
ÉMISSION – ne Immigration, quelles réalités ?
16 septembre 2025
L’immigration cristallise les tensions politiques dans de nombreux pays occidentaux. Certains parlent de submersion, d’autres relativisent les chiffres. Ce matin, deux experts confrontent leurs analyses pour dresser un portrait de la réalité sur le sujet.
Avec
- Didier Leschi, directeur général de l’Office français de l’immigration et de l’intégration (OFII)
- François Héran, sociologue, démographe et professeur au Collège de France
L’Europe connaît une montée généralisée du rejet migratoire
L’immigration cristallise les tensions politiques dans de nombreux pays occidentaux, de l’Allemagne avec les percées de l’AfD aux États-Unis avec les expulsions massives de Donald Trump en passant par la manifestation anti-immigration à Londres réunissant plus de 100 000 personnes samedi 13 septembre 2025. L’accord franco-britannique « one-to-one » (un pour un) signé en 2025 illustre cette tendance : Paris reprend des migrants interceptés par Londres, en échange de visas accordés par le Royaume-Uni à ceux remplissant les critères légaux d’y entrer, rappelant l’accord germano-turc de 2016 entre Angela Merkel et Erdogan.
Didier Leschi souligne que le Royaume-Uni connaît « une forte augmentation de l’immigration régulière depuis 1997 » avec désormais « plus d’immigrés en proportion dans sa population que les États-Unis alors que c’était 8 % au début du siècle« . L’Angleterre demeure un cas particulier en raison de son insularité. « C’est deux millions d’entrées légales entre 2022-2024 et 200 000 traversées irrégulières de la Manche depuis 2018, 40 000 traversées en 2023 » générant des « effets sociaux » comme l’augmentation des loyers et la pression à la baisse sur les salaires peu qualifiés.
Certains pays privilégient l’immigration qualifiée face aux échecs d’intégration
François Héran observe une « montée de l’immigration en Europe de façon générale depuis l’an 2000 » avec « plus de 100 % d’augmentation du nombre d’immigrés » sur l’espace économique européen, contre 50 % en France. Cette progression s’accompagne de difficultés d’intégration particulièrement visibles pour les réfugiés, comme en Allemagne où « 35 % [des immigrés] syriens sont sans emploi » malgré une situation de l’emploi qui apparaît comme favorable.
L’OCDE publie une étude intitulée « Trouver ses marques » qui regroupe 80 indicateurs d’intégration sur l’ensemble des pays occidentaux. François Héran souligne que les critères d’intégration se sont progressivement durcis : « La nécessité de savoir lire et écrire est beaucoup plus forte maintenant qu’elle ne l’était autrefois. On a rehaussé [en conséquence] le niveau d’exigence« .
Les pays européens réorientent leurs politiques vers l’attraction de travailleurs qualifiés, abandonnant le modèle d’immigration peu qualifiée. L’Allemagne impose désormais aux candidats à la nationalisation de « reconnaître la responsabilité de l’Allemagne dans l’extermination des juifs » face au développement de l’antisémitisme parmi certains nouveaux arrivants, illustrant les défis civiques de l’intégration.
« La France reste au 17ème rang européen de la proportion d’immigrés dans la population »
Contrairement aux discours alarmistes, François Héran rappelle que la France « [n’est pas] aux avant-postes du phénomène migratoire, nous sommes au 17ème rang » des pays de l’OCDE par la proportion d’immigrés dans la population, battant en brèche le « grand mythe de l’attractivité« .
Pour Didier Leschi, il y a des problèmes sociaux indéniables : « 21 % des personnes pauvres sont des personnes immigrées. Le taux de pauvreté des immigrés est supérieur à 30 %« , avec une concentration significative puisque « un ménage d’origine algérienne sur deux vit dans du logement social selon l’INSEE« . Cette situation génère une « concurrence entre catégories populaires pour accéder au logement social » dans un contexte de désindustrialisation et d’ubérisation du salariat. Pour le haut fonctionnaire, « une partie des immigrés sont la projection du chaos du monde, de l’échec des décolonisations. Ce sont plus de 10 000 algériens qui ont passé la Méditerranée en 2024 au risque de leur vie« .
Philippe de Villiers à l’initiative d’une pétition en faveur d’un référendum sur l’immigration
L’initiative de Philippe de Villiers réclamant un référendum sur l’immigration ayant obtenu plus d’un million de signatures en une semaine s’inscrit dans une stratégie populiste de « contournement des élites politiques et médiatiques » pour François Héran. Le sociologue dénonce la « pensée binaire du référendum » qui transforme les 60-70% de Français estimant qu’il y a « trop d’immigrés » en 10-11% seulement « quand vous regardez secteur après secteur » les besoins précis. Ainsi « Didier Leschi donne raison à Philippe de Villiers » selon lui.
Cette instrumentalisation politique exploite l' »insécurité culturelle » (Laurent Bouvet) dans des sociétés « de plus en plus déstructurées par des effets de mondialisation » selon Didier Leschi. La présence d’Eric Zemmour ou l’intervention d’Elon Musk lors des manifestations londoniennes avec des propos très forts (« Que vous choisissiez ou non la violence, la violence viendra à vous« ) illustrent cette internationalisation de la question. Ils misent sur l’exacerbation du ressentiment contre les données factuelles, François Héran notant que « la statistique ne paie pas alors que la démagogie paye« .