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LA CRISE DU REGIME MACRON DOIT SE CONCLURE PAR UNE RUPTURE DEMOCRATIQUE

ARTICLE – Puisqu’Emmanuel Macron est le vrai noeud du problème, par quelles voies pourrait-il être la solution ?

Emmanuel Macron est aujourd’hui confronté à une impopularité abyssale et une crise institutionnelle inédite sous la Ve République. Isolé, sans majorité stable, et désavoué par une partie de ses anciens soutiens, le président incarne à la fois le symptôme et le verrou de la paralysie politique actuelle. Pourtant, du fait même de la Constitution, il reste au centre du jeu. Démission, dissolution, référendum, gouvernement technique ou union nationale : toutes les issues possibles passent par lui. Mais en a-t-il encore le crédit politique, l’autorité ou les relais pour imposer une sortie de crise ?

Christophe BouillaudetBertrand Saint-Germain ATLANTICO 7 10 25

Atlantico : Emmanuel Macron est frappé par une impopularité chronique, inédite sous la Ve République. A la différence même de François Hollande, il ne peut plus compter sur un socle présidentiel. Sa majorité n’existe plus, même fictivement. Est-il le principal verrou à l’amélioration de la situation politique actuelle ?

Christophe Bouillaud : Oui, clairement. En plus de son impopularité auprès des simples citoyens, avec bien sûr des nuances selon leur orientation idéologique, à ce stade, lundi soir en début de soirée, il semble qu’il ne soit guère mieux jugé par l’ensemble de la classe politique, y compris ses propres troupes ou alliés. La dissolution de juin 2024 constitue une telle erreur de jugement, et ses suites ont été tellement mal gérées par Emmanuel Macron qu’il me semble que personne ne le regrettera. Il n’y a bien que nos partenaires européens les plus favorables à une intégration européenne accrue qui le regretteront vraiment. De l’autre côté du Rhin, on n’a guère hâte de voir un Bardella ou une Le Pen à l’Elysée ou à Matignon, et encore moins un Mélenchon.

La seule solution serait à ce stade qu’il joue désormais le mort-vivant de l’Elysée et qu’il ne prétende plus avoir aucune influence sur les choix de politique intérieure jusqu’à son départ en 2027. On ne peut avoir perdu deux fois sa majorité parlementaire en 2022 et en 2024, et prétendre que l’on reste en droit d’avoir la possibilité de défendre mordicus tout ou partie de son bilan et plus encore de prendre encore toutes les grandes décisions.

Bertrand Saint-Germain : Si Emmanuel Macron n’est peut-être pas le principal verrou à l’amélioration de la situation politique actuelle, il est incontestablement au cœur de toutes les évolutions possibles.

Les hypothèses de sortie de crise sont limitées et l’on peut facilement les dénombrer, elles ont toutes en commun de porter sur la personne du président de la République.

La première hypothèse est celle de la démission volontaire du chef de l’État. Il nous a assuré du contraire, mais au regard du passé du personnage on n’est pas à une volte-face près.

La seconde hypothèse est celle de sa démission forcée résultant de la mise en œuvre de la procédure de destitution prévue à l’article 68 de la Constitution. Rien ne l’empêche, mais il n’est pas certain que la temporalité de sa mise en œuvre éventuelle coïncide avec l’impérieuse nécessité de trouver rapidement des solutions.

La troisième hypothèse réside dans la dissolution de l’Assemblée nationale. Elle suppose une décision du président de la République sur le fondement de l’article 12 de la Constitution. Au regard des perspectives pour le « socle commun » que dessinent les sondages, on imagine qu’Emmanuel Macron hésitera à recourir à cette solution.

La quatrième hypothèse résiderait dans la recherche d’un soutien populaire à une réforme proposée par la voie du référendum. L’article 11 de la Constitution autorise le recours à cette technique ; reste surtout à en déterminer le sujet et espérer que la réforme proposée (y compris si elle visait à modifier le mode de scrutin pour les législatives) ne soit pas rejetée de manière épidermique par les Français.

La dernière hypothèse réside dans la nomination d’un nouveau Premier ministre, à charge pour celui-ci de constituer un Gouvernement. Cela peut se faire, puisque l’article 49 de la Constitution n’oblige en rien un nouveau cabinet à se présenter devant l’Assemblée nationale, ni à y solliciter un quelconque vote. Cela sous la seule réserve que ce gouvernement ne fasse pas immédiatement l’objet d’une motion de censure.

