
ARTICLE – IA : « La démocratie ne peut survivre que si ses citoyens sont capables de déjouer les pièges des nouveaux sophistes »
Article de David Smadja, Julien Gobin MARIANNE
Dans La République, Platon décrit la démocratie comme un régime où les opinions se valent et où la liberté est maximale. Mais cette égalité ouvre la porte aux sophistes, orateurs capables de séduire et manipuler la foule par l’art du langage. Platon nous met en garde : ces rhéteurs qui font triompher le vraisemblable au détriment du vrai conduisent à la servitude et à la manipulation.
Deux mille ans plus tard, les sophistes se sont modernisés. Ils n’arpentent plus l’agora mais sévissent en ligne, portés par les flux algorithmiques des réseaux sociaux. Experts en dissimulation, ils donnent à leurs discours l’apparence du rationnel, du scientifique et du pédagogique. La santé publique est devenue l’un de leurs terrains de jeu privilégiés.
L’autonomie de jugement en danger
Alors que l’OMS (Organisation mondiale de la santé) et les autorités de santé dénoncent la désinformation comme une menace globale, une étude récente publiée en juillet 2025 dans la revue Health Communication par Philipp Schmid et Hannah Bauer apporte une base scientifique rigoureuse à ce que beaucoup pressentaient. Leur méta-analyse de 14 essais contrôlés randomisés, regroupant plus de 18 000 participants, montre que l’exposition, même brève, à de la désinformation en santé augmente sensiblement la probabilité d’y adhérer. Le constat le plus troublant concerne la longueur des messages : les textes courts, slogans ou punchlines virales, ont peu d’effet mais dès qu’un message dépasse cent mots, son pouvoir de persuasion croît de manière significative.
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Ce résultat est à la fois rassurant et inquiétant. Rassurant, car il prouve que nous résistons plutôt bien à la manipulation sommaire des messages simplistes. Inquiétant, car il révèle que notre vigilance baisse face à des discours longs et sophistiqués, que nous tendons à confondre avec des discours plus vrais, soit parce qu’ils contiennent davantage d’arguments, soit parce que nous assimilons inconsciemment longueur et autorité. Cette tendance confirme que les récits pseudo-scientifiques élaborés, souvent présentés sous couvert d’expertise ou de témoignage vécu, ont un pouvoir de persuasion bien supérieur aux simples slogans antivax ou messages alarmistes sommaires.
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Et les médias en deviennent parfois les complices involontaires. Quand en avril 2020, certains d’entre eux lançaient des questionnaires en ligne « Pensez-vous que l’hydroxychloroquine est un traitement efficace ? », il ne s’agissait pas d’une simple maladresse éditoriale, mais d’une confusion grave entre opinion et validation scientifique, entre démocratie sanitaire et relativisme cognitif. Ce brouillage normatif contribue à accroître l’adhésion à la désinformation, comme l’a montré Philipp Schmid, et doit alerter non seulement les chercheurs mais aussi les journalistes, les régulateurs et les plateformes.À l’ère de l’intelligence artificielle, ce phénomène prend une ampleur nouvelle. Les modèles de langage comme GPT-4 peuvent produire, en quelques secondes, des textes longs, construits et plausibles, calibrés pour convaincre. Une étude récente montre que GPT-4 est 64 % plus persuasif qu’un humain pour faire changer d’avis un interlocuteur dès lors qu’il dispose de quelques informations élémentaires sur lui. Inépuisable, l’IA devient un sophiste algorithmique capable d’exploiter nos biais cognitifs à grande échelle. Mais l’IA peut aussi jouer le rôle inverse.Liberté de penser et démocratieAux États-Unis, des chercheurs ont développé DebunkBot, un chatbot qui réduit de 20 % l’adhésion aux théories complotistes en combinant exactitude factuelle et interaction cordiale. L’IA devient donc à la fois sophiste et contre-sophiste, le glaive et le bouclier. En d’autres termes nous ne pourrons bientôt plus faire sans elle. Pour s’en rendre compte, il suffit d’aller faire un tour sur X où l’IA Grok est devenue le fact-checker systématique de tout post-polémique, pour le meilleur et pour le pire. Que reste-t-il alors de cette fameuse injonction du philosophe d’Emmanuel Kant : « Aie le courage de te servir de son propre entendement » ? Notre jugement libre et éclairé, condition même de la démocratie, est-il encore capable de se forger dans le paysage informationnel actuel ? En effet, il ne suffit pas de penser pour bien penser, le complotiste ne revendique-t-il pas lui aussi son autonomie de jugement, tout en étant prisonnier d’un discours fallacieux ?
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Sans consentement libre et éclairé, la démocratie se vide de sens. Alors que faire ? Il ne suffit plus de dénoncer la désinformation après coup mais d’anticiper ses mécanismes cognitifs, médiatiques et émotionnels. Il nous faut revenir à de la pédagogie de la vérité scientifique, capable de distinguer le savoir du soupçon, l’hypothèse de l’intuition, la rigueur de la polémique. À ce titre, l’article de Philipp Schmid et Hannah Bauer n’est pas seulement un jalon académique : il constitue une alerte opérationnelle pour toute stratégie de lutte contre la désinformation en santé.
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De Platon aux IA génératives, une leçon demeure : la démocratie ne peut survivre que si ses citoyens sont capables de reconnaître et déjouer les pièges des nouveaux sophistes. Dans un monde où le vraisemblable tend à supplanter le vrai, ce n’est pas tant la liberté d’expression qui est vitale, sinon la liberté de penser, à savoir celle de pouvoir se forger sa propre opinion sans être manipulé. Si nous n’y prêtons pas garde, alors nous n’aurons bientôt plus de démocratie à défendre, mais seulement un théâtre d’ombres où les sophistes, humains ou algorithmiques, tiennent la plume de nos opinions.