
ENTRETIEN – Pierre de Villiers : « Affronter l’impensable »
par Valérie Lecasble | LE JOURNAL FRpublié le 23/01/2026
Le Général d’armée, ex-chef d’État-major des Armées (CEMA) sous François Hollande, appelle à un sursaut national pour affronter l’éventualité d’une guerre, y compris sur notre territoire national. La France, dit-il, doit entrer en économie de guerre pour reconstituer son outil industriel de Défense et réarmer sa jeunesse. Ceci, dans le cadre d’une Europe des États-nations qui assure l’interopérabilité des armées tout en respectant les règles d’engagement de chacun des pays.
LeJournal.info – Quelles garanties de sécurité l’Ukraine doit-elle obtenir à Abu Dhabi ?
Pierre de Villiers – Il y a deux sujets pour arriver à la paix en Ukraine : une juste répartition des territoires, avec la résolution du point bloquant qu’est le Donbass ; et les garanties de sécurité, pour éviter qu’après quelques mois, semaines ou années de paix, le conflit ne reprenne.
Sur ce point, le blocage provient du fait que les Russes ne veulent pas des troupes de l’OTAN, notamment européennes, sur le territoire ukrainien. Vladimir Poutine veut à tout prix un glacis en Ukraine entre puissances nucléaires. On parle là de troupes de réassurance, d’observation et de formation.
La solution serait que les troupes de sécurité se déploient dans les pays aux alentours : en Pologne, dans les Pays baltes, en Roumanie où nos soldats sont présents. Ensuite, nous devons veiller à ce que les États-Unis maintiennent une présence suffisamment robuste pour dissuader une quelconque reprise du conflit, que ce soit en matière de renseignement, de satellites et de capacités de réaction militaire.
L’Europe est absente des négociations
On commence à s’y habituer. C’est l’une des raisons pour lesquelles j’ai repris la plume : pour dire que l’Europe est en train de devenir le maillon faible du monde et que l’armée européenne est un mythe. Nous sommes sur une fausse piste. Depuis la chute du mur de Berlin, en 1989, nous avons désarmé nos outils militaires opérationnels et nous ne sommes plus prêts à faire la guerre. Aujourd’hui, nous ne savons plus faire que des opérations de guerre, ce qui n’est pas pareil.
L’Europe est divisée.
Certains pays du Sud sont très sensibles à l’islamisme migratoire et au terrorisme. D’autres s’inquiètent de la menace russe, comme les pays du Nord et de l’Est.
Or, notre Europe est un fédéralisme qui ne dit pas son nom. On meurt pour son drapeau, son chef ou sa patrie. On ne meurt pas pour une Union européenne. Cela peut fonctionner pour une monnaie unique, pas pour une armée.
Il faut donc reconstruire une Europe des États-nations, avec une coopération interétatique qui ne soit pas fusionnée.
On fait comment ?
La Nation reste le cadre. Ce qui n’empêche pas les Français et les Anglais de constituer un état-major de circonstance, avec d’autres pays volontaires, qui apportent leur force au cas par cas. Ce n’est pas l’Europe de la Défense qu’il faut construire mais la Défense de l’Europe.
Oui, mais l’Europe, ce sont 27 pays
Le noyau dur initial de l’Europe doit être retrouvé, avec les pays fondateurs, dont les trois grands pays qui représentent la moitié de l’effort de Défense : la France, le Royaume-Uni et l’Allemagne. L’Allemagne a un statut particulier avec sa Loi fondamentale qui lui interdit de faire la guerre. Tandis que, depuis 2010, les accords de Lancaster ont institué entre la France et l’Angleterre une coopération interarmées et interopérable. On a mis six ans à construire cette force avec les Britanniques entre 2010 et 2016.
L’Europe ne doit pas être fédéraliste ni idéologique. Je veux qu’elle soit pragmatique.
En 2007, j’ai commandé en Afghanistan 2 500 militaires de 15 nationalités. J’étais le chef de 15 pays sous mes ordres, en respectant les logiques nationales et les mesures d’emploi particulières. Un blessé, un mort, une attaque : le chef militaire sur place appelait sa capitale et moi-même sur le terrain. Les soldats appartenaient à leurs pays et n’étaient pas fusionnés. C’est la raison pour laquelle la brigade franco-allemande qui est fusionnée n’a jamais été utilisée en opérations. Chaque pays doit conserver ses propres règles d’engagement en tant que Nation.
La coalition des volontaires a envoyé au Groenland les forces spéciales de huit pays européens ?
La pratique militaire, c’est qu’on envoie un harpon, qui définit les conditions de vie, d’installation et d’entraînement sur place. Cela a-t-il été décisif dans la désescalade de Donald Trump à Davos ? Lui seul le sait. La réalité est que Trump est un businessman, un dealer, un joueur de poker. Il fait comme les négociateurs : il monte la barre très haut puis il redescend. Il est prévisible dans son imprévisibilité.
