occidentale. L’opinion publique y est aussi globalement optimiste, bien plus qu’en France. Comment alors expliquer le succès des options conservatrices, souvent présentées chez nous comme un antidote au déclin ?
Au-delà de la campagne elle-même, plusieurs facteurs structurels expliquent la victoire de Karol Nawrocki. Les médias occidentaux classent le PiS comme un parti d’extrême droite. C’est vrai si l’on prend notre référentiel français, mais en réalité, en Pologne, le PiS représente la droite conservatrice catholique traditionnelle. C’est une droite qui existe depuis 1989, qui a déjà été au pouvoir à plusieurs reprises : c’est un parti du système. Ce qui différencie le PiS de la droite traditionnelle en Europe, c’est son positionnement sociétal et européen. Sur les questions sociétales, cet ultraconservatisme s’explique par la prépondérance toujours importante des valeurs catholiques dans le pays. L’Église a un véritable impact politique, et les différents temps religieux sont scrupuleusement respectés, qu’on soit de droite ou de gauche, qu’on vive en ville ou à la campagne. Ces traditions sont le cœur de l’identité polonaise et sont plus préservées qu’ailleurs. Le vote pour le PiS, surtout au premier tour, n’est pas un vote de rejet des élites ou d’expression d’un sentiment de déclin : c’est l’affirmation des valeurs conservatrices traditionnelles face au « progressisme » des libéraux. Au second tour, Nawrocki a bénéficié du report des voix anti-élite de l’extrême droite (environ 20 % des suffrages).
La question de la souveraineté est également essentielle pour comprendre le vote de dimanche. Les Polonais craignent que l’Union européenne affaiblisse la souveraineté de leur pays, chèrement acquise au fil des siècles. C’est pourquoi l’Union est perçue davantage comme un projet économique que politique. Le vote pour Nawrocki est une affirmation de la nécessité de préserver la souveraineté nationale face à ce qui est perçu comme les ingérences de Bruxelles.
Un dernier élément à prendre en compte est la polarisation extrême de la scène politique polonaise. On présente à tort la Pologne comme divisée entre, d’un côté, des catholiques ruraux et, de l’autre, des urbains libéraux. Les fractures sont bien plus complexes, et la persistance du duel entre le PiS et la Plateforme civique résulte d’une construction politique visant à établir un duopole des droites anti-communistes. En 2005, le PiS et la Plateforme civique se sont présentés avec l’intention de gouverner ensemble. Très proches idéologiquement à l’époque – antisystème et ultraconservateurs -, leur victoire surprise face à la gauche a rendu toute coalition impossible. Depuis, ils se sont mutuellement diabolisés, consolidant un duopole puissant. La Pologne est aujourd’hui l’un des rares pays d’Europe de l’Est où deux partis dominent la vie politique. Ainsi, les électeurs ont été amenés à trancher un affrontement vieux de 20 ans, qui oppose deux formations plus proches idéologiquement qu’il n’y paraît.
Karol Nawrocki a aussi bénéficié de la faiblesse de la Plateforme civique lors des élections présidentielles. Depuis 2005, ce parti n’a remporté qu’une seule présidentielle, en 2010, contre quatre pour le PiS. Il souffre d’un déficit de réserve de voix, contrairement au PiS qui capte une partie du vote antisystème, notamment celui de l’extrême droite. La personnalité de Rafał Trzaskowski, maire de Varsovie et candidat de la Plateforme civique, a permis à Nawrocki d’accentuer le discours sur la déconnexion du parti libéral avec les préoccupations des Polonais. Trzaskowski est entré tardivement en campagne, axant son discours sur les questions de défense, alors que les électeurs attendaient qu’on parle de leurs problèmes quotidiens. Karol Nawrocki a aussi profité de l’impopularité de la coalition au pouvoir, affaiblie par des dissensions internes.
Si la victoire de Nawrocki repose en partie sur le rejet des élites libérales, elle traduit surtout une polarisation accrue et une Pologne plus catholique et souverainiste qu’on ne l’imagine depuis la France.
Dans quels segments sociologiques et territoires géographiques, le PIS et Narowcki sont-ils les plus forts ?
Le PiS a confirmé son ancrage dans l’Est du pays, les régions sous contrôle russe et austro-hongrois lors de la partition du pays au XIXe siècle. Il est fort chez les Polonais ruraux, peu diplômés et catholiques pratiquants. Il y a eu un basculement lors de ces élections sur le vote en fonction de l’âge. Les personnes âgées ont toujours été un grand réservoir de votes pour le PiS, en 2020, Andrzej Duda remportait près de 62 % du vote des 60 ans et plus, en 2025, ce n’est plus que 50,1 %. Toutefois, le parti a fortement progressé chez les jeunes, si le score de Karol Nawrocki est faible chez les 18-29 ans au premier tour (10,2 %), il bat Rafał Trzaskowski au second tour dans cette catégorie d’âge (53,2 %). Ce basculement est dû au report du vote pour Sławomir Mentzen au premier tour. Le candidat d’extrême droite a en effet rassemblé près de 35 % du vote des jeunes.
