
ARTICLE – « L’image de l’État central n’a cessé de se dégrader auprès des Français : il n’est plus une référence mais un problème »
Par Thibault Tellier. Publié le 11/09/2025
Un sondage paru le 25 août révèle que 71 % des Français interrogés se disent favorables à une forme d’organisation territoriale qui serait fédérale. Mais de quoi parle-t-on précisément et surtout, comment cette idée a-t-elle évolué en France ? Analyse avec Thibault Tellier, professeur des universités à Sciences Po Rennes.
Un sondage réalisé par l’Ifop auprès d’un échantillon de 2 000 personnes et publié le 25 août dernier indique que plus des deux tiers des Français interrogés (68 %) estiment que les collectivités locales en France n’ont « pas assez de pouvoir par rapport à l’État ». Il s’agit d’un chiffre en hausse de 18 points par rapport à 2012. On observe également que la tendance est transpartisane (79 % chez les partisans du Rassemblement national) et traverse à la fois les catégories sociales (73 % chez les seniors) et territoriales (75 % dans les zones rurales). On peut y voir une très large reconnaissance des Français envers les lois de décentralisation qui auront bientôt un demi-siècle (1981-1983).
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Aujourd’hui, les conseils généraux et régionaux appartiennent pleinement à notre système politico-administratif et aucun parti politique ne songerait à remettre en cause leurs domaines de compétences. Tout comme les langues régionales qui recueillent 77 % de satisfecit parmi les Français interrogés. Tout cela peut-il conduire à passer à la vitesse supérieure, à savoir la revendication d’un État fédéral ? 71 % des sondés se disent aussi favorables à voir la France s’orienter vers un régime de ce type.
De ce point de vue, il est assez logique de retrouver les plus forts scores parmi les régions qui ont été, historiquement, en tête du combat régionaliste : l’Alsace (86 %), la Bretagne (78 %), la Corse (76 %). Mais de quoi parle-t-on exactement et surtout, comment l’idée fédéraliste a-t-elle évolué en France durant l’époque contemporaine ?
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Le terme « fédéralisme » a un sens précis et ne suggère pas uniquement d’accorder davantage de prérogatives aux pouvoirs locaux. Il ne faut pas confondre aussi régionalisation et régionalisme. Il constitue bien une forme d’organisation territoriale spécifique des États comme c’est le cas pour les États-Unis depuis son origine comme État indépendant et souverain.
En Europe, la situation semble plus complexe si l’on se réfère à certains processus récents.
La Belgique, prenant acte du désaccord séculaire entre les Flamands et les Wallons a opté pour un régime fédéral depuis 1993. L’Espagne postfranquiste s’est prononcé en faveur du régime dit « des autonomies », en particulier pour des régions comme le Pays basque ou la Catalogne. L’Italie, dont les racines fédéralistes remontent au Risorgimento, dispose depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale de régions à « statut spécial » (cinq à ce jour) qui leur définit, par une loi constitutionnelle, un statut spécifique en fonction de critères propres à chacune d’entre elles (politique, linguistique, économique…). Sous la pression de mouvements sécessionnistes tels que la Ligue lombarde d’Umberto Bossi créée en 1986, la tendance en faveur de l’autonomie des institutions locales s’est accentuée.
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Ces régions bénéficient en particulier vis-à-vis de Rome d’une très grande liberté fiscale. Ce qui n’est nullement le cas en France où la réforme des finances locales, pourtant réclamée à cor et à cri par les élus locaux à chaque projet de loi sur l’organisation territoriale est dans les faits un serpent de mer depuis le vote des lois de décentralisation au début des années 1980. Le vote de l’acte II de la décentralisation en 2003 a bien acté par une loi constitutionnelle le principe de l’organisation territoriale de la France ; elle n’a pas pour autant rebattu les cartes de la fiscalité locale. De même, le redécoupage des régions décidé de manière arbitraire par le pouvoir central en 2015 a certes donné naissance à des grandes régions mais sans leur donner réellement les capacités d’agir.
