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WOKISME (3) : DÉRIVES D’UNE UNIVERSTÉ FRACTURÉE ET MENACÉE

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Tribune collective – Wokisme : « Sous-financée, fracturée, idéologisée, l’université ne remplit plus sa mission fondamentale »

Publié le 30/05/2025 MARIANNE

Wokisme : « Sous-financée, fracturée, idéologisée, l’université ne remplit plus sa mission fondamentale »

Malgré une tentative de censure liée au contexte politique et international, « Face à l’obscurantisme woke », coordonné par Pierre Vermeren, Emmanuelle Hénin et Xavier-Laurent Salvador, est finalement paru le 30 avril dernier. Cet ouvrage collectif met en lumière le délabrement et la dérive idéologique de l’université qui, sous des apparences parfois prestigieuses ou conformistes, perd sa mission première : transmettre un savoir et guider les étudiants vers la connaissance. Dans cette tribune, les trois coordinateurs de l’ouvrage soulignent l’urgence d’un sursaut collectif.

Censure préventive, tribunes diffamantes, siège de l’éditeur vandalisé, appels au boycott : Face à l’obscurantisme woke, que nous avons dirigé, dérange manifestement. Il figure depuis des semaines en tête des ventes en librairie et plus encore en ligne, tandis que ses détracteurs, faute d’arguments, agitent l’épouvantail antifasciste. Pourquoi un tel écho pour un ouvrage qui s’attaque à une idéologie déjà abondamment commentée ?

L’UNIVERSITÉ FRANÇAISE, ATTAQUÉE DE L’INTÉRIEUR ET DE L’EXTÉRIEUR

Parce que nous y opérons un déplacement d’analyse : ce ne sont pas tant les racines intellectuelles du wokisme que nous documentons, que ses effets délétères concrets sur le savoir, l’université et la République. Car le wokisme n’est pas seulement une idéologie. Il est un ignorantisme, une tartufferie, un opportunisme.

Un ignorantisme d’abord, qui se nourrit de l’inculture subie mais croissante des jeunes générations. Il leur propose une vision binaire du monde, un monde de manga ou de jeu vidéo : d’un côté les méchants dominants, de l’autre les gentils dominés. Ignorantisme condescendant, sûr de sa supériorité morale, qui rejette l’héritage occidental comme une souillure à effacer, quitte à tuer la poule aux œufs d’or. Ignorantisme paresseux, qui préfère la récitation d’un catéchisme à la prise de risque intellectuelle. Ignorantisme dangereux enfin, car en sapant les fondements du débat démocratique, il fragilise chaque jour un peu plus notre pacte républicain.

Mais le wokisme est aussi une tartufferie, voire un cynisme : combien de présidents d’université pensent au bien des étudiants quand ils programment des mois du genre, des mois de la diversité, promeuvent l’écriture inclusive et le langage égalitaire, enrôlant une bureaucratie pléthorique au service de cette ingénierie sociale ? Combien de directeurs de musée croient sincèrement accomplir leur mission quand ils n’achètent plus que des œuvres de femmes, sans regarder à leur qualité, ou quand ils imposent au visiteur un prisme décolonial systématique ?

Enfin, le wokisme est aussi un opportunisme : dans un système fortement concurrentiel et géré par les technocrates bruxellois, la reprise de certains mots-clés dans les projets de recherche académique est le meilleur moyen d’obtenir des financements – sans parler des retombées très lucratives de la propagande transactiviste pour le secteur médico-pharmaceutique, ou des profits générés par les discours identitaires en termes de segmentation du marché.

Nous n’avons aucun agenda politique, mais nous tirons le signal d’alarme. Notre agenda se limite à la défense de l’université française, sujet qui passionne à juste titre nos interviewers. Pilier de la République et creuset du savoir, attaquée de l’intérieur et de l’extérieur, méprisée par nos dirigeants politiques qui lui refusent un ministre, tandis que nos élites préfèrent pour leurs enfants n’importe quel établissement privé en France ou à l’étranger -fût-ce le plus médiocre – afin de lui échapper, notre université est au bord de l’effondrement.

