Aller au contenu principal

LA POÉSIE DE PHILIPPE JACCOTTET : UNE VISION NOUVELLE DU MONDE

La poésie de Philippe Jaccottet : une attention renouvelée au monde

Lundi 23 juin 2025 FRANCE CULTURE

L’auteur Philippe Jaccottet aurait eu cent ans cette année. Ses textes sont empreints d’une lecture européenne du monde, et de la nature qui l’entourait.

Avec

  • Michel Murat, professeur de littérature française à l’Université Paris IV Sorbonne et Directeur du Département Littérature et langage (LILA) à l’ENS

Né en juin 1925, Philippe Jaccottet aurait eu 100 ans. Écrivain, poète, critique littéraire et traducteur suisse vaudois, il a fait partie des rares écrivains admis de leur vivant à la prestigieuse Bibliothèque de la Pléiade. Considéré par beaucoup comme l’un des poètes les plus importants de son temps, il est mort en 2021 en laissant derrière lui comme héritage une nouvelle façon de voir le monde. Un hommage à Philippe Jaccottet, avec Michel Murat, critique littéraire, professeur de littéraire française.

Michel Murat a étudié de près la littérature de Philippe Jaccottet. Tentons d’en donner quelques traits saillants. On parle volontiers de Jaccottet comme un poète de la nature. Est-ce que cette appellation lui semble pertinente ? « Même si ce n’est pas par là que je commencerais, elle est bien pertinente. Jaccottet est un poète de la nature pour deux raisons. D’une part, parce qu’il a reçu en profondeur l’héritage du romantisme allemand. Il est germaniste, donc il lit les poètes romantiques allemands dans le texte. D’autre part, assez tôt dans sa vie et avant qu’il ait 30 ans, il s’est installé à Grignan dans la Drôme. Loin de la ville, loin du milieu parisien avec lequel il était en correspondance constante. Il l’a vécu dans ce monde naturel qui n’était pas exactement le sien au départ, puisque lui même est vaudois. Il est originaire d’une petite ville qui se trouve près de Lausanne. La Provence drômoise n’était pas son paysage. Mais il a habité ce lieu avec beaucoup d’attention, d’intensité, et il lui a donné une part très importante dans son œuvre.« 

Philippe Jaccottet s’exprimait peu. Il ne commentait pas vraiment son œuvre. Les rares fois où on l’a entendu, on pouvait sentir chez lui un doute vis-à-vis du langage. Ce doute-là vous se retrouvait-il aussi dans son œuvre ? « Doute peut-être, je dirais plutôt ‘inquiétude’ concernant qu’il disait, par rapport à ses propres moyens d’expression, et dans son rapport au lecteur. Il avait une sorte d’inquiétude perpétuelle qui était poussée par le souci de toujours parler le plus justement possible, d’avoir une parole juste, une parole qui soit à la bonne hauteur, et qui soit congruente avec l’objet qu’il décrivait. Il y là une sorte de souci éthique, qui est certainement un des traits les plus marquants de sa personnalité. Dans ses entretiens, il apparaît toujours un peu réticent vis-à-vis de lui même, un peu incertain. En même temps, c’est quelqu’un qui a une conception très haute, très forte, très cohérente de sa poésie.« 

Quelle place tenait-il parmi ses contemporains, parmi les poètes de sa  génération ? « Il avait lui-même des rapports assez étroits, et dans l’ensemble très cordiaux avec les poètes de sa génération. Il était par exemple très ami de Francis Ponge, alors que leurs poèmes sont très différents. Il était lié d’amitié avec Paulhan. Il avait des liens proches avec le milieu de la NRF, mais en même temps, son œuvre qui garde quelque chose de singulier. Cette singularité tient au fait que Jaccottet n’est pas un poète purement français. Ce n’est pas un poète suisse non plus parce qu’il n’y a pas du tout chez lui cette dimension d’identité régionale ou d’identité locale qu’on va trouver chez Charles Ferdinand-Ramuz ou même chez Gustave Roud, qui a été son maître. C’est vraiment un poète qui écrit en français, mais il écrit depuis un espace et depuis une pensée qui est plutôt européenne. Cela le singularise parce que parmi les poètes qui sont ses contemporains, il est vraiment le seul à penser dans ces termes là. Par exemple, Jaccottet a été un transmetteur de la poésie de Hölderlin. C’est Gustave Roud qui lui a mis en main le livre des poèmes de Hölderlin, que lui-même avait traduit. Il sera ensuite le maître d’œuvre de l’édition des poètes romantiques allemands dans la Pléiade. Mais justement, ces poètes, il les aborde d’une manière qui n’est pas du tout la même que celle par exemple de René Char, qui aborde Hölderlin à travers le discours théorique de Heidegger. Chez Jaccottet, le lien passe toujours par les poètes eux-mêmes, par la lecture directe des textes. Il a une réticence très forte et même presque un refus de la conceptualisation théorique. »

Philippe Jaccottet était aussi traducteur. En quoi cette activité a-t-elle influencé sa poésie ? « Elle est fondamentale. Avec un peu de recul, on voit que la poésie et la traduction forment un tout et s’inscrivent dans un espace linguistique et culturel européen. Sa traduction la plus célèbre est celle de l’Odyssée. C’est en traduisant Thomas Mann qu’il a commencé, avec ‘La mort à Venise en 1946’, et il a eu l’assentiment de Thomas Mann. Il a été le traducteur de Robert Musil, et son introducteur dans la littérature française. Il a également été traducteur et passeur de Giuseppe Ungaretti. Après, il s’éprendra de Mandelstam,. Il apprendra le russe pour pouvoir lire et comprendre Mandelstam et donc sa propre création, bien qu’il écrive dans la langue française. Sa propre création se situe toujours dans cet espace mental qui est plurilingue, et il aime passer de l’un à l’autre. Le titre de Jaccottet que je trouve très caractéristique, c’est ‘L’entretien des Muses’. Les Muses sont plurielles. Elles parlent plusieurs langues, elles circulent à travers les formes. »

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.