Quels sont les pouvoirs politiques du président en Pologne ? Peut-on parler d’une « cohabitation » entre Tusk et Narowcki, et sous quelle forme ?
Oui, nous sommes dans une situation de cohabitation. Il faut ici souligner que ce n’est pas la première fois dans l’histoire de la IIIe République (1997-2001 ; 2007-2010 et depuis 2023) et qu’elles ont pour la plupart amenées à des situations de blocage. La coalition du 15 octobre, surnom de la coalition libérale actuellement au pouvoir, cohabite déjà avec un président issu des rangs du PiS, Andrzej Duda.
Le président a un droit de veto sur toutes les lois qui se présentent à lui, ce véto peut être annulé uniquement par une majorité des 3/5 du Sejm (la chambre basse du Parlement), ce que la majorité actuelle ne possède pas et qu’aucun gouvernement de la IIIe République n’a eu. Sans aller jusqu’à utiliser son droit de véto, le président peut bloquer toutes les lois, en les soumettant au Tribunal constitutionnel, aujourd’hui constitué de juges nommés par le PiS, et qui peuvent ne jamais examiner la loi soumise, la bloquant indéfiniment, c’est pourquoi le Tribunal est surnommé le « congélateur » législatif.
Donc le président a un véritable pouvoir de blocage qui va forcer Donald Tusk à passer par la voie réglementaire, à la frontière de la légalité, ou à trouver un compromis avec Karol Nawrocki, ce qui semble impossible sur les grands dossiers comme l’Europe ou les questions sociétales. Il est désormais certains que des grandes lois pour légaliser l’avortement ou restaurer l’Etat de droit ne pourront pas passer sous cette présidence, rendant Donald Tusk complètement impuissant.
Depuis Paris, le ministre français des Affaires étrangères Jean-Noël Barrot a appelé le dirigeant nationaliste à « oeuvrer » avec la France et l’Allemagne « à la souveraineté et à l’autonomie stratégique européenne ». Des propos proches de ceux de Volodymyr Zelensky, Mark Rutte ou encore Ursula von der Leyen. Faut-il s’attendre à des difficultés concernant la poursuite des efforts stratégiques européens avec la Pologne ? Quelles sont les vues du PIS et de Nawrocki sur le sujet de la guerre d’Ukraine et le rapport aux Etats-Unis de Donald Trump ?
La guerre en Ukraine a permis en 2022 au gouvernement du PiS, très isolé au niveau continental jusque-là, de devenir un pays qui compte. Historiquement, le PiS a toujours eu un positionnement antirusse marqué. Le premier président PiS de l’histoire Lech Kaczyński (2005-2010) était le premier dirigeant étranger à aller en Géorgie pendant la guerre avec la Russie en 2008, pour dire dans un célèbre discours que la Russie allait envahir d’autres pays comme l’Ukraine et un jour la Pologne.
Karol Nawrocki est dans une situation délicate sur le plan diplomatique. Comme Giorgia Meloni, il est un grand partisan de Trump, dont l’administration l’a soutenu publiquement pendant la campagne, mais anti-russe. Pour se sortir de ce piège, Karol Nawrocki a décidé de cibler les immigrés ukrainiens en Pologne et d’attaquer le gouvernement ukrainien sur les conflits mémoriels qui opposent les deux pays. Ce changement de discours avait pour but de concurrencer l’extrême-droite, qui est moins radical quand il s’agit de la Russie.
La diplomatie sera toujours la compétence de Donald Tusk donc la victoire de Nawrocki n’a pas de conséquence pour l’Ukraine pour le moment. Toutefois, cela envoie le signal que les pays frontaliers de l’Ukraine sont désormais moins enclins à soutenir l’Ukraine. En effet, la Slovaquie et la Hongrie sont gouvernées par des leaders ouvertement pro-russe tandis que la Roumanie a vu une poussée inédite des candidats pro-russes. Nous sommes à un moment de bascule dans le soutien à l’Ukraine, les pays d’Europe de l’Ouest semblent plus enclins à aider l’Ukraine et à prendre le relais des pays de l’Est, en première ligne depuis 2022, et donc plus éprouvés par la guerre, sur le plan financier et migratoire. La Pologne ne dévit pas, pour le moment, de sa trajectoire de soutien à l’Ukraine, il faudra attendre les prochaines élections législatives, pour l’instant programmées en 2027, pour voir si cette position évoluera. L’élection présidentielle a des conséquences surtout nationales, plus que diplomatiques.
Propos recueillis par Gabriel Robin