Et le secrétaire général de l’OTAN a fait l’intermédiaire ?
La position de Mark Rutte n’est pas enviable. Il est dans un bras de fer terrible avec son principal actionnaire, les États-Unis. Le secrétaire général de l’OTAN sait qu’il ne peut pas déclencher l’article 5 contre les États-Unis. Le rapport de forces que tentent d’instituer les Européens est ingérable pour lui. Car l’OTAN n’engagera pas d’action militaire contre les États-Unis. Donald Trump a trois objectifs au Groenland : le Dôme d’or ; le contrôle de l’axe stratégique nord, essentiel dans son bras de fer avec les Chinois et les Russes ; et les métaux rares, très difficiles à extraire. Au final, il veut surtout montrer qu’il est le roi du monde.
D’où la création du Conseil de Paix ?
C’est une provocation, qui met fin au principe sacro-saint selon lequel l’organisation du monde est régie par les organisations internationales, mises en place pour l’essentiel à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Nous sommes entrés dans un nouveau monde. De nombreux pays ont déjà signé leur adhésion pour entretenir de bonnes relations avec les États-Unis et obtenir les contreparties dont ils ont besoin.
J’ai compris que Donald Trump était un dealer dès le 13 juillet 2017, lors de son dialogue avec Emmanuel Macron auquel j’avais assisté. Tout ce qui arrive aujourd’hui était prévisible. Car il était déjà clair que la stratégie de Donald Trump était d’opérer la bascule des États-Unis vers le Pacifique, comme l’avait déjà enclenché son prédécesseur Barack Obama.
La marine française vient d’intercepter un pétrolier secret russe interdit de naviguer
C’est la preuve que nous avons une belle armée opérationnelle : les bonnes capacités au bon endroit et au bon moment. La France est la première armée en Europe. Certes, les Polonais montent en puissance de manière spectaculaire mais il faut dix ans pour construire une armée. Notre base industrielle et technologique de défense (BITD) française, qui est remarquable et la première en Europe, n’est plus prête à faire la guerre. On entend beaucoup de paroles mais rien ne s’est passé. Les industriels n’ont pas les moyens de cette logique de stock qui soutient toute préparation à un conflit armé.
Pourtant, les discours en faveur de l’industrie de la défense sont mobilisateurs
L’industrie fonctionne selon une trilogie : l’État-major des armées qui exprime ses besoins opérationnels, les industriels qui fabriquent et la Direction générale de l’armement (DGA) qui assure l’intermédiaire entre les deux, avec ses ingénieurs. Or, la bureaucratie, la technocratie et la lenteur des processus sont inacceptables. La France a su mobiliser pour reconstruire Notre-Dame de Paris en cinq ans. Une union sacrée a été constituée, avec un général très efficace à sa tête. Cette union n’existe pas pour l’économie de guerre. Il faut accélérer les procédures et que les industriels puissent passer à la vitesse supérieure.
L’outil industriel des États-puissance qui nous menacent est prêt. Ce n’est pas notre cas. Il faut rouvrir nos chaînes de production. Or, le retard que nous avons pris dans le budget 2026 pour engager les 6,7 milliards qui sont prévus va s’additionner aux 8 milliards de report de charge que nous n’avons déjà pas pu dépenser.
Les industriels ne se mettront pas en économie de guerre tant que le politique ne le décidera pas.
Peut-on encore compter sur l’OTAN ?
À ce stade, il n’y a pas de défection de l’OTAN, seulement de la gesticulation politico-médiatique. L’OTAN demeure l’organisation à partir de laquelle nous devons construire l’interopérabilité européenne en utilisant tous les savoir-faire que nous avons acquis au sein de l’OTAN et en partant de ce qui existe déjà. Car si, un jour, les États-Unis devaient vraiment s’en dégager, il n’y aurait plus d’OTAN.
Aujourd’hui, il faut penser l’impensable. Rien n’est plus impossible. Nos dirigeants européens s’accrochent à l’existant. Ils ne veulent pas admettre que nous sommes passés de la force du droit au droit de la force. C’est incontestable. Or, ils ont la responsabilité de maîtriser et façonner leur époque. Les Européens n’ont pas encore compris ce changement. Le monde est en train de s’organiser autour de stratégies régionales aux ordres des États-puissance : la Russie, la Chine, la Turquie, les États-Unis, l’Iran…
Face à ces enjeux, l’Europe reste trop immobile, désarmée et engluée dans une stratégie fédérale. Si l’on ajoute que l’islamisme radical cherche à diriger nos démocraties occidentales, nous ne sommes pas prêts à affronter ces menaces de manière durable. Nous restons dans l’Ancien monde. Dès 2017, c’était l’origine de mon désaccord avec Emmanuel Macron. Nous avons fait un réarmement trop léger. À 50 milliards aujourd’hui, dont 8 milliards de report de charges, la hausse de l’inflation et environ 1 milliard que l’on verse chaque année à l’Ukraine, l’effort est insuffisant. Et je ne crois pas que l’on augmentera le budget de la Défense de 14 milliards dans les deux années à venir comme le Président de la République nous l’a promis.
