

1. ARTICLE – « L’amour “tellurique et païen” de Barbara Cassin avec René Char, deux adjectifs qui prennent toute la place »
Mara Goyet Ecrivaine
« L’homme et l’artiste » (4/17). La philosophe décrit sa passion pour le poète en des termes puissants et quelque peu cryptiques.
Ce ne sont que deux petits mots perdus dans un portrait publié dans Le Monde, en 2019, à l’occasion de l’entrée de Barbara Cassin sous la Coupole de l’Académie française. Il y est question de son parcours intellectuel, de sa pensée, de ses rencontres, notamment avec le philosophe Martin Heidegger et le poète René Char, il y a près de soixante ans.
Ce ne sont que deux petits mots mais ils ne me lâchent plus : l’Immortelle dit, en effet, avoir vécu avec René Char un amour « tellurique et païen ». Depuis que je les ai lus, à chaque apparition de l’académicienne, ces deux adjectifs se plantent devant moi, prennent toute la place. Aux dépens du reste ?
Quand on connaît la passion de Barbara Cassin pour Homère, pour les Grecs et la Méditerranée, on ne devrait pourtant pas être aussi dérouté. Quand on connaît l’œuvre de René Char, non plus : fureur, mystère. Et tout le tremblement.
Pourtant, cela ne me suffit pas. Plus je comprends ce qu’elle entend par là, moins je perçois à quoi cela correspond concrètement. Comment se passe, au quotidien, un amour « tellurique et païen » ? Suis-je naïve, obtuse ou aveugle ? Je suis un peu gênée de me poser cette question sommaire.
Et quand j’ai honte, je demande de l’aide à mon confident, ChatGPT.
Séisme émotionnel
Au départ, il ne fait pas d’effort, il se contente de me servir le tout-venant. Il fait de l’étymologie (tellus signifie « terre ») et me balade poliment : « Un amour tellurique serait comme un séisme émotionnel. Il évoque la sensualité physique, le magnétisme corporel, l’attirance irrationnelle. » Quant à l’amour païen, « c’est un amour libre des normes religieuses ou morales, souvent charnel, sacralisé dans la nature, célébrant la vie, le désir, le corps ».
Je ne suis pas avancée. Il reste encore une faille entre le pouvoir poétique des mots et ce qui est. J’ai une envie forcenée de raccorder au réel la force métaphorique de ces évocations. Et comme, avec ChatGPT, j’ose tout, je lui demande donc de me donner des exemples
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2. ARTICLE – Barbara Cassin : « Nous savions tous que Heidegger avait été nazi »
En exclusivité pour « l’Obs », la philosophe Barbara Cassin se souvient de sa rencontre avec le penseur allemand.

« En septembre 1969, j’ai 22 ans et je suis invitée au séminaire que Heidegger donne au Thor chez René Char. Nous étions moins d’une dizaine de participants, logés à l’hôtel du Chasselas, où nous prenions ensemble les repas. Heidegger tenait son séminaire plutôt le matin, et l’après-midi, c’était parfois de grandes promenades.
Participer à ce séminaire était pour moi une chance. Nous savions tous qu’il avait été nazi, recteur de l’université, mais nous étions chez René Char, Capitaine Alexandre dans la Résistance. Heidegger nous faisait comprendre les Grecs et l’importance de la poésie pour la pensée. Dans son allemand un peu emphatique, il décrivait le Philosophe et le Poète comme se faisant face sur deux sommets; Char les voyait en prisonniers communiquant par un petit trou dans le mur.
Même pour moi qui suis juive, son passé ne faisait pas obstacle, mais question. Pourtant, au milieu du séjour, alors que je demandais mon courrier à la poste, un homme m’a interpellée: «Vous vous appelez Cassin et vous prenez votre petit déjeuner avec un nazi!» Et il m’a craché dessus. Là, j’ai compris quelque chose, que je formule aujourd’hui grâce à Arendt : les philosophes aiment les tyrans, c’est une déformation professionnelle.
Plus tard, je suis allée à la fête de ses 80 ans en Suisse et j’ai déjeuné chez lui, à Fribourg avec sa femme Elfried, face à leur piscine d’eau froide où ils nageaient le matin. Je crois toujours que Heidegger est un très grand philosophe en même temps qu’un nazi ordinaire: la philosophie doit se débrouiller avec ça.»
