
La dégradation de la mobilité sociale en France, de l’effort au passe-droit.
La tribune de la Fonderie du Réel publiée sur le site de Marianne évoque la dégradation de la mobilité sociale en France, passant d’une République de l’effort à une République du passe-droit.
L’article souligne que la foi dans le travail comme voie d’ascension sociale s’est érodée depuis les années 2000, laissant huit jeunes sur dix dans la même classe sociale que leurs parents. La stagnation des salaires et l’inaccessibilité des opportunités ont exacerbé les inégalités.
Pour revitaliser l’ascenseur social, il est crucial de valoriser le travail, moderniser l’éducation et établir un nouveau contrat social axé sur l’effort et la méritocratie.
ARTICLE – « La République de l’effort s’est changée en République du passe-droit »
Par La Fonderie du Réel 11/11/2025 MARIANNE
Collectif de dirigeants, de hauts fonctionnaires et de professionnels venus du terrain, « transfuges de classe » pour la plupart, la « Fonderie du Réel » explique dans une tribune pour le site web de « Marianne » en quoi la panne de l’ascenseur social grippe notre République, selon eux. Il s’agirait de revaloriser le travail.
La foi dans le travail comme facteur de mobilité a longtemps été plus qu’une fable. Après-guerre, la croissance, l’industrialisation et l’école républicaine ont ouvert des horizons d’ascension : les ouvriers sont devenus techniciens, leurs enfants ingénieurs, parfois hauts fonctionnaires. Pendant trente ans, le revenu médian doublait à chaque génération. Mais cette dynamique s’est majoritairement brisée : la croissance s’est ralentie, l’école s’est figée, et l’université – censée universaliser les chances – a trahi sa promesse. Les diplômes se sont massifiés sans que les portes de la réussite ne s’élargissent. Le mérite n’est plus la clé : il faut désormais le bon nom ou le bon réseau.
La République de l’effort s’est changée en République du passe-droit. Jacques Chaban-Delmas l’avait pressenti dans son discours sur « la nouvelle société », à l’Assemblée nationale, le 16 septembre 1969, à une époque où tout est cela fonctionnait encore : « Nous vivons dans une société bloquée. […] Nous sommes encore un pays de castes. Des écarts excessifs de revenus, une mobilité sociale insuffisante maintiennent des cloisons anachroniques entre les groupes sociaux. »
LA MOBILITÉ SOCIALE PAR LE TRAVAIL EST EN PANNE
Selon France Stratégie, dans son rapport d’octobre 2023 pour l’Assemblée nationale, intitulé « Les politiques publiques en faveur de la mobilité sociale des jeunes », la progression de la mobilité sociale s’est arrêtée au début des années 2000. Huit jeunes sur dix occupent aujourd’hui la même position sociale que leurs parents. Contrairement aux générations d’après-guerre, les salariés d’aujourd’hui sont nettement moins nombreux à monter dans la société par le travail. Ils sont assignés à résidence. Selon l’Insee, près de deux tiers des actifs appartenant aux 20 % les plus modestes ou aux 20 % les plus aisés y demeurent dix-huit ans plus tard, signe d’une mobilité de revenu intragénérationnelle particulièrement faible.
Parmi les personnes déclarant à l’administration fiscale de très bas revenus en 2003, un tiers est encore dans cette situation en 2021. La mobilité des personnes à très bas revenus vers les hauts revenus est très faible : seulement 3 % parviennent à se hisser parmi les 30 % les plus aisées trois ans après, et 8 % 18 ans après. Dans le secteur privé, la moitié des salariés qui avaient un bas revenu salarial en 2011 sont dans la même situation huit ans plus tard. Parmi les personnes restées salariées du privé entre 2011 et 2019, 46 % de celles qui étaient à bas revenu salarial en 2011 le sont encore en 2019. La DARES (Direction de l’animation de la recherche, des études et des statistiques) confirme que 16 % à 20 % des salariés n’ont jamais gagné plus que le voisinage du SMIC au cours de leur carrière, et qu’un autre 20 % oscille autour du seuil des bas salaires
Ce n’est pas qu’un échec statistique, mais un désenchantement existentiel. Nicolas Mathieu l’a mis en scène dans Leurs enfants après eux(Actes Sud, 2018) : une jeunesse assignée à résidence sociale, où l’effort ne promet plus rien. La dernière note du Haut-commissariat à la Stratégie et au Plan le confirme : malgré un niveau de diplôme inédit, les jeunes vivent moins bien que leurs aînés au même âge – insertion plus précaire, rendement décroissant des études, salaires d’entrée stagnants, accès au logement et au patrimoine bloqués. Et quand la jeunesse ne peut plus s’élever, la démocratie s’asphyxie. Sans compter que les fractures territoriales se creusent. Le blocage de l’ascenseur social est aussi spatial : entre métropoles surchauffées et périphéries délaissées, le coût du logement empêche la mobilité géographique.
REFONDER LA PROMESSE RÉPUBLICAINE
Les réseaux, la confiance, la visibilité se transmettent comme un capital. On assiste finalement à un retour de l’économie de la rente qui a précédé la Première Guerre mondiale par bien des aspects. La part du patrimoine hérité dans la richesse nationale est passée de 35 % dans les années 1970 à près de 60 % aujourd’hui. Une société d’héritiers se substitue à la société du travail.
L’image de l’ascenseur social ne convient plus : elle suppose un mouvement mécanique et vertical. La réalité est plus complexe : comme dans un « fluide chauffé », la convection sociale suppose que la chaleur monte et le froid redescende. C’est cette circulation de l’énergie humaine – talents, compétences, responsabilités – qui maintient la vitalité démocratique en gardant réel pour tous l’espoir d’une promotion sociale.
Il faut donc d’abord s’assurer de « faire circuler les talents » dans l’économie. Relancer la mobilité suppose d’ouvrir les parcours d’ascension : ouvrir les promotions internes, valoriser l’expérience autant que le diplôme, et créer des campus territoriaux de compétences associant entreprises, apprentissage et universités. Et puis, revaloriser le travail. Cela passe d’abord par une augmentation de notre productivité : depuis les années 2000, la productivité française n’a progressé en moyenne que de 0,8 % par an (moyenne dans l’OCDE : 1,3 %).
Cela passe aussi par une refonte de l’offre d’éducation et de formation, plus adaptée aujourd’hui à la demande du passé plus qu’aux besoins sociaux, économiques et technologiques. Le travail doit redevenir le premier levier d’enrichissement : rééquilibrer la fiscalité entre revenus du travail, rente foncière et héritage, lier salaires et productivité locale, renforcer participation et actionnariat salarié. Enfin, il faut distinguer le mérite de la rente. Favoriser la « convection », c’est refuser à la fois la rente héritée et l’égalitarisme paresseux : taxer la rente plutôt que le travail, récompenser l’effort, et restaurer le lien entre contribution et reconnaissance.
La République a tenu ses promesses quand le travail permettait de s’élever, de transmettre, de bâtir une vie meilleure. Aujourd’hui, cette promesse brisée nourrit la défiance et le repli. Aux responsables politiques, il revient aujourd’hui de remettre le travail au centre de la promesse républicaine. Nous voulons en faire la matière première d’un nouveau contrat social. C’est à cette tâche que nous appelons celles et ceux qui gouvernent : écouter le pays profond non pas pour l’apaiser, mais pour s’en inspirer. Que nul ne puisse, selon la formule de Beaumarchais, « se donner la peine de naître » mais que le travail permette à chacun de s’élever – telle est la conviction de la Fonderie du Réel. Telle est la promesse que tous les partis républicains devraient défendre.