
ARTICLE – Des défaillances d’entreprises en pagaille… et un gros trou dans les caisses de l’État
Près de 70 000 entreprises sont entrées en procédure de sauvegarde, redressement ou liquidation judiciaire en 2025. Un record historique au lourd coût économique et social.
Antoine Ajavon – DAUPHINÉ LIBÉRÉ
Des comptes dans le rouge et une année noire. Pour le tissu entrepreneurial français, 2025 fut un exercice marqué par un nombre historiquement élevé de défaillances d’entreprises : au total, 69 957 sont entrées en procédures de sauvegarde, redressement ou liquidation judiciaire, selon des données recueillies par le cabinet Altares. Un record, en hausse de 3,1 % par rapport à 2024, qui pèse sur l’emploi avec 267 200 salariés et dirigeants qui ont vu leur emploi supprimé ou menacé, soit 11 500 de plus que l’année précédente.
« L’emploi, c’est évidemment la priorité, c’est le plus douloureux », consent Yves Jégo, ancien ministre et fondateur de la certification Origine France Garantie, « mais on oublie de dire que derrière, il y a aussi des pertes considérables. Il y a deux coûts avec une liquidation judiciaire : le coût de l’Unédic pour prendre en charge les salariés, mais aussi les pertes de recettes sociales et fiscales. Si on est tant en difficulté, si on a tant de déficits, c’est parce que les usines ferment, qu’on importe les produits plutôt que les produire en France. »
Pour le cas du groupe d’électroménager Brandt, mis en liquidation judiciaire le 11 décembre dernier, l’hebdomadaire numérique La Lettre du Made in France évalue entre 13,9 et 14,4 millions d’euros par an le manque à gagner pour l’État, entre les pertes des caisses de retraite, de la caisse primaire d’assurance maladie, des cotisations sociales et patronales, des impôts de production et des impôts locaux.
Défaillances d’entreprises : 2025, une année noire pour des marques emblématiques
« Les PME ont du mal à rester compétitives »
Le bénéfice net manquant aux caisses de l’État est d’autant plus important que les défaillances d’entreprises se multiplient depuis la fin des politiques de soutien aux sociétés instaurées pendant la pandémie de Covid-19. Avec cela et la hausse des prix de l’énergie et des matières premières, l’inflation et la chute de la consommation populaire, ainsi que la recrudescence des politiques protectionnistes à travers le globe, les procédures collectives ont bondi de 59 % entre 2021 et 2025. Les PME et ETI (entreprise de taille intermédiaire) d’au moins 100 salariés, notamment dans l’industrie manufacturière et le social, sont particulièrement touchées avec 236 structures ayant fait défaut en 2025, 18,6 % de plus qu’en 2024.
« Ces entreprises de la génération de nos parents, grands-parents, font face à des choses qui changent très rapidement, notamment dans la prospection commerciale. Le problème n’est plus de produire, mais de trouver des clients. Face à des grands groupes qui proposent des prix toujours plus bas et des méthodes de plus en plus digitalisées, les PME ont du mal à s’adapter et à rester compétitives », analyse Hugo Delattre, fondateur de Get in Touch, cabinet spécialisé dans la stratégie commerciale des PME qui, selon le ministère de la Justice, représentaient encore 84,7 % des liquidations judiciaires en 2024.
Et lorsque ce sont les grandes entreprises qui ferment, celles de tailles plus modestes n’en souffrent pas moins. « Quand vous perdez un emploi industriel, vous perdez trois emplois dans les services et la sous-traitance », alerte Yves Jégo. « Et quand vous créez un emploi industriel, vous créez trois emplois, c’est gigantesque. Produire, c’est la locomotive du reste. » Raison pour laquelle le ministre de l’Industrie, Sébastien Martin, est monté au créneau après la liquidation de trois des quatre sites français de l’aciériste NovAsco, dont l’actionnaire Greybull Capital n’a injecté que 1,5 des 90 millions d’euros promis, bénéficiant en outre d’un prêt de 85 millions d’euros de l’État.
Pour le ministre de l’Industrie Sébastien Martin, l’Europe doit mieux protéger son marché
« Ce qui se passe, c’est un suicide collectif du pays »
« Quand vous aidez une entreprise, si elle est en liquidation, vous essayez de récupérer les fonds. C’est très bien, c’est moral, mais c’est le minimum… Ce n’est en rien dissuasif. L’État doit faire du sauvetage des usines une priorité nationale absolue. C’est toute la stratégie de réindustrialisation du pays qui se joue derrière les liquidations », clame Yves Jégo, mettant au débat public deux mesures d’urgence pour cela. La première, un crédit d’impôt industriel sur la base du crédit d’impôt recherche. « C’est-à-dire que toute personne qui construit ou équipe une usine, qui achète des machines, qui investit pour produire devrait avoir un crédit d’impôt de 30 %. Ça coûterait entre 4 et 5 milliards par an, mais aurait un effet massif », argue-t-il.
La seconde priorité, selon l’ancien député centriste, serait d’engager un effort de pédagogie auprès de la population pour inciter à la consommation française : « Vous avez acheté un produit chinois, vous êtes content, on vous dit que vous avez payé moins cher, mais la réalité, c’est que vous allez payer d’une autre poche parce qu’on va vous demander de travailler jusqu’à 68 ans. Si quand une usine ferme, on se dit “ce n’est pas grave, de toute façon on achètera des produits chinois”, eh bien on se ruine. Au fond, ce qui se passe, c’est un suicide collectif du pays ».
Des signaux positifs émergent toutefois, dans ce contexte morose : bien que les deux tiers (67,3 %) des défaillances d’entreprises soient des liquidations judiciaires, leur nombre recule légèrement de 1,3 % au quatrième trimestre 2025, par rapport à la fin d’année 2024. Au global, la hausse des ouvertures des procédures collectives a ralenti sensiblement à 1,7 % ce dernier trimestre, contre 10 et 38 % en 2024 et 2023. « De quoi entrevoir, sans naïveté, une accalmie pour 2026 », projette Thierry Millon, directeur des études du cabinet Altares.