Propos recueillis par Éric Aeschimann
3. ARTICLE – La pensée comme aventure de vie
par Tiphaine Samoyault. 23 septembre 2020 ENATTENDANTNADEAU
L’autobiographie philosophique de Barbara Cassin est un livre plein d’enthousiasme, porté par les dieux, et par l’énergie communicative que la philosophe met dans tout ce qu’elle fait. Une phrase marquante, entendue plutôt qu’énoncée, et dont elle se souvient, déclenche le récit d’un petit pan de vie et la réflexion sur la sagesse, le langage, l’étranger. Un très beau témoignage de la manière dont la pensée et l’existence s’entretissent.
Barbara Cassin, Le bonheur, sa dent douce à la mort. Autobiographie philosophique. Fayard, 245 p., 20 €
Ce sont des phrases qui nous font, des mots d’enfants, des phrases qui sauvent, des qui font mal, des qui amusent ou procurent « le bonheur d’être au chaud dans le lit d’une grand-mère en dentelles noires et de pouvoir avec elle rire de tout ». La première idée forte de ce livre est ainsi d’affirmer que le langage nous forme autant que nous nous en servons. Prendre le mot au mot, suivre le nom, sont des impératifs plus forts que tout : à commencer par le prénom, Barbara, les Barbares pour les Grecs, ceux qui disent « bla bla bla » ; le suivre, c’est donc se mettre ainsi au bord externe du monde, se sentir autre et se sentir par l’autre. « Je ferais mieux de me taire », dit celle qui parle tout le temps. Ou, comme elle le fait avec ce livre, de prendre le chemin depuis un autre carrefour, ou de rebattre les cartes, pour retrouver « le terreau ou la chair des idées », remettre la vie dans les concepts.
Suivre les noms mais aussi suivre ce qu’on n’attend pas : la spontanéité, Barbara Cassin la tient de sa mère peintre (son portrait en médaillon sur la couverture de l’ouvrage livre d’elle une trace à la fois tendre et mystérieuse), et elle en fait une force philosophique, qui la conduit à refuser les voies canoniques ou royales de sa discipline, à contester la philosophie depuis son lieu le plus ancien, les présocratiques, Gorgias, Parménide, Héraclite, tout en leur déniant leur statut d’aurore, malgré l’enseignement de Heidegger. Être autrement présocratique, c’est l’être sans l’universel comme horizon, c’est aussi l’être en tant que femme, capable de comprendre singulièrement le mot-valise du grec, kaloskagathos, « bel et bon ». Ses rapports conflictuels avec la philosophie se sont traduits institutionnellement puisqu’elle a raté l’agrégation six ou huit fois (quand on aime, on ne compte pas !). La médaille d’or – la plus haute distinction du CNRS –, qui lui a été décernée il y a deux ans, tout comme l’élection à l’Académie française en 2019, révèlent à cet égard le chemin parcouru.

Barbara Cassin (2006) © Jean-Luc Bertini
Ce chemin n’est pas solitaire et c’est aussi une des puissances du livre que de mettre en scène, tel Ulysse, ses compagnons. Il y a d’abord sa famille, celle dont elle hérite et qu’elle perpétue autrement. Du côté paternel, ce sont des Juifs assimilés – René Cassin est son grand-oncle, elle n’a pas de lui que des bons souvenirs – et, du côté maternel, des Juifs hongrois dont la plupart sont athées. Elle-même recevra une éducation catholique car, après la guerre, sa mère pense que ça sauve. Il y a ses deux fils, Samuel et Victor, qui la forment autant qu’elle leur transmet. Son livre est d’ailleurs présenté comme un dialogue avec Victor, même s’il n’adopte pas explicitement cette forme. Mais exposer ce dispositif est une façon encore de revendiquer la spontanéité, l’oralité comme poétique et l’importance de la transmission, essentiel contre-don lorsqu’on n’avance pas seule. Et puis il y a les familles horizontales, celles qu’on se constitue au fil de la vie, autour de Michel Deguy et de Godofredo Iommi et la revue de poésie, autour de Jean Beaufret, René Char et Heidegger au Thor et à L’Isle-sur-la-Sorgue, avec Jean Bollack et Heinz Wismann pour la philologie, avec Jacques Derrida et Philippe-Joseph Salazar dans la commission « Vérité et réconciliation » en Afrique du Sud, avec le monde entier de la pensée dans l’entreprise considérable du Vocabulaire européen des philosophies, publié en 2004. Ces alliés sont bien plus que des passants dans son existence, et Barbara Cassin parvient à leur donner une vraie présence dans son livre, à expliquer avec eux ce que veut dire la présence.