MINÉE PAR LA PRÉCARITÉ ET L’IDÉOLOGIE

Sous-financée, fracturée, idéologisée, elle ne remplit plus sa mission fondamentale : transmettre la connaissance, former l’esprit critique et préparer les jeunes à devenir des citoyens éclairés. Cette dérive n’est pas le fruit du hasard. Elle résulte d’un enchaînement de décisions politiques hasardeuses, d’un désengagement progressif de l’État, et d’un laisser-faire face à la montée de logiques communautaires, identitaires et idéologiques. La loi LRU de 2007, en vantant l’autonomie des universités, a surtout livré ces établissements à des logiques managériales qui concentrent les pouvoirs entre les mains de présidents aux compétences stratégiques inégales. Dans certains cas, la démocratie universitaire est devenue une fiction. Les disparités entre établissements se sont accrues. 

Des universités prestigieuses tentent de sauver les apparences, pendant que d’autres peinent à payer leur chauffage ou à maintenir leurs bâtiments en état. Mais le mal est plus profond encore. Dans de nombreux campus, la liberté académique est menacée. Le wokisme, importé sans esprit critique des campus nord-américains, y fait des ravages. Cours annulés, enseignants intimidés, autodafés symboliques au nom de la « décolonisation des savoirs » : l’université, au lieu de former à la complexité du réel, devient parfois un laboratoire d’activisme militant. Les étudiants en désaccord avec la doxa sont harcelés, par leurs camarades ou par des enseignants, sans que l’institution réagisse.

Et pendant que les débats sur le genre grammatical ou la « blanchité des curricula » occupent le devant de la scène, les besoins réels sont ignorés. Les enseignants-chercheurs croulent sous les tâches. Les postes de titulaires sont supprimés et les cours de plus en plus confiés à des vacataires sous-payés, puisés parmi les légions de chercheurs prolétarisés. Les personnels administratifs sont précarisés. Les étudiants, quant à eux, s’entassent dans des amphithéâtres vétustes, et peinent à se loger ou à se nourrir. Faute d’une politique d’orientation efficace, le taux d’échec en première année est de 60 %, ce qui coûte plus de 500 millions d’euros à la collectivité.

UN DÉLABREMENT QUI PROFITE AU SECTEUR PRIVÉ

Comble du cynisme : les universités reçoivent chaque année des centaines de millions d’euros via la Contribution Vie Étudiante et de Campus (CVEC) – 103 euros par étudiant, prélevés obligatoirement. Ce fonds devait financer des actions concrètes : soutien psychologique, accompagnement social, sport universitaire. Dans les faits, trop d’universités utilisent cet argent pour financer des colloques fumeux, des conférences idéologisées ou des événements qui relèvent plus de l’agit-prop que du service à l’étudiant. Certains établissements ont ainsi financé des ateliers de « déconstruction » raciale ou de « sensibilisation à l’écriture inclusive », pendant que les BU ferment à 18 heures et que les étudiants n’ont pas accès à un psychologue. C’est un détournement moral, sinon légal, d’un fonds pourtant vital.

Ce délabrement ne profite qu’à un acteur : le secteur privé. En dix ans, les effectifs des établissements privés ont bondi de 70 %. Faute de lisibilité dans Parcoursup, faute de moyens, faute de perspectives, les familles font un choix en apparence rationnel : elles fuient le public. Est-ce cela, la promesse républicaine ? Une université publique reléguée, vidée de son ambition, où l’excellence se tait et où la peur de « mal penser » prend le pas sur la recherche ? Nous refusons cette fatalité qui privilégie des « studies » artificielles quitte à cesser de transmettre et faire vivre des pans entiers du patrimoine intellectuel et artistique de l’Humanité.

L’université doit redevenir un sanctuaire du savoir, un espace de liberté et d’exigence. Cela suppose un réinvestissement massif, un retour à une gouvernance collégiale, une tolérance zéro face aux dérives idéologiques, et une vigilance accrue sur l’usage des fonds publics européens et nationaux, en particulier la CVEC. Ce n’est pas une question corporatiste. C’est une exigence nationale. Car sans université digne de ce nom, il n’y aura ni élite républicaine, ni innovation scientifique – regardez l’effondrement des brevets français –, ni société éclairée. Il est encore temps. Mais il faut agir. Maintenant.

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