Rappelons enfin la possibilité de recourir à l’article 16 de la Constitution et de prendre les pleins pouvoirs. Rien ne l’interdit juridiquement, le président de la République étant seul juge des circonstances justifiant d’y avoir recours ; cela reste néanmoins assez improbable.

Toutes ces solutions ont en commun de mettre Emmanuel Macron au centre du jeu politique. Si tout ne dépend pas de lui, tout passe par lui.

Les plus proches d’Emmanuel Macron, au moins sur le papier, à l’image de Gabriel Attal, se détournent du président de la République. Cela révèle-t-il qu’Emmanuel Macron, depuis la dissolution qu’il a décidée en 2024, n’est plus une figure unificatrice mais une figure de division ?

Christophe Bouillaud : Si l’aventure macroniste a pu être présentée comme une success story jusqu’à la réélection de ce dernier à la Présidence de la République en 2022, tout dysfonctionne depuis : une absence de majorité parlementaire aux législatives de 2022, une incapacité à rallier les LR dans une nouvelle majorité, du coup, une gouvernance à coup de 49.3, un changement brusque de Premier Ministre en passant d’une Elisabeth Borne à un Gabriel Attal sans qu’on sache bien trop pourquoi – était-elle trop engagée dans la transition écologique ? -,  des élections européennes catastrophiques, et une dissolution dans la foulée préparée en douce de ses propres alliés et de son Premier Ministre, un atermoiement coupable sous prétexte de Jeux Olympiques pour aboutir à une solution Barnier, la première chute d’un gouvernement suite à une motion de censure depuis les tous débuts de la Vème République, une chance donnée à un vieil allié usé et fatigué, un François Bayrou, qui se lance dans la recherche d’une confiance parlementaire impossible, et voilà pour couronner le tout un gouvernement Lecornu qui ne tient même pas 24h, pour nommer ensuite le même dans une mission d’explorateur comme on dirait dans le Royaume de Belgique. En effet, la mission confiée à un Lecornu démissionnaire pour rendu de la copie mercredi soir, c’est ce qui aurait dû être fait officiellement il y a un mois.  Et même, c’est ce qui aurait dû être fait dès l’été 2024 en cherchant un accord entre toute la gauche et le camp macroniste sur le nom d’une personnalité acceptable par les deux camps mais n’appartenant ni à l’un ni à l’autre.

Avec tout cela, on peut comprendre que presque tous les acteurs du macronisme historique soient quelque peu exaspérés, comme vient encore de le dire ce soir dans son intervention télévisée Gabriel Attal. En résumé, leur chef est nul. On serait au Royaume-Uni dans un régime parlementaire à l’ancienne il y a bien longtemps que les députés macronistes eux-mêmes auraient viré ce chef de gouvernement pour mettre à la place un autre dirigeant.

Bertrand Saint-Germain : Cette question n’appelle guère de commentaires de nature juridique ! Ce qui est certain c’est que toutes les solutions passent par lui. Qu’il s’agisse de nommer un Premier ministre, de dissoudre ou de recourir au référendum, voire de démissionner, la décision est entre les mains d’Emmanuel Macron. C’est d’ailleurs la loi d’airain née de l’évolution de notre pratique politique depuis le quinquennat. Le président appuyé sur sa majorité fait face à l’opinion et aux débats politiques, sans filtre, sans fusible entre sa politique et les Français. Dès lors que le mécontentement gronde, personne ne peut plus protéger le président ; il est seul, il est nu. Au regard de l’estime que semblent avoir les Français pour lui aujourd’hui (d’après les enquêtes mesurées de l’opinion), nulle surprise à ce que ceux qui furent ses proches se détournent de lui. Et cela d’autant plus qu’il lui est interdit de se présenter aux prochaines élections présidentielles. Aucune figure politique ne veut obérer son avenir en se rapprochant d’un homme qui fait désormais l’unité contre lui.

Quelles solutions politiques s’offrent encore à Emmanuel Macron ? Peut-il nommer un Premier ministre socialiste, un gouvernement technique ou encore une surprise avec un gouvernement d’union nationale. Est-il en mesure d’imposer l’une ou l’autre de ces solutions ?