Ainsi, l’amour est un des grands sujets du livre, l’amour feuilleté comme le temps et qui connaît toutes les déclinaisons et les intensités. Les passions qui durent dans la tête – comme celle de René Char – ne sont pas les mêmes que celles qui durent dans le temps. Le livre rend hommage à Étienne Legendre, le mari de Barbara Cassin, le père de ses enfants, mort d’une tumeur au cerveau il y a près de quinze ans. Elle exprime les effets de sa bienveillance et de la connivence, la liberté qu’il lui donne. Elle montre la proximité de l’amour et de la mort tout en évoquant la gaieté qui peut entourer aussi un mourant. C’est ce qui donne son titre au livre : « le bonheur, sa dent douce à la mort » : « Nous étions incroyablement heureux, alors qu’il était mourant. C’est fou. Mais ce n’est pas fou du tout : cela tient à la perception du temps et à la perception de ce que c’est un autre. » Elle le célèbre comme son autre absolu, car c’est l’autre qu’elle aime et qu’elle veut aimer. Et Homère encore une fois car, chez lui, tous les hommes savent qu’ils vont mourir.
Barbara Cassin n’aime pas l’Un, pas plus l’unique que l’universel. C’est pourquoi elle a fait sienne la proposition de Derrida, « plus d’une langue », qu’elle a fait graver comme devise sur son épée d’académicienne. Les langues ne sont pas seules et, pour pouvoir se confier à sa langue maternelle, il faut savoir que d’autres sont étrangères, expérience aiguë qu’elle connaît avec des enfants psychotiques à qui elle transmet la philosophie aux côtés de Françoise Dolto. Et la langue maternelle est ici partout, langue de la mère, de la grand-mère, langue en tant que mère, langue populaire, langue de la chanson. Elle accueille toutes les autres, la grecque, l’anglaise, l’allemande, le masculin, le corse, la poésie. La grande entreprise du « dictionnaire des intraduisibles » (ou Vocabulaire européen des philosophies, ou VEP), comme l’exposition du Mucem de 2016 (Après Babel, traduire), célèbrent cette pluralité comme une chance et font se frotter les langues et leurs différences. Cette tâche est infinie, car les langues changent par leur rencontre.
L’autobiographie est philosophique de passer de la phrase à l’idée et de faire de l’idée cette donnée mouvante, toujours à reprendre, toujours à creuser. Pas plus qu’il n’y a d’un, il n’y a de vérité absolue pour Barbara Cassin ; tout est plutôt de l’ordre de l’agencement ou du possible. Une des propositions sans doute les plus surprenantes du livre tient à l’éloge du mensonge. Être un génie de la vie, c’est aussi être un génie du mensonge, explique-t-elle en rappelant cette phrase de sa mère alors que son père avait fui la Gestapo : « Épouser un juif, moi jamais ! » Ce « mensonge instantané qui vient et qui sauve », qui remonte à avant sa naissance, est un art de combat séminal en ce qu’il explique son rapport aux sophistes, à la philosophie et au langage : en renouant avec un temps de la philosophie où celle-ci avance avec la poésie et non pas sans elle, elle comprend que la vérité peut se dire autrement : avec la fiction, avec les jeux de mots et avec d’autres mots.
4. ARTICLE / Barbara Cassin : « Je parle, donc je suis »

© Manuel BraunSAUVEGARDER
Notre langue constitue notre être et notre pensée. C’est à partir de cette constatation que l’une de nos plus grandes philosophes travaille et écrit. Entretien.
