
ARTICLE – « Le Président qui s’est le plus intéressé à ce sujet » : Emmanuel Macron dans l’ombre des services secrets
Passionné par la série «Le bureau des légendes», Emmanuel Macron s’est beaucoup investi dans les services secrets. Avec des résultats contrastés comme l’explique Pierre Gastineau, auteur avec Antoine Izambard de l’enquête «Les espions du Président» aux éditions Albin Michel.
Ouest-France Patrice MOYON.Publié le 16/01/2026
« Lors de l’annexion de la Crimée en 2014, le renseignement français n’était pas présent à Kiev. Et rien n’a bougé dans les années qui ont suivi. Des directeurs de renseignement de l’époque nous ont confirmé avoir fait une grave erreur d’analyse entre 2014 et 2022. Personne n’a compris ce qui était en train de se jouer alors même que Vladimir Poutine était très clair sur ses ambitions », explique Pierre Gastineau, qui lève le voile avec Antoine Izambart sur l’action conduite par le Président de la République dans l’univers des services de renseignement.
Leur livre Les espions du président, paru en novembre 2025, dévoile des opérations clandestines mais aussi l’aveuglement face à Moscou ainsi que la montée en puissance des enjeux liés à l’économie.
Rien n’échappe à Emmanuel Macron. Pas même les services secrets ?
« Le renseignement, au mieux ça ne sert à rien, au pire c’est un nid à emmerdements », disait Jacques Chirac. Ce n’est visiblement pas la conviction d’Emmanuel Macron. Il est le Président de la Ve République qui s’est le plus intéressé à ce sujet avec même une passion pour la série Le bureau des légendes. Les chiffres sont là pour en témoigner. Entre 2017 et 2023, l’enveloppe budgétaire allouée à l’ensemble des services est passée de 2,4 milliards d’euros à 3,1 milliards d’euros. Et les effectifs ont crû de 10,1 % durant le premier quinquennat.
Dans quel but ?
On observe une extrême centralisation. Les services, selon Emmanuel Macron, servent d’abord à collecter de l’information et à faire de l’entrave mais pas à porter une analyse. Cette analyse, le Président de la République se la réserve. Il y a des traits communs avec son attitude pendant la crise du Covid. Il est sensé selon ses thuriféraires pouvoir devenir professeur de médecine en six semaines et maître espion de la même manière.
« Il y a eu quelques succès, mais aussi des échecs »
Et l’économie est désormais une question centrale. C’est le nouveau rôle des services secrets ?
La souveraineté est au cœur de cette réflexion. Il s’agit de protéger les entreprises de défense ou celles liées à l’énergie dans un contexte marqué par la guerre en Ukraine depuis 2022. Nicolas Sarkozy disposait déjà d’une task force à l’Élysée. Emmanuel Macron est allé plus loin. Il a poussé les services à développer cette compétence pour aider les entreprises actives dans les domaines de souveraineté (défense, énergie, etc.), à la fois à se défendre mais aussi à gagner des contrats à l’international. C’est le cas par exemple pour des marchés de sous-marins. La DGSE (Direction générale de la Sécurité extérieure) essaie désormais d’accompagner les entreprises pour les aider, par exemple à connaître les offres des concurrents.
Et cela donne des résultats ?
Il y a eu quelques succès mais aussi des échecs. On l’a vu avec le contrat portant sur la livraison de douze sous-marins à l’Australie pour un montant de 6,5 milliards d’euros. Un succès et une signature suivie d’un incroyable retournement. Car en matière de guerre économique, tous les coups sont permis.Les Britanniques et les Américains ont réussi à faire annuler ce contrat après sa signature. Sans que les signaux avant coureurs de ce revirement aient été détectés. Ceci étant, il y a bien une montée en puissance de la DGSE sur cette question. Elle dispose désormais d’une division dédiée à la sécurité économique. Et le nombre des écoutes consacré à cette question est là pour conforter cette analyse. Ce chiffre est en augmentation constante comme le souligne le « gendarme des écoutes » dans son rapport annuel.
« Une cyber Silicon Valley française aux portes de Rennes »
L’autre volet concerne la cybersécurité. Emmanuel Macron voulait s’inspirer d’Israël. Où en est-on ?
