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CE QU’AUSCHWITZ PEUT REVELER PAR L’ART

ARTICLE – David Olère, un artiste à jamais marqué par Auschwitz

L’artiste David Olère a passé deux années dans les camps de la mort. Après la Libération, sa vie n’a cessé d’être hantée par d’effroyables souvenirs.

Par Baudouin Eschapasse. Publié le 25/01/2025 LE POINT

C’est un ensemble de dessins exceptionnels et rarement montrés qu’expose, en ce moment, le Mémorial* de la Shoah : une trentaine d’œuvres réalisées par l’artiste David Olère au sortir des camps d’Auschwitz puis de Mauthausen. La dernière fois que le public avait pu les voir, c’était en 2005. Conservés dans les réserves de l’institution à Paris, ces dessins constituent un témoignage d’une rare puissance sur l’univers concentrationnaire.

« Parce qu’il était Sonderkommando [équipe de déportés chargés de la maintenance des fours crématoires, NDLR], David Olère a tout vu sur place », évoque Sophie Nagiscarde, responsable des activités culturelles du lieu de mémoire et organisatrice de cette exposition, à la faveur du 80eanniversaire de la libération des camps. « Il y était notamment affecté aux corvées de poubelles, au vidage des chambres à gaz et fut, à ce titre, témoin des séances de déshabillage dans les vestiaires, de gazage mais aussi de récupération des dents en or et des cheveux des victimes, ainsi que de l’incinération des corps », explique Serge Klarsfeld, qui l’a bien connu et aidé après-guerre.

À lire aussi : Quand la France découvrit le camp d’Auschwitz« Parce qu’il fait partie des très rares membres de ces Sonderkommandos à avoir survécu, nous pouvons avoir, grâce à lui, un aperçu des ultimes moments vécus par celles et ceux qui étaient envoyés aux chambres à gaz », poursuit l’avocat et historien, fondateur de l’association Fils et filles de déportés juifs de France.

Chargés de l’entretien des fours crématoires et du transfert des corps des victimes des chambres à gaz, les Sonderkommandos devaient aussi extraire des vêtements des personnes exterminées tout objet de valeur. David Olère représente ici l’un des déportés sortant de la poche d’une jeune mère le biberon de son enfant et une boîte d’aspirine.

Aucune photographie n’existe de l’intérieur des bâtiments où femmes, enfants et vieillards étaient amenés à entrer dans de fausses salles de douche avant que n’y soit vaporisé le terrible Zyklon B, ce dérivé chimique du cyanure d’hydrogène utilisé par les nazis pour les tuer. Les dessins de David Olère sont donc les seuls documents à en rendre compte graphiquement. À ce titre, ils complètent les témoignages des rares Sonderkommandos (une centaine au total pour l’ensemble des camps de mise à mort) à ne pas avoir été exécutés par leurs tortionnaires.

Un témoignage unique

Sa survie, David Olère la doit à ses talents de dessinateur. « Les gardiens du camp lui dictaient des lettres qu’ils destinaient à leurs proches. Il les rédigeait dans une élégante calligraphie et y ajoutait de jolies illustrations », évoque Pnina Rosenberg, historienne israélienne de la Shoah, qui a recueilli son témoignage et publié un petit livre le concernant en 1988 (non traduit en français).

Né à Varsovie, dans une famille relativement aisée (son père est médecin, sa mère est sage-femme ) le 19 janvier 1902, David Oler (qui ne prendra le nom d’Olère qu’à son arrivée en France) affiche un talent précoce pour la peinture. À 13 ans, ses parents l’inscrivent dans une école de dessin. Trois ans plus tard, il intègre l’Académie des beaux-arts de Budapest avant de déménager à Dantzig pour parachever ses études.

À lire aussi : Les souvenirs bouleversants d’Alter, « Sonderkommando » à AuschwitzEn 1921, il s’installe à Berlin, où il expose ses gravures sur bois sur la Kantstrasse. Il séjourne également à Heidelberg. Excellent dessinateur, également sculpteur, il est alors recruté par les studios de cinéma Europaïsche Film-Allianz, où il travaille sous la direction du réalisateur Ernst Lubitsch, créant notamment les décors du film La Femme du pharaon, dans lequel joue la star de l’époque, Emil Jannings (1884-1950). Quand le réalisateur quitte l’Allemagne en 1923, David Olère part, de son côté, pour la France. À Paris, son atelier est situé au cœur du quartier de Montparnasse.

David Olère avant guerre. Photo non datée.