Bertrand Saint-Germain : La solution politique la plus probable c’est effectivement de nommer un nouveau Premier ministre et de le charger de constituer un Gouvernement. Comment cela pourrait-il fonctionner ? Il faut avant tout tordre le cou à l’idée de gouvernement technique. Si la formule possède un certain sens politique, il faut garder à l’esprit qu’elle ne possède aucune portée juridique. Parler de gouvernement technique vise à éviter l’opprobre politique -et peut-être la censure- qu’est susceptible de subir tout nouveau cabinet ; pour autant tout nouveau gouvernement sera confronté aux mêmes règles juridiques et impératifs mathématiques. Il n’existe, en additionnant les forces de l’arc politique allant des socialistes jusqu’aux LR, qu’un tout petit peu plus de 300 députés susceptibles de soutenir un gouvernement ; et par ailleurs, la somme des élus RN, UDR, LFI, communistes et écologistes atteint environ 260 députés. La marge de manœuvre d’Emmanuel Macron et du futur Premier ministre se trouve entre ces deux chiffres.

Juridiquement, il faut se souvenir qu’un nouveau gouvernement n’a pas besoin de recourir à un vote parlementaire, pas plus qu’il n’est obligé d’engager sa responsabilité devant l’Assemblée nationale ; la confiance du président de la République suffit pour former un nouveau cabinet. Dès lors et en théorie, nous pouvons avoir un nouveau gouvernement dès aujourd’hui et celui-ci commencer à gouverner. La difficulté sera alors de nature mathématique et politique. En absence de majorité nette soutenant ce cabinet celui-ci louvoiera perpétuellement au risque d’une censure. Une motion de censure peut être déposée à tout moment et le gouvernement chuter. Cette motion ne peut être adoptée qu’à la majorité des membres composant l’Assemblée. Cela signifie donc que les députés s’abstenant lors du vote ou refusant d’y prendre part sont de facto des soutiens politiques du gouvernement, puisque la motion doit avoir la majorité absolue des membres de l’Assemblée (soit 289 si tous les sièges sont pourvus). Par ailleurs, il ne faut pas perdre de vue qu’en droit une censure ne signifie pas la dissolution de l’Assemblée (c’est d’ailleurs la situation actuelle).

Dès lors tout nouveau cabinet sera confronté à la nécessité de ne pas réunir contre lui une majorité absolue pour le censurer… Tout le reste est un calcul politique des autres forces. Souhaitent-elles réellement retourner immédiatement devant les électeurs pour des élections en novembre ou décembre prochain ? Se satisferont-elles au contraire du statu quo et si oui jusqu’à quand ? Nul ne le sait. Il paraît toutefois politiquement assez improbable que cette situation perdure jusqu’à la date actuellement prévue des élections présidentielles, dans dix-huit mois.

Christophe Bouillaud : Ce lundi soir, avec l’idée de nommer Lecornu explorateur au sens belge du terme, les options qui restent à Emmanuel Macron sont limitées. Pour que cela tienne, il faudrait qu’à la fois les LR et le PS décident qu’il est urgent de ne pas prendre le risque d’une dissolution ou d’une élection présidentielle anticipée. En dehors d’une guerre ouverte avec la Russie d’ici mercredi soir, ce que j’aimerais autant comme tout un chacun éviter personnellement de vivre, je vois mal ce qui pourrait pousser ces deux partis à soutenir ensemble un gouvernement Lecornu ou tout autre formule similaire.

L’appel à un Premier Ministre socialiste me parait de point de vue tout aussi lunaire. Vu les effectifs à l’Assemblée, il faudrait que ce Premier Ministre ait le soutien de son parti, du reste de la gauche, voire de LFI, et de tout le bloc central des macronistes.

Le gouvernement d’union nationale supposerait que les hostilités avec la Fédération de Russie soient ouvertes et que nous soyons vraiment en guerre. Sans envisager cette éventualité funeste, l’hypothèse du gouvernement technique autour d’une personnalité ni PS, ni LR, ni macroniste, mais un peu connue, me parait à ce stade difficile à envisager. Ce qui pourrait pousser à une telle solution serait une crise majeure sur la dette publique française dans  les heures qui viennent, une tempête obligataire qu’il faudrait arrêter de suite. Cela peut certes arriver, mais là encore avec quel soutien parlementaire formerait-on ce gouvernement des sages chargé d’apaiser la fureur des marchés financiers ? Et avec quel personnel ? L’actuel Gouverneur de la Banque de France ? Sur quels choix politiques ? Et ensuite quels ministres techniques ? L’Italie a recouru souvent depuis les années 1990 à ce genre de formule, mais il faut rappeler que les dirigeants de la Banque centrale ou anciens Commissaires européens appelés ainsi à la tête du gouvernement avaient déjà une stature publique avant leur nomination. Nous avons connu cela jadis avec un Raymond Barre, le « meilleur économiste de France », nommé Premier Ministre en 1976. Avons-nous actuellement cette élite de réserve à disposition ? Est-ce que le gouverneur actuel de la Banque de France serait prêt à jouer ce rôle ?