INCOMPRÉHENSION À L’ÉGARD DE L’IMPUISSANCE DE L’ÉTAT
Pour montrer en quoi la décentralisation reste encore très largement dans les mains de l’État central, on peut aussi citer la décision d’Emmanuel Macron, de manière tout aussi non concertée avec les principaux intéressés, de supprimer au 1er janvier 2023 la taxe d’habitation sur la résidence principale. Présentée comme une bonne nouvelle pour les contribuables, elle s’est aussi avérée être un cadeau empoisonné pour les villes qui ont ainsi été privées d’un potentiel fiscal d’autant plus utile en ces temps de disette financière. De quoi renforcer leur dépendance vis-à-vis de l’État et de la dotation globale de fonctionnement. Tout cela montre que la France, malgré une forte avancée en matière de décentralisation, reste encore largement étrangère au fédéralisme. Peut-être avant tout pour des raisons historiques, la France étant aussi le pays qui a inventé la doctrine politique du jacobinisme.
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Historiquement, elle date de la Révolution française. Mais il ne faut pas oublier pour autant que depuis Hugues Capet en 987, l’effort des rois de France, toutes dynasties confondues, a tendu vers l’unité territoriale du royaume. Avant d’avoir été jacobine, la France a été colbertiste, donnant ainsi à l’État une place centrale. Mais c’est la révolution qui a en effet idéologisé la question. Après la disparition des provinces en 1789 et la création des départements, la question de l’unité nationale devient centrale comme le montre la Fête de la Fédération le 14 juillet 1790. Après la chute du roi et la guerre avec l’Autriche, le débat se radicalise. Le mot « fédéraliste » devient pour les Montagnards la principale accusation envers ceux que l’on accuse de comploter contre la nation. En particulier les Girondins.
À la tribune de la Convention nationale le 27 janvier 1794, le député du Midi, Bertrand Barrère, s’exclame : « Nous avons révolutionné le gouvernement, les mœurs, la pensée, révolutionnons aussi la langue ; le fédéralisme et la superstition parlent bas breton, l’émigration et la haine de la République parlent allemand, la contre-révolution parle italien et le fanatisme parle basque. Brisons ces instruments de dommage et d’erreur ».
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Dès lors, le fédéralisme sera considéré comme le parti de l’étranger et deviendra, il est vrai, un registre de la lutte anti-jacobine menée notamment par l’Action française durant la Troisième République. Pour Charles Maurras, il s’agit de « délivrer de leurs cages départementales les âmes de nos provinces ». « Nous sommes des autonomistes, nous sommes des fédéralistes » ajoute-t-il. Des travaux d’historiens ont depuis montré qu’à la lumière de la réalité historique, il n’est guère possible d’opposer frontalement jacobinisme et fédéralisme.
En particulier sous la IIIe République, la « Grande Nation » de 1789 a cohabité en bonne intelligence avec ce que l’on appelle les « petites patries ». Avant elle, le Second Empire avait lui aussi expérimenté le compromis. On prête au ministre de l’Intérieur de Napoléon III Victor de Persigny la formule suivante : « On peut gouverner de loin mais on n’administre bien que de très ». Par la suite, le sociologue Pierre Grémion forgera le terme de « jacobinisme apprivoisé » pour définir toute l’étendue des relations entre élus locaux et représentant de l’État, en l’occurrence les préfets.
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Assurément, le fédéralisme n’appartient pas à la culture politique de la France, ni même à son identité territoriale. On peut donc surtout voir dans ces 71 % une défiance des Français vis-à-vis de l’État central qui a occupé la scène nationale de manière omnipotente jusqu’aux années 1980. Depuis cette date, et malgré des réformes, il n’a cessé de voir son image se dégrader auprès des Français. Il est devenu au fil du temps non plus une référence mais un problème. Ce qui a d’autant plus d’effets dans un pays comme la France où la naissance de l’État a précédé celle de la Nation.
Le ralliement d’une partie des Français aux thèses fédéralistes peut dès lors s’expliquer par une incompréhension de plus en plus forte à l’égard de l’impuissance de l’État et de ses représentants (autant les élus de la Nation que les administrations), et peut-être moins par l’adhésion réelle à un système qui a sa logique propre. Il ne faut pas non plus oublier que depuis le traité de Maastricht en 1992, la France a aussi abandonné une partie de sa souveraineté aux instances européennes. Une autre manière de déconsidérer l’État national au profit d’un système européen que les Français ont pourtant rejeté en 2005. Le local peut apparaître comme une sorte de référence culturelle, voire identitaire.
À cet égard, on méditera l’exemple du général de Gaulle qui fut tout à la fois l’opposant à une Europe supranationale, le garant de l’unité nationale et le promoteur de la réforme régionale en 1969.