
ARTICLE – En France, la dette va finir par tuer le modèle social, en Allemagne par relancer l’économie. Cherchez l’erreur
L’arrivée de l’Allemagne sur le marché de la dette va encore aggraver le problème français. Tous ceux qui ont pensé que l’endettement de l’Allemagne allait nous aider à surmonter notre fardeau se trompent. La dette allemande va souligner l’irresponsabilité des politiques français et augmenter nos risques de faillite.
Jean-Marc Sylvestre ATLANTICO
Jean-Marc Sylvestre a été en charge de l’information économique sur TF1 et LCI jusqu’en 2010 puis sur i>TÉLÉ.
La dette française ? « Les Français s’en foutent. » L’inquiétude suscitée par les chiffres de l’endettement de la France est très théorique. Pour les économistes et les banquiers, les montants de la dette sont pourtant terrifiants : au premier trimestre de cette année, les chiffres de la dette française publiés par l’INSEE dépassent 3 345 milliards d’euros, soit 114 % du produit intérieur brut (PIB), c’est-à-dire l’ensemble des richesses créées dans l’année. C’est d’autant plus extravagant que le pays ne réussit absolument pas à arracher quelques économies à des lobbies trop bien organisés.
Actuellement, le gouvernement essaie de réduire ses dépenses publiques et sociales de 40 milliards d’euros, mais on sent bien qu’il n’y parviendra pas, puisque dès que le gouvernement essaie de bouger, il se retrouve menacé de censure sans qu’aucune majorité parlementaire n’existe et soit capable de présenter une alternative.
Et tous les composants du modèle français sont touchés par le cancer de la dette. L’INSEE ne peut pas être plus clair : « la dette de l’État grimpe (+36,7 milliards d’euros), comme celle des administrations de sécurité sociale (+3,3 milliards d’euros) et celle des administrations publiques locales (+600 millions d’euros). « Les régions s’endettent (2 milliards d’euros), de même que les organismes divers d’administration locale (800 millions d’euros au total). À l’inverse, la dette des communes diminue (-1,6 Md€), comme celle des départements (-0,6 Md€) ».
La situation est telle que la dette française est la troisième de l’Union européenne après celles de la Grèce et de l’Italie. Le gouvernement a donc prévu un effort budgétaire (50 milliards cette année et 40 milliards en 2026) , histoire de prouver aux marchés la volonté de la France de se réarmer et de freiner la hausse du coût de la dette. François Bayrou a promis une feuille de route à la mi-juillet. Mais personne ne croit que le gouvernement réussisse à maîtriser les dépenses publiques sans être obligé d’augmenter les impôts. Donc au bout du bout, on aura le choix entre se fracasser sur le mur de la dette ou alors accepter l’asphyxie du modèle social.
En clair, la situation ressemble étrangement à ce qui s’est passé sur le Titanic : le bateau prend l’eau, mais l’orchestre continue de jouer pour les passagers convaincus qu’on finira par trouver une solution. Les responsables politiques ont transmis à leurs électeurs la conviction qu’on finira par trouver une solution qui nous épargnera toutes les difficultés. Au pire, on puisera dans l’épargne des Français, qui est très abondante, ce qui provoquera la panique. Personne ne croit au risque de faillite, alors qu’on roule très vite vers une situation d’asphyxie. La France, en 2026 ou 2027, peut se retrouver sans financement pour payer ses factures, les rémunérations de ses fonctionnaires ou les retraites. La génération précédente a déjà vécu ce genre de situation grotesque en 1958.
Les Français se fichent donc « de la dette » et certains se rassurent même en rappelant que l’Allemagne va se jeter sur le marché de la dette, preuve que ca ne doit pas être si dangereux que cela. Et c’est vrai que, pour la première fois depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, l’Allemagne va elle aussi massivement emprunter. Pour son premier budget, Friedrich Merz va donc être le premier chancelier à prévoir un alourdissement historique de la dette. En rupture avec des années d’orthodoxie budgétaire, l’Allemagne va contracter près de 850 milliards d’euros de dette d’ici à 2029.
Les Français qui expliquent que c’est plutôt une bonne nouvelle pour l’Europe et pour la France n’ont vraiment rien compris au fonctionnement des marchés. Il va falloir très vite que les économistes viennent expliquer que la nouvelle n’est pas si miraculeuse pour nous. Pour deux raisons très simples.
La première raison est que la France va être désormais concurrencée sur le marché de la dette par un challenger de poids. Jusqu’alors, la France n’avait aucun problème pour trouver de l’argent en empruntant parce qu’elle était le seul grand pays en Europe à emprunter. À partir du moment où le chancelier allemand a annoncé sa décision de lever de l’argent, les créanciers vont avoir le choix entre prêter de l’argent à la France ou à l’Allemagne. Et on sait déjà qu’ils feront plus confiance aux Allemands qu’aux Français. Dès ce mois de juin, les taux d’intérêt demandés aux Français ont largement dépassé les taux allemands. Le 10 ans en obligation d’État est de 3,25 % à Paris, tandis que le 10 ans en Allemagne n’était que de 2,56 % le même jour.
Le différentiel signifie que la prime de risque demandée à la France est plus élevée que celle demandée aux Allemands. Donc les Allemands vont trouver de l’argent plus facilement et moins cher que les Français. Le différentiel signifie aussi que les taux de l’argent prêté à tous les acteurs de l’économies seront plus chers en France qu’en Allemagne.
La deuxième raison qui va pénaliser la dette française ressort de l’analyse que font tous les marchés : la dette française ne sert exclusivement qu’à payer les dépenses de fonctionnement (salaires, prestations sociales et pensions de retraites). La dette allemande, elle, va servir exclusivement à financer des investissements. Les investissements de l’État fédéral vont augmenter de 55 % dès cette année : investissements publics dans les infrastructures (routes et ferroviaires, hôpitaux, logement social, transition énergétique) et surtout dépenses militaires qui vont s’envoler à 162 milliards, soit trois fois plus qu’avant la guerre en Ukraine.
La France n’a pratiquement pas de projets d’investissement. Sa dette ne sert qu’à financer la consommation courante et la vie quotidienne de sa population. Pour les Allemands, il s’agit de relancer leur économie et de gérer les grandes mutations qui perturbent l’ordre mondial. En bref , L’endettement allemand va servir à produire des richesses, donc de la croissance. L’endettement français va servir à détruire de la richesse en asphyxiant son modèle économique.Si les responsables politiques ne sont pas capables d’expliquer ce phénomène à leurs électeurs, il vont devoir urgemment changer de métier.