Douze pays européens, dont le Danemark, sont équipés d’avions américains F-35
La pression des Américains pour que les pays européens achètent leurs matériels est forte. Il faut que ça cesse. Cela pourrait être une opportunité de sursaut : celle de quitter une approche fédérale pour construire une Europe interétatique en imposant la préférence européenne, qui est nécessaire pour que l’Europe devienne une puissance industrielle en matière de Défense.
Qu’entendez-vous par l’autonomie stratégique de la France ?
C’est le concept du général de Gaulle d’indépendance nationale qui repose sur l’autonomie stratégique de la France. Ce qui inclut la dissuasion nucléaire autonome avec ses deux composantes aérienne et maritime. Mais la guerre en Ukraine nous rappelle que la dissuasion n’est véritablement crédible que lorsqu’elle s’accompagne d’une force conventionnelle au même niveau de suffisance.
Nous avons une magnifique armée française qui saura assurer l’engagement nécessaire jusqu’au sacrifice suprême. Mais nous n’avons pas assez de moyens pour faire la guerre. Il nous manque des stocks de munitions, de la logistique, des personnels et de nombreux équipements supplémentaires. Il faut combler nos lacunes et accélérer notre réarmement.
Êtes-vous favorable à un partage européen de la dissuasion nucléaire ?
L’important dans la dissuasion nucléaire est le silence. Croyez-vous que le général de Gaulle l’aurait conçue autrement que dans un cadre évidemment européen ? Il savait que la dissuasion nucléaire tactique et stratégique se jouerait dans ce cadre. Il n’a pas communiqué car c’est le dernier secret de la République que seuls partagent le Chef d’État-major des Armées (CEMA) et le Président de la République. Tout est conçu pour la préservation de nos intérêts vitaux, dont la définition doit être suffisamment floue pour être crédible.
Vous avez servi quatre Présidents : Chirac, Sarkozy, Hollande et Macron. Qu’attendiez-vous d’un Chef des Armées ?
Oui, j’ai eu le grand honneur de servir sous leur présidence en Conseil de Défense. Un militaire attend d’un Président de la République une vision stratégique, du calme, le courage de prendre des décisions et d’assumer les risques avec l’audace nécessaire. L’ennemi de tout stratège est l’ambiguïté, souvent source de la lâcheté. Il faut bien du courage pour vaincre le brouillard de la guerre.
Depuis que Jacques Chirac a supprimé en 1995 le service militaire, les armées se sont professionnalisées. La décision d’Emmanuel Macron de créer un service volontaire est une bonne mesure, mais l’objectif d’y enrôler 50 000 jeunes dans 10 ans n’est pas suffisant : il faut aller plus vite. En complément, je préconise de mettre en place un service militaire obligatoire pour les élèves des grandes écoles. Il reste à déterminer lesquelles. Cela renforcerait la capacité de nos dirigeants à connaître et à comprendre la diversité de la nation française.
Seriez-vous prêt à participer au réarmement moral et civique que vous appelez de vos vœux ?
Je n’ai pas vocation à me présenter à une quelconque élection mais je participe avec mon livre à mettre le sujet sur la table. La peur fait réagir. Le courage fait décider. Le sursaut fait gagner. Sinon, nous serons les faibles du monde. Demain, rien n’est impensable ni impossible, y compris la guerre. Notre monde multipolaire est mort. En France, nous avons une menace supplémentaire qui est la fragilité de notre société éminemment fracturée.
Nous sommes dans une situation de crise politique, économique, sociale, civilisationnelle.
Comme en 1870, 1914 et 1939, nous sommes sous le coup d’un endettement massif qui nous met dans l’incapacité de réarmer et nous conduit à la défaite, au moins au début d’une guerre.
Que se passerait-il si nous devions affronter une guerre comme en Ukraine ? Il nous faut « réarmer » la jeunesse française. Nous ne pouvons plus repousser ce sujet. Le service militaire volontaire est un bon début mais insuffisant au vu de la situation actuelle de notre jeunesse. Nous devons encourager, dans les familles, dans la société, dans l’Éducation nationale, à être fiers d’être Français. Notre jeunesse attend cela : qu’on l’élève, qu’on lui parle de grandeur et d’honneur. Le bonheur n’est pas le simple bien-être, c’est d’apprendre à aimer la France.
Sébastien Lecornu a écrit un livre remarquable, intitulé : Vers la guerre ? – La France face au réarmement du monde. Il réclame 100 milliards d’euros pour la Défense en 2025. Nous sommes d’accord sur les grandes lignes du modèle d’armée que j’appelle de mes vœux.
Il est temps de passer des paroles aux actes, pour le succès des armes de la France.
Propos recueillis par Valérie Lecasble
Dernier ouvrage : Pour le succès des armes de la France de Pierre de Villiers, Fayard | décembre 2025 | 21€