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VIVRE EN LITTÉRATURE : UN JEUNE RIMBAUD JUIF ASSASSINÉ À BIRKENAU

ARTICLE – L’enfant comète, ou l’histoire d’un jeune Rimbaud juif

Baptiste Cogitore a retrouvé les vers d’un poète de 15 ans, assassiné à Birkenau, écrits en camp de concentration : L’enfant comète est d’une beauté tragique.

Par Marine de Tilly LE POINT 25/07/2025

C’est le grand vertige poétique de l’été, une beauté tragique à l’état brut, le « roman sans fiction » de la rencontre entre un jeune Rimbaud juif foudroyé par la broyeuse nazie et un journaliste qui l’a cherché, pendant des années, parmi les milliers d’autres assassinés, et qui a fini par le trouver. Aussi infimes et clairs qu’un ver luisant dans la nuit de la Shoah, les textes d’un enfant poète, d’un enfant-comète, irradiaient.

Voici l’histoire : Hanuš Hachenburg est né le 12 juillet 1929 à Prague, a grandi dans une famille aisée, est placé en 1938 dans un orphelinat juif de Prague (probablement à cause du divorce de ses parents), est déporté au ghetto de Theresienstadt-Terezin en octobre 1942, puis à Birkenau, où il est assassiné en juillet 1944, la veille de ses 15 ans.

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À Theresienstadt-Terezin, il rejoint la « chambrée numéro 1, bâtiment L417 », avec des dizaines de garçons du même âge, tchèques comme lui. Débordé par cette meute d’adolescents turbulents, l’éducateur de la chambrée leur propose un système d’autogestion, via la constitution d’une république imaginaire : une sorte de régime logistique, littéraire, poétique et sportif. Les gamins définiraient eux-mêmes les règles et créeraient différents comités (l’éducateur avait quelques inclinations socialistes – voire communistes).

Ceux de la chambrée numéro 1 l’ont fait. Dans la survie, ils ont choisi les états d’âme de la vie. Il y eut le comité du ravitaillement, celui des ménages, le comité de l’ordre et de la police. Et puis…, un comité de rédaction, chargé de doter le régime, qui s’appelait « La République de SKID », d’un journal – le Vedem, littéralement : « nous menons » – qui sortait chaque semaine, clandestinement, le vendredi soir. Comme une sorte de Shabbat laïque, où les garçons lisaient, discutaient, débattaient des publications. Le corpus de Vedem, éblouissant d’intelligence, de courage, de vitalité, constitue près de 800 pages et est aujourd’hui toujours conservé aux archives du mémorial de Terezin.

L’éclat des vers de Hanuš Hachenburg

Dans l’inestimable feuille de chou bricolée chaque semaine : des dessins, des chroniques de la vie dans le ghetto, des reportages, des comptes rendus de matchs de foot et… de la poésie. Hanuš Hachenburg était doué, profond, mouvementé, seul. Toute sa vie brisée, il la confiait à l’éclat de ses vers. « Nous sommes simplement de l’eau verte tissée de boue et d’esprit/ l’orage nous précipite contre les rochers/ les éclairs et la tempête nous giflent/ le rugissement à travers les débris creux nous guide vers l’avant » (« Eau », Vedem n° 27, 18 juin 1943).

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Baptiste Cogitore a trouvé ces vers et, depuis quinze ans, tente de les élucider. « Mon travail, écrit-il : moissonner ton œuvre, moudre tes mots, faire goûter à d’autres le pain de tes poèmes ». En 2019, il en fait un film : Le fantôme de Theresienstadt. Mais la poésie ne se contente pas d’être regardée, il faut la voir, lire ses mots, tous, ceux de la nuit et du plein jour, ceux de l’espoir et de l’impossibilité de l’espoir, il faut sentir le souffle éternel d’Hanuš sur le papier.

Alors, le réalisateur « réalise » ce récit-sépulcre à la fois journal (« je »), hommage (« tu ») et biographie (« il »). Cogitore y convoque toutes les personnes du singulier pour dire non seulement le pluriel mais l’infini tout entier. Voici l’histoire. Elle est sublime, sublime. Comme son héros, et comme ce livre que l’on referme comme on regrette une étoile filante : inconsolable, le cœur plein d’aube et de mélancolie.

L’enfant comète, de Baptiste Cogitore (Plon-Rodéo d’âme, 272 p., 14 €.)

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