David Olère va continuer à travailler pour le septième art dans l’Hexagone en concevant costumes et affiches pour la Paramount Pictures (le président de Paramount pour l’Europe, Henri Klarsfeld, devient son ami) mais aussi les studios Pathé, qui appartiennent alors à Bernard Natan.  Il se marie avec une modiste travaillant dans des ateliers de haute couture, Juliette Ventura. Après la naissance de leur fils, Alexandre (1930-2010), le couple s’établit à Noisy-le-Grand. David Olère est naturalisé français en 1937 et change alors la graphie de son patronyme.

Quand la guerre débute, il est mobilisé et affecté au 134e régiment d’infanterie à Lons-le-Saunier. Ni son statut de Français ni ses états de service dans l’armée française n’empêcheront son arrestation le 20 février 1943, dans une rafle opérée par la police française en Seine-et-Marne. Interné à Drancy, il est déporté à Auschwitz, le 2 mars, avec mille autres Juifs. Dès l’arrivée de son convoi (le n° 49), 881 personnes (essentiellement des femmes, des enfants et des personnes âgées) sont immédiatement envoyées à la mort. Cent hommes et dix-neuf femmes sont « sélectionnés » pour travailler. Seuls six survivront.

David Olère livre parfois des souvenirs personnels dans ses croquis. Il se représente ainsi, ici, dans l’uniforme rayé des déportés, avec son matricule n° 106144, escorté par un SS qu’il prénomme Georges dans la légende du dessin. Ce jour-là, il fut convoqué après minuit, sans rien savoir du sort qu’on lui réservait. Il devait découvrir quelques minutes plus tard que les gardiens du camp voulaient simplement qu’il leur traduise une émission de la BBC à la radio.

David Olère expliquera, par la suite, qu’outre ses qualités d’illustrateur, c’est sa connaissance de plusieurs langues – polonais, russe, yiddish, français, anglais et allemand – qui lui valut la vie sauve. Les SS avaient en effet besoin de traducteurs. Ce que confirme un autre rescapé, Dow Paisikovic, qui précise que « les SS exécutaient habituellement les Sonderkommandos tous les deux mois pour qu’ils ne puissent pas témoigner après-guerre ».

Une vie ravagée

Évacué le 19 janvier 1945, les Allemands redoutant une arrivée imminente des troupes alliées, David Olère effectue avec 65 000 autres déportés d’Auschwitz la « marche de la mort » au cours de laquelle périssent plusieurs milliers de personnes dans la neige. Il rejoint le camp de Mauthausen, à plus de 500 kilomètres de là. Il est affecté au travail dans les mines du camp de Melk sur le Danube puis transféré à Ebensee en avril de la même année.

Libéré le 6 mai 1945 par les Américains, c’est très affaibli qu’il revient en France. S’il retrouve sa femme et son fils, qui ont traversé la guerre en se cachant, le traumatisme le conduit, selon ses proches, aux portes de la folie. Profondément traumatisé par ce qu’il a vécu, il multipliera dès lors des dessins et des peintures décrivant minutieusement son expérience des camps, tout en reprenant une activité d’affichiste.

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La soixantaine de dessins qu’il effectue entre 1945 et 1949, et qui représentent les effroyables visions qui le hantaient, est aujourd’hui conservée entre la France (au Mémorial de la Shoah) et Israël (à Yad Vashem et au musée des Combattants du ghetto du kibboutz Lohamei HaGeta’ot).

Cette œuvre constitue une base documentaire unique sur les atrocités commises dans les camps et un témoignage précieux pour les historiens désireux d’étudier leur fonctionnement. De fait, David Olère disposait d’une mémoire visuelle qui lui a permis de dresser les plans des bâtiments de fours crématoires que les nazis tentèrent de détruire en 1945. Le fait qu’ils aient été réalisés peu de temps après sa libération fait que ses croquis représentent un relevé terriblement précis de l’organisation de cette usine de mort.

Son œuvre, qu’il avait non sans raison baptisée Memento, a ainsi été très utile à Jean-Claude Pressac dans la rédaction de son ouvrage de référence : Auschwitz : Technique and Operation of the Gas Chambers (publié par la Fondation Beate-Klarsfeld)L’artiste s’est éteint à Noisy-le-Grand (Seine-Saint-Denis) le 21 août 1985.

* Le Mémorial de la Shoah : 17, rue Geoffroy-l’Asnier, Paris 4e. Entrée gratuite. Coordination : Élise Petitpez, muséographe, et Sophie Nagiscarde.

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