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ILS ONT DIT : « Je n’ai jamais été un adolescent. Je n’aime pas les adolescents »
PARTIE 1 : Aux pieds de Hans Egede
ARTICLE – Shining : mon voyage au spectacle d’horreur du G7 avec Emmanuel Macron
Très impopulaire en France, le président Macron se plaît sur la scène internationale, où il se présente comme le leader le mieux placé pour gérer Trump. Sept ans après notre dernière rencontre, je l’ai rejoint alors qu’il se préparait au combat.
Par Emmanuel Carrère Mar 15 juil. 2025 THE GUARDIAN
CINQ PARTIES :
1. Aux pieds de Hans Egede
2. Dans l’avion
3. Le sherpa
4. Le Rat
5. Le hibou sur le t-shirt
1. Aux pieds de Hans Egede
Nuuk, la capitale du Groenland, est un petit amas de bâtiments préfabriqués orange et d’immeubles d’appartements gris et bas, niché sur un affleurement rocheux au bord de l’océan. Il n’y a pas d’arbres, mais une colline surmontée de la statue de Hans Egede, le missionnaire dano-norvégien qui a évangélisé la plus grande île du monde au XVIIIe siècle et qui, de ce fait, est menacé d’expulsion par les anticolonialistes inuits. C’est à ses pieds que j’ai attendu les hélicoptères ramenant le Premier ministre groenlandais, Jens-Frederik Nielsen, la Première ministre danoise, Mette Frederiksen, et le président français, Emmanuel Macron – surnommé tout au long de ce voyage « PR », abréviation de président de la République – de leur excursion sur la banquise.
J’espérais pouvoir aussi monter à bord d’un de ces hélicoptères, et je pensais avoir gagné quand, alors que la délégation était divisée entre les élus qui accompagneraient PR dans les airs et les autres, Macron m’a adressé un de ces clins d’œil révélateurs qu’il adresse souvent, de manière si inattendue, à ceux qui entrent dans son champ de vision. J’ai vite repris mes esprits : il y a beaucoup de places dans un avion, très peu dans un hélicoptère, et il s’agissait d’un événement PR+3, c’est-à-dire PR plus trois autres personnes, ce qui était hors de ma portée. En tant qu’écrivain intégré voyageant avec la délégation française au G7 – le sommet des pays les plus riches et, en théorie, les plus démocratiques, qui se tient cette année au Canada –, j’avais de bonnes chances d’obtenir un PR+6 ou 7, ce qui n’était pas si mal.
En attendant le retour du chef de l’État, les membres de la délégation française ont trouvé un hangar équipé du Wi-Fi pour travailler. Ils travaillent sans relâche et, comme me l’a dit un conseiller diplomatique, ils ne souffrent pas du décalage horaire car ils dorment rarement. Quant aux parasites comme moi, et aux photographes qui n’ont rien à faire pendant l’absence des RP, nous avons flâné à Nuuk, transpirant dans nos doudounes et nos moon boots, car on nous avait annoncé des températures négatives alors qu’il faisait en réalité un doux 10 °C.
Il y a quelques mois à peine, Macron n’aurait jamais eu l’idée de se rendre au Groenland. De fait, personne ne s’intéressait vraiment au Groenland jusqu’à ce que Donald Trump fasse savoir que, comme le Canada, il était destiné à devenir américain. Il y a une « forte probabilité », a-t-il déclaré, que le Groenland puisse être annexé « sans recours à la force militaire », ajoutant : « Je n’exclus rien. » Dans ce contexte, s’arrêter quelques heures à Nuuk en route vers le G7 et s’adresser aux 200 à 300 personnes venues l’écouter, d’une voix tour à tour entraînante et enjôleuse, parsemée de pauses savamment placées dont les Groenlandais n’ont pas encore eu le temps de se lasser, constituait ce que les communicants politiques qualifient de « geste fort » de la part de Macron.
En France, détester Macron est un sport national – auquel je ne participe personnellement pas. Ici, en revanche, les gens étaient fous de lui. Dix jours plus tôt, on ne savait pas vraiment qui il était, mais le jour de sa visite, Nuuk ressemblait à un véritable foyer de fervents macronistes. Sa présence apporta du réconfort, et l’enthousiasme de la foule fut à son comble lorsque, après un retentissant « Qujanaq ! » (« merci » en groenlandais), il déclara d’abord que le Groenland n’était ni à vendre, ni à prendre (acclamations prolongées, comme s’il avait dit « Ich bin ein Grönländer » ), puis qu’en signe de solidarité sans faille, la France ouvrirait un consulat à Nuuk (acclamations un peu moins enthousiastes), et enfin que son voyage en hélicoptère avec les deux premiers ministres lui avait permis d’observer de près les effets du réchauffement climatique – auquel le Groenland, dont toute la population vit sur l’étroite bande côtière d’un gigantesque glacier qui fond à une vitesse alarmante, est particulièrement exposé.
Au cours de leurs brèves allocutions, les trois dirigeants ont rivalisé d’ingéniosité pour employer le mot « climat » – cinq fois pour Macron –, mais je n’avais pas encore saisi à quel point des déclarations aussi banales pouvaient être provocatrices. À la fin des discours, un journaliste a demandé à M. Relations publiques jusqu’où irait sa solidarité si Trump envahissait le Groenland, et il a répondu avec une pointe d’impatience qu’il ne voulait pas perdre son temps à spéculer sur des questions qui n’étaient pas à l’ordre du jour.
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