ELLE NE SE LAISSE NI CERNER NI METTRE EN CASE
C’est chez elle que l’on rencontre la philosophe Barbara Cassin, dans sa maison où le dedans donne le sentiment d’être un dehors et où le dehors entame le dedans. Chez elle ? Barbara Cassin publie un bref ouvrage, aussi savant que fortement intime, sur la nostalgie, sous-titré « Quand donc est-on chez soi ? »*. Cette spécialiste de sophistique, grande lectrice des textes fondateurs de la philosophie, directrice de recherche au CNRS, traductrice de Parménide et d’Aristote, comme de Hannah Arendt, responsable de la « Revue des femmes philosophes » éditée par l’Unesco, mais aussi poète et auteure de nouvelles, vient de recevoir le grand prix de philosophie de l’Académie française pour l’ensemble de son œuvre. Barbara Cassin ne se laisse ni cerner ni mettre en case, la lutte contre la mise en case systématique sous forme d’évaluation étant d’ailleurs un de ses chevaux de bataille.
* « La Nostalgie. Quand donc est-on chez soi ? » (éd. Autrement).
« J’AI TROUVÉ EXTRAORDINAIRE QUE SE POSER DES QUESTIONS PUISSE ÊTRE UN MÉTIER »
ELLE. Quelle est votre profession ?Barbara Cassin. Je n’ai jamais osé me dire que j’étais philosophe. Les philosophes que j’admire auraient pu me désigner ainsi et me donner ce sentiment à mes débuts. Mais personne ne m’a donné ce titre, et surtout pas l’institution, puisque je ne suis pas agrégée de philosophie. Je suis devenue officiellement philosophe à travers un long cheminement qui passe par le CNRS. Mais, quand j’étais très jeune, un grand poète, René Char, m’a dit : « Tu es poète. » Que les poèmes existent ou pas, ce constat m’a suffi . C’est à partir du regard de l’autre qu’on devient ce qu’on est. C’est le regard de l’autre, admiré ou aimé, qui fait éclore un possible, qu’on aurait ignoré autrement.
ELLE. Le constat de René Char a-t-il influé votre manière d’être philosophe ?Barbara Cassin. Peut-être ne me serais-je pas intéressée aussi nettement aux différences entre les langues, à leurs spécificités, mais aussi à leur musique singulière, si je n’avais pas rencontré René Char. C’est en effet moins les langues qui m’intéressent que leur manière d’être intraduisibles, de ne pas se superposer les unes aux autres. C’est ainsi qu’avec 150 amis philosophes, issus de toute l’Europe, nous avons travaillé à un dictionnaire des termes philosophiques intraduisibles*. A notre grande surprise ce livre a été un succès traduit, ou plutôt adapté, dans de nombreuses langues…
ELLE. Finalement, c’est comme philosophe que vous êtes reconnue. Pourquoi avoir choisi la philo ?Barbara Cassin. En terminale, j’ai trouvé extraordinaire que se poser des questions puisse être un métier. Ma mère était peintre, mon père l’aurait été s’il n’avait dû être avocat pour gagner sa vie. J’avais fait beaucoup de danse, j’ai été comédienne, j’ai fait une revue de poésie murale, j’ai élevé des chevaux… Le point commun de toutes ces activités est qu’elles ont trait au langage en tant qu’il sert à autre chose qu’à communiquer. Puis j’ai découvert le grec ancien comme un continent à explorer. C’est ainsi que je me suis intéressée à l’établissement des textes anciens. Tout simplement pour pouvoir les lire. L’« Ethique à Nicomaque » d’Aristote en français ne m’intéresse pas si je n’ai pas le texte grec à côté.
* « Vocabulaire européen des philosophies » (éd. Seuil/Le Robert).
« LES ENFANTS ONT UNE PUISSANCE PHILOSOPHIQUE EXTRAORDINAIRE »
ELLE. Vous dites qu’on doit connaître au moins deux langues pour en parler une…Barbara Cassin. Chaque langue est un filet jeté sur le monde et, selon que l’on parle grec, chinois, allemand ou français, ce n’est pas la même réalité qui surgit. Dit-on exactement la même chose lorsqu’on se souhaite une bonne journée (bonjour), que la paix soit avec toi (shalom, salam), porte-toi bien (vale en latin) ou réjouis-toi (khaire en grec ancien) ? Je ne le crois pas. C’est pour cela que je crois qu’il faut parler au moins deux langues pour avoir conscience de cette multiplicité. C’est parce qu’on ne dit jamais tout à fait la même chose dans une langue et dans une autre que le bilinguisme est une chance. L’école devrait le valoriser, plutôt que d’interdire aux enfants de migrants de parler leur langue maternelle.
