

ARTICLE – «Dissolution…» : deux livres se penchent sur les fissures de la Ve République
Parus cet automne avant la nomination de Sébastien Lecornu, deux ouvrages, «la Dissolution de la Ve République», des juristes Denis Baranger et Olivier Beaud, et «Dissolution française», de l’ancien député Olivier Marleix, auscultent la pratique du pouvoir du chef de l’Etat et les conséquences de la dissolution.
ParVictor Boiteau. Publié le 13/12/2025 LIBÉRATION
Jeudi 27 novembre, Emmanuel Macron annonçait la création d’un service national volontaire visant à «renforcer le pacte noué entre notre nation et notre armée». Suscitant peu de réactions parmi les responsables politiques, l’annonce présidentielle a en revanche inspiré le constitutionnaliste Thibaud Mulier.
Sur X, le maître de conférences à l’Université Paris-Nanterre dénonçait la«persistance d’une lecture présidentialiste d’un inexistant «domaine réservé» – une notion forgée par Jacques Chaban-Delmas en 1959, écrite nulle part dans la Constitution, mais renvoyant à des domaines d’interventions où seul le président de la République serait décisionnaire, la politique étrangère et la défense.
Toujours fragilisé sur la scène nationale par la dissolution ratée de juin 2024, Emmanuel Macron s’en remet à ses prérogatives régaliennes. Une anomalie, selon Thibaut Mulier : «Un Président affaibli, sans assurance quant à une majorité parlementaire qui puisse voter ce nouveau [service national] d’ici l’été, annonce pourtant sa mise en place.» Le symbole d’un Président se vivant encore sous la Ve République triomphante, et son pendant parlementaire, le fait majoritaire ? La thèse est partagée par les auteurs de deux ouvrages publiés cet automne, avant la nomination de Sébastien Lecornu, et auscultant la pratique du pouvoir macronien depuis 2017 et les conséquences de la dissolution.
Une assise sociologique du macronisme originellement faible
Le premier, La dissolution de la Ve République (Les Petits matins), de Denis Baranger et Olivier Beaud, tous deux professeurs de droit public à l’Université Paris-Panthéon-Assas, décortique les deux quinquennats d’Emmanuel Macron à l’aune de la dissolution. Selon eux, la pratique verticale du pouvoir du chef de l’Etat, observée dès son élection en 2017, et dont la décision de dissoudre l’Assemblée nationale fut l’acmé, agit comme le miroir de la fragilisation continue de la Ve République, par l’effacement progressif du pouvoir du Parlement, la gouvernance du pays par décrets et ordonnances ou, plus profond encore, la rupture entre les institutions et le corps social.
A l’image d’un péché originel, les deux juristes estiment que l’assise sociologique du macronisme n’a jamais apporté une légitimité populaire suffisante au chef de l’Etat. «Tout au long de ses deux mandats, et malgré sa réélection, Emmanuel Macron n’a pas été réellement à même de bâtir une relation de légitimité avec le peuple et les représentants», écrivent les deux professeurs. Or malgré cette faiblesse structurelle, le chef de l’Etat s’est parfaitement moulé dans les habits de la Ve République, du «monarque républicain», selon l’expression de Maurice Duverger. Un exemple parmi d’autres : sitôt élu, il a décidé de prononcer un discours devant le Congrès réuni à Versailles, la veille de la déclaration de politique générale de son Premier ministre de l’époque, Édouard Philippe. Un effacement du rôle du chef du gouvernement inédit.
DE LOUIS XVI À MACRON, LA DISSOLUTION COMME REMÈDE MIRAGE
Même si «le présidentialisme est devenu institutionnellement minoritaire en 2022», avec la perte de sa majorité à l’Assemblée nationale, le chef de l’Etat a pourtant continué de gouverner avec les attributs et les gestes du présidentialisme. La fin du fait majoritaire, avancent Denis Baranger et Olivier Beaud, aurait pourtant dû conduire à une autre pratique du pouvoir, faite de discussions avec les autres forces politiques, de compromis et de partage des responsabilités. Il aura fallu attendre la nomination de Lecornu à Matignon, début octobre, pour voir un embryon de culture du compromis. Le chef du gouvernement a fait le choix de négocier avec le Parti socialiste pour l’examen des textes budgétaires pour 2024. Une option pour l’instant payante : les députés ont adopté mardi 9 décembre en seconde lecture le budget de la Sécurité sociale.
«Le Président ne pouvait plus faire seul ce qu’il voulait»
Disparu en juillet, Olivier Marleix, l’ex-chef des députés Les Républicains (LR), raconte, lui, dans son livre Dissolution française (Robert Laffont), l’alliance contrariée de la droite avec le camp présidentiel. Témoignage posthume, il revient sur le rôle pivot qu’a joué son groupe, à l’époque composé de 62 députés, devenu partenaire incontournable du gouvernement d’Élisabeth Borne. Si la méthode du «texte par texte» de l’ex-Première ministre a relativement bien fonctionné, estime le député d’Eure-et-Loir, «le Président ne pouvait plus faire seul ce qu’il voulait. Il devait composer avec le groupe des Républicains. C’est probablement cette tutelle que le président de la République avait du mal à vivre», écrit Olivier Marleix.
Creusant encore un peu plus la faiblesse du camp présidentiel, la dissolution n’a pas provoqué d’électrochoc des pratiques parlementaires. Les deux réformes majeures du second quinquennat, celle du système de retraites et la loi immigration ont été examinées avec la palette d’outils encadrée par le «parlementarisme rationalisé» – un corset pour surveiller le Parlement. Un festival de passages en force auquel Sébastien Lecornu se refuse pour l’heure.
Revenant sur le flottement suivant la démission de Gabriel Attal, après la dissolution, Denis Baranger et Olivier Beaud estiment que chef de l’Etat n’a pas pris la mesure de cette nouvelle configuration parlementaire. Preuve en est, selon les deux juristes, le veto présidentiel à la nomination de Lucie Castets à Matignon. Le 14 juillet 2024, avant les Jeux olympiques et paralympiques, Emmanuel Macron avait demandé aux forces politiques «d’engager un dialogue sincère et loyal pour bâtir une majorité». Une lecture biaisée de la Constitution, relevée à l’époque par Philippe Bas, sénateur (LR) de la Manche : dans l’esprit du texte de 1958, le président de la République ne demande pas aux partis de se concerter mais nomme directement le Premier ministre. A l’Assemblée, ensuite, d’accorder sa confiance au gouvernement ou de le censurer. Si personne n’était légitime à réclamer Matignon après la dissolution, il revenait aux députés de trancher.
Pour Olivier Marleix, le chef de l’Etat aurait même dû nommer un Premier ministre de «gauche sociale-démocrate», «la solution la plus logique» à ses yeux, mais qu’il savait «irréalisable». Une ultime convulsion d’un Président hors jeu, résument Denis Baranger et Olivier Beaud : «L’acteur reste au milieu de la scène et il dit le même texte, mais le décor a changé et il ne s’est pas aperçu qu’on jouait une nouvelle pièce.»