Aller au contenu principal

L’ACTUALITÉ DES « FAUX MONNAYEURS « : LA PROLIFÉRATION DES FAUSSES VALEURS MONÉTAIRES ET MORALES

ARTICLE – « Les Faux-Monnayeurs » de Gide : un siècle après, la crise de confiance continue

Ce roman, publié en 1925, évoque de façon visionnaire la prolifération des fausses valeurs, monétaires et morales.

PARJEAN-LOUP BONNAMY. Publié le 30/12/2025 LE POINT

4 445 dollars l’once. Jamais l’or n’a atteint un cours aussi élevé. Cette appétence pour le métal précieux dénote une défiance certaine envers les devises. Le romancier André Gideaurait souri en voyant que ce record correspondait au centième anniversaire de son roman Les Faux-Monnayeurs, paru en 1925. Dans ce livre, Gide, qui obtiendra le prix Nobel en 1947, montrait l’impact psychologique de la méfiance envers les monnaies provoquée par la Première Guerre mondiale.

L’action se déroule à la Belle Époque, en 1905, vingt ans avant la parution du roman. La date n’est pas donnée explicitement, mais on la devine à travers la mention de la candidature de Maurice Barrès à l’Académie française.

Le personnage central est Bernard Profitendieu, adolescent rebelle et anticonformiste. Appartenant à une famille parisienne bourgeoise, il habite à deux pas du jardin du Luxembourg. Un jour de juin, il découvre qu’il est le fruit d’une infidélité de sa mère et que son père, le juge d’instruction Profitendieu, n’est donc pas son père biologique.

Il décide alors de fuguer, laissant une lettre pleine d’ironie et de défi au magistrat : « J’ai compris à la suite d’une certaine découverte que j’ai faite par hasard cet après-midi, que je dois cesser de vous considérer comme mon père, et c’est pour moi un immense soulagement. […] Je signe du ridicule nom qui est le vôtre, que je voudrais pouvoir vous rendre et qu’il me tarde de déshonorer. » Il passe sa première nuit d’errance chez son ami Olivier, jeune homme timide et maladroit, lui aussi fils de magistrat et féru de littérature. C’est le futur cinéaste Marc Allégret, que Gide a bien connu adolescent, qui servit de modèle à Olivier.

Le lendemain, Olivier va attendre son oncle Édouard, qui revient d’Angleterre, à la gare Saint-Lazare. À travers cet oncle écrivain, lui-même en train d’écrire un roman intitulé Les Faux-Monnayeurs, Gide opère une mise en abyme et se peint lui-même. Intrigué, Bernard suit Olivier et l’oncle Édouard sans qu’ils s’en aperçoivent. Édouard ayant déposé sa valise à la consigne de la gare et laissé tomber le ticket par terre sans s’en rendre compte, Bernard le ramasse et en profite pour s’emparer de la valise. Il y découvre un journal intime qu’il lit avec avidité, puis décide d’aller se présenter à Édouard à son hôtel pour lui rendre valise et journal. Amusé, Édouard décide de prendre Bernard comme secrétaire. À partir de là, le lecteur va suivre les péripéties d’Édouard et de Bernard. Plusieurs intrigues différentes vont s’entrecroiser.

On suit, par exemple, Georges, le petit frère d’Olivier, qui traverse une crise d’adolescence. Calculateur et intrépide, il se livre en secret à des pratiques illicites : d’abord la fréquentation d’une maison de prostitution (alors qu’il est mineur), puis un trafic de fausse monnaie, qui donnera son titre au roman. Il est tombé sous la coupe du jeune Ghéridanisol, lui aussi élève de la pension. Celui-ci monte un coup : il persuade Boris de se lever pendant l’étude (surveillée par le grand-père de Boris) et de poser un pistolet sur sa propre tête comme s’il allait se suicider, puis d’appuyer sur la détente. Ghéridanisol affirme que le pistolet n’est pas chargé et qu’il s’agit d’une plaisanterie, mais il sait en réalité très bien que l’arme est chargée. Boris se tue en plein milieu de l’étude, devant ses camarades et son grand-père.

Après cet événement traumatique, Georges (qui croyait lui aussi que l’arme n’était pas chargée) décide de rentrer dans le droit chemin. Cette scène s’inspire du suicide du jeune Nény, âgé de 15 ans, en pleine classe au lycée Blaise-Pascal de Clermont-Ferrand en 1909. Le roman s’achève quelques pages plus loin.