ELLE. Il y a des projets pour enseigner la philo avant la terminale. Qu’en pensez-vous ?Barbara Cassin. C’est dès la maternelle qu’on devrait faire de la philo ! Les enfants ont une puissance philosophique extraordinaire et il faudrait les encourager dans cette voie.
ELLE. Vous prônez le bilinguisme, mais vous rappelez que les Grecs, dont la langue est considérée comme celle de la philosophie par excellence, étaient « fièrement monolingues ».Barbara Cassin.Les Grecs considéraient ceux qui ne parlaient pas grec comme des barbares, juste capables de bla-bla-bla, de sons dépourvus de sens. En grec, c’est le même terme, logos, qui désigne la langue grecque, le langage et la raison. « L’homme est un animal doué de logos », dit Aristote. La première fois que j’ai entendu la proposition d’Aristote, je l’ai trouvée magnifique. Savoir si elle est vraie se discute. En quel sens les animaux ne parlent-ils pas ? Est-il vrai qu’ils n’ont pas de raison ? En ce qui me concerne, je crois que parler me permet d’être humaine. Je reste émerveillée que la nature de l’homme, selon Aristote, soit un fait de culture, et que cette proposition si rabâchée puisse encore nous interroger, et nous parvenir deux mille cinq cents ans plus tard comme si elle venait d’être énoncée.
« LA NOSTALGIE ÉTAIT UNE VRAIE QUESTION MÉDICALE ET MILITAIRE »
ELLE. Votre dernier texte porte sur la nostalgie. Comment s’articule-t-il avec vos travaux sur la langue ?Barbara Cassin. « Nostalgie » est un drôle de mot, fabriqué sur nostos, le retour, et algos, la douleur, créé par un médecin qui soignait les gardes suisses en 1678. Car la nostalgie était une vraie question médicale et militaire : comment faire pour que les Suisses ne désertent pas quand ils entendaient le chant des alpages ? Au point, écrit Rousseau, qu’il fut défendu sous peine de mort de le jouer dans les troupes. Ce mot, dont on a le sentiment qu’il connote toute « L’Odyssée », en est pourtant parfaitement absent.
ELLE. Si le mot n’existe pas, Ulysse ne peut donc avoir la nostalgie d’Ithaque ?Barbara Cassin. Lorsque Ulysse rentre après vingt ans d’errance, ce qui prouve que c’est bien lui et qu’il est bien chez lui, c’est son lit, « enraciné », au sens propre, car il l’a creusé dans le tronc d’un arbre encore planté dans le sol. Un secret qu’il ne partage qu’avec Pénélope. Nostalgique, il ne l’est pas de la langue grecque, qu’il n’a aucun risque de perdre, puisque son « Odyssée » en est le poème fondateur. A l’opposé, Hannah Arendt, réfugiée politique à New York, n’a jamais abandonné son accent en trente ans d’exil : elle dissociait fermement la langue et le peuple. Elle se disait nostalgique d’une langue et non de l’Allemagne pré-hitlérienne. Autrement dit, une langue n’appartient pas à un peuple, et on peut avoir une langue pour patrie.
« DANS LA GRÈCE ANTIQUE, LA PLUS GRANDE VERTU DES FEMMES ÉTAIT DE SE TAIRE »
ELLE. Pourquoi les femmes philosophes sont-elles si rares ?Barbara Cassin. Dans la Grèce antique, la plus grande vertu des femmes était de se taire. Beaucoup plus tard, quand les femmes ont obtenu le droit de s’instruire et de voter, elles ont eu, de facto, celui de philosopher. Le métier de prof, sous-payé et dévalorisé, est parfait pour les femmes, qui sont devenues profs de philo ! La philo traite des idées et de l’universel, non « genrés », dit-on. Pourtant les femmes compliquent cet universel, pourquoi, comment ? C’est toute la question et elle me passionne.
ELLE. L’époque est nostalgique. Pourquoi ?Barbara Cassin. On aime les vêtements vintage, mais a-t-on envie de se passer de frigo ou d’être à nouveau en guerre ? La mode rétro est un luxe qui permet de doubler notre époque d’une autre, sans en vivre les inconvénients. Ce n’est pas parce qu’on s’habille avec les vêtements de sa grand-mère qu’on regrette son époque. En revanche, on regrette le temps où le progrès n’était pas une croyance, mais une certitude.