Beaucoup d’efforts ont été déployés. Ils sont notamment passés par la création d’un cyber campus en région parisienne. Mais il vivote et son président fondateur est parti. Loin de Paris en revanche, entre Rennes et Bruz (Ille-et-Vilaine), un autre écosystème monte en puissance.On y retrouve des acteurs de la DGA (Direction générale de l’armement), de la DGSE, de l’ANSSI ainsi que de nombreuses start-ups. L’action de l’ancien ministre Jean-Yves Le Drian y est pour beaucoup. Cet écosystème est en train de s’imposer comme la cyber Silicon Valley française aux portes de Rennes.
Ne plus dépendre des États-Unis pour l’analyse des données de renseignement, est-ce possible ?
La DGSI (Direction générale de la Sécurité intérieure) dépend en effet de Palantir, une société américaine pour l’analyse et la fusion de données. Une décision pour faire émerger un acteur français a été prise en 2018. Nous sommes fin 2025. Un champion français Chapsvision a bien été créé. Il a remporté les contrats de la DGSI mais sans pouvoir encore offrir le même niveau de services. Il y a quelques jours, l’engagement avec la société américaine Palantir a donc été renouvelé pour trois ans. Cela signifie, au moins à court terme que la France n’est toujours pas capable de traiter seule ces données de renseignement intérieur. Or Chapsvision a reçu des fonds, a eu des contrats, recruté des ingénieurs. Cela signifie que même lorsque tous les feux sont au vert, qu’il y a des investissements, des contrats et une volonté entrepreneuriale et politique, les résultats ne suivent pas.
Ce relatif échec relève d’une mauvaise gouvernance ou d’un retard technologique ?
En tout cas, pour l’instant, il faut bien constater que la France a encore du mal à être au niveau de cet acteur américain et à faire émerger un acteur commercial de classe mondiale.
« Il y a eu à l’égard de la Russie une faille majeure »
Tous les regards sont tournés vers l’Ukraine. Sur ce sujet, le renseignement français a-t-il été à la hauteur ?
Lors de l’annexion de la Crimée en 2014, le renseignement français n’était pas présent à Kiev. Et rien n’a bougé dans les années qui ont suivi. Des directeurs de renseignement de l’époque nous ont confirmé avoir fait une grave erreur d’analyse entre 2014 et 2022. Personne n’a compris ce qui était en train de se jouer alors même que Vladimir Poutine était très clair sur ses ambitions. Il s’est créé en France ce qu’on appelle une bulle cognitive en imaginant que les propos tenus par le Président russe ne correspondaient pas à ses intentions. Même lorsqu’il affirmait vouloir se débarrasser d’un régime nazi à Kiev. Mais ça se joue au-delà du monde du renseignement : les think tanks, les responsables militaires et politiques se sont en grande majorité persuadés que le régime russe n’était pas une menace pour l’Europe et la France et que Poutine ne déclencherait pas une guerre à grande échelle sur le continent européen. Nous avons projeté notre rationalité en refusant d’imaginer qu’elle pouvait ne pas correspondre à celle du Président russe.
Vous iriez jusqu’à parler d’aveuglement ?
On peut effectivement parler d’aveuglement. Il y a eu à l’égard de la Russie une faille majeure tout au long de cette période. La France et d’autres pays continentaux, comme l’Allemagne, n’ont voulu voir dans la Russie que le partenaire en matière énergétique et de lutte contre le terrorisme, et non une menace existentielle pour l’Union européenne.
Vous le rappelez dans le livre, la Russie continue à faire peur.
À la DGSE, il y a un mélange de peur et de fascination quand on évoque la Russie. Ce pays a été un partenaire face aux terroristes djihadistes et au risque de prolifération nucléaire. Réels, ces sujets ont quelque peu oblitéré les ambitions politiques de la Russie concernant l’Ukraine et les pays Baltes. Le pire pour certains a été de comprendre que les Américains avaient eu raison de prévenir lorsque la Russie a attaqué. Ce tropisme antiaméricain a participé de cet aveuglement.