A ce stade, Emmanuel Macron a fait trop d’erreurs depuis 2022 pour pouvoir encore imposer quoi que ce soit.

Il reste encore des outils constitutionnels à Emmanuel Macron, la dissolution, la démission ou encore le déclenchement de l’article 11 sur un référendum du mode de scrutin du Parlement. Sont-ce des issues possibles ? Si oui, comment ?

Bertrand Saint-Germain : Les marges de manœuvre d’Emmanuel Macron sont extrêmement faibles. Si la démission reste toujours possible, le président a affirmé qu’il resterait en fonction quoi qu’il arrive… Dès lors, nul ne sait ce qu’il pourra décider…

Si la démission semble hautement improbable compte tenu des propos du président, la dissolution reste techniquement toujours possible. Par ailleurs, il convient e garder à l’esprit que celle-ci ne règle en rien la crise actuelle ! Elle n’aura pour effet que de reporter sur les gouvernants suivants la gestion des problèmes politiques…

Le recours au référendum reste un outil à la disposition du président. Effectivement, il peut choisir de recourir au référendum pour imposer une réforme législative. Si rien n’interdit en théorie qu’il utilise ce pouvoir pour museler le Parlement, cette solution semble assez improbable. Pour autant, l’idée d’une modification du mode de scrutin par recours au référendum reste très intéressante ; d’autant que rien ne l’interdit. Difficile d’en dire plus sans connaître les contours d’une telle réforme. Cela fonctionnerait-il aux yeux des Français ? Rien n’est moins certain ; sachant en outre que dans le même temps la discussion budgétaire devra être menée à bien… Cela semble très complexe. La seule solution durable, c’est bien le départ du président de la République ; il s’agit non seulement de l’esprit de la Ve République, mais surtout du respect pur et simple de la Démocratie.

Christophe Bouillaud : Honnêtement, un référendum sur l’article 11 sur quelque sujet que ce soit serait joué d’avance. Le cartel des non à la proposition soutenue par Emmanuel Macron l’emporterait sans difficulté, et cela jouerait le rôle d’un magnifique recall vote avec l’obligation politique pour ce dernier de démissionner. En plus, pour actionner l’article 11, encore faut-il avoir un gouvernement. De toute façon, on ne peut pas être et avoir été. Macron aurait pu être un réformateur encore en 2022, nous sommes en 2025, il est bien trop tard.  

Ensuite, la dissolution est sans doute l’hypothèse la plus probable. Les deux jours laissés à Lecornu pour retrouver une espérance de majorité en ramenant au moins les LR à bord de l’embarcation macroniste me parait de ce point de vue une façon pour Emmanuel Macron de rejeter le blâme de cette dernière sur les partis qui n’auront pas voulu négocier vraiment. Je n’ose imaginer les difficultés qu’auront les désormais ex-macronistes à participer avec succès à cette élection anticipée. Entre une gauche divisée, un centre démotivé, des LR peu clairs, l’alliance RN-UDR aura toutes ses chances.

Enfin, la démission. Comme beaucoup de gens, j’aurais tendance à penser qu’Emmanuel Macron ne voudra pas finir ainsi, ce qui lui garantit, vu ce qui nous attend ensuite, la place peu enviable de pire dirigeant que la France ait connu depuis 1945. Son ego en prendra un coup. Par contre, on peut se demander si elle ne finira pas par s’imposer tant le personnage parait désormais isolé. La libération de la parole, de la part des commentateurs politiques les plus modérés et des politiciens de son propre camp, finira par avoir son effet.

Pas de mystère, que ce soit la dissolution ou bien la démission, c’est l’entrée dans une crise majeure dont Emmanuel Macron sera tenu entièrement responsable par tout le monde. Il ne lui reste plus que le mince espoir d’être sauvé de ce sort peu enviable par l’accord miraculeux que Lecornu trouverait d’ici mercredi soir avec les partis situés entre LFI et le RN pour prolonger la législature. 

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