Roman sur le roman

Les Faux-Monnayeurs sont un roman des lieux : le 5e et le 6earrondissements, quartiers bourgeois et hauts lieux de la vie lycéenne, étudiante, intellectuelle et littéraire, avec la rue de Tournon où vit Bernard, le boulevard Saint-Germain, la rue Notre-Dame-des-Champs où habitent Olivier et Georges, le jardin du Luxembourg où « là, près de la fontaine Médicis, dans cette allée qui la domine, avaient coutume de se retrouver, chaque mercredi entre quatre et six, quelques-uns des camarades de Bernard ; on causait art, philosophie, sports, politique et littérature », la rue Vavin avec la pension Azaïs, la chapelle protestante de la rue Madame (qui existe toujours aujourd’hui), la Sorbonne où le jeune Bernard assiste à la proclamation des résultats du bac, le lycée Henri-IV…, le 8e arrondissement avec la gare Saint-Lazare, le lycée Condorcet, la rue du Faubourg-Saint-Honoré…, la station d’hiver de Saas-Fee, dans les Alpes suisses, au « paysage déclamatoire », avec « ascension de l’Hallalin – guides encordés, glaciers, précipices, avalanches, etc. Couchés dans un refuge au milieu des neiges, empilés avec d’autres touristes […] je ne dirai plus de mal de la Suisse : quand on est là-haut, qu’on a perdu de vue toute culture, toute végétation, tout ce qui rappelle l’avarice et la sottise des hommes, on a envie de chanter, de rire, de pleurer, de voler, de piquer une tête en plein ciel ou de se jeter à genoux ».

Il s’agit également d’un roman sur le roman. S’y entrecroisent récit, journal d’Édouard, lettres, interventions directes de l’auteur qui s’adresse au lecteur ou juge ses personnages… Le tout est ponctué de considérations sur le genre romanesque, qualifié par l’oncle Édouard de « lawless » (sans loi). On ne compte plus les milliers de khâgneux ou de candidats à l’agrégation qui ont depuis cité cette formule dans leurs dissertations de lettres. Le tour de force de Gide est d’avoir construit un roman extrêmement complexe, qui bouscule toutes les conventions, où de multiples histoires s’enchevêtrent… et d’être pourtant resté tout à fait clair. Malgré la sophistication de la construction, le lecteur n’est jamais perdu. Gide reste toujours parfaitement limpide, tant dans sa phrase que dans la conduite de son intrigue. Il prouve qu’on peut être novateur sans être obscur.

Chef-d’œuvre psychologique

C’est aussi un roman de l’adolescence. L’écrasante majorité des romans mettent en scène des adultes. Quelques-uns ont pour héros des enfants, comme Poil de Carotte de Jules Renard. Mais rares sont les romans de l’adolescence et du lycée. Le roman est d’ailleurs dédié à Roger Martin du Gard, qui fut aussi un peintre de l’adolescence dans sa saga Les Thibault. Notons que si ces personnages avaient été réels, un certain nombre d’entre eux auraient perdu la vie à la guerre, dix ans plus tard. La statistique est implacable : un jeune Français sur quatre perdit la vie au front. Les jeunes de la Belle Époque seront les morts de 14-18.

Les Faux-Monnayeurs sont également un chef-d’œuvre psychologique. Il y a probablement plus de psychologie dans une seule page du roman de Gide que dans certains manuels fort épais. On y voit la souffrance profonde de ceux qui jouent aux pitres et affectent de se moquer de tout. C’est par exemple le cas d’Armand, l’un des frères de Laura. On y cerne la joie nihiliste de la destruction chez des personnages comme le faux-monnayeur Strouvilhou, dont le discours préfigure le nazisme, ou son neveu Ghéridanisol, responsable de la mort du jeune Boris. Ce nom étrange du diabolique Ghéridanisol contient l’anagramme de Radiguet, le jeune romancier mort à 20 ans, ami de Cocteau et qui fit scandale en 1923 avec Le Diable au corps, livre où la femme d’un Poilu s’éprend d’un jeune homme pendant que son mari est au front.

Impostures

Enfin, il s’agit d’un roman économique : difficultés d’argent, circulation des signes monétaires, fausse-monnaie… Avant la Première Guerre mondiale, les monnaies, garanties par l’or, avaient une extrême stabilité. Comme l’évoque Stefan Zweig, on pouvait déposer une pièce dans un coffre et la retrouver quarante ans plus tard avec exactement la même valeur. De sa création en 1803 par Bonaparte à 1914, le franc germinal n’avait pas varié malgré la chute de Napoléon et l’invasion en 1814, les révolutions de 1830 et 1848, la guerre avec la Prusse, la Commune de 1871… Tout cela était extrêmement rassurant sur le plan psychologique et constituait un repère solide, presque métaphysique.

Mais la Première Guerre mondiale a fait voler en éclats cette stabilité. L’inflation a flambé, l’épargne s’est consumée. Moralement, les valeurs d’économie et d’épargne ont cessé d’être récompensées tandis que les spéculateurs et les profiteurs de guerre bâtissaient des fortunes.

À travers le thème de la fausse-monnaie maniée par des adolescents en 1905, Gide rétroprojette sur le passé les angoisses monétaires des années 1920. Il explore les conséquences mentales et morales de la perte de confiance dans la monnaie, comparable à une perte de foi religieuse. Les faux-monnayeurs sont à la fois ceux qui écoulent de la fausse-monnaie, mais aussi les imposteurs, ceux qui répandent de faux mots ou de fausses valeurs, comme Passavant.

Au moment où Gide publie le roman, la France est enlisée dans les difficultés budgétaires et financières. Cent ans plus tard, les choses n’ont guère changé.

*Jean-Loup Bonnamy est philosophe et essayiste. Dernier livre paru : L’Occident déboussolé (éditions de L’Observatoire, 2024).

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.