
ÉMISSION – Vivons-nous la fin de la Ve République ?
Samedi 8 novembre 2025 FRANCE CULTURE
Après la dissolution du 9 juin 2024, la France semble paralysée. Que révèle cette crise politique ? Benjamin Morel et Dominique Reynié analysent les fragilités institutionnelles et les blocages de la Ve République.
Avec
- Benjamin Morel, constitutionnaliste français, docteur en sciences politiques et maître de conférences
- Dominique Reynié, politologue, Professeur des Universités à Sciences Po Paris, directeur général de la Fondation pour l’innovation politique (Fondapol)
Cette semaine, Alain Finkielkraut reçoit Benjamin Morel, maître de conférences en droit public à l’Université Paris-II Panthéon-Assas, et Dominique Reynié, professeur à Sciences Po et directeur général de la Fondapol.
Depuis la dissolution du 9 juin 2024, la France semble paralysée. Les élections législatives n’ont dégagé aucune majorité viable. Les Premiers ministres qui se succèdent font d’immenses efforts pour trouver des compromis et doivent constater leur impuissance. De cet accablant surplace, l’ex-locataire de l’Hôtel de Matignon Bernard Cazeneuve a tiré la conclusion suivante : « Sur le plan politique, nous sommes revenus aux mœurs de la IVe République. L’instabilité, la combinaison entre les appareils et les petits arrangements pour soi-même polluent tout.«
Une dissolution aux effets déstabilisateurs
Pour Benjamin Morel, comparer la situation actuelle à la IVe République est « assez méchant pour la IVe République » : « En réalité, sous la IVe République, vous avez un personnel politique de très haute volée. […] On dit beaucoup que la IVe République est la dictature des partis, alors que les partis sont très faibles. » Il établit toutefois un parallèle avec la période 1956-1958, marquée par « des gouvernements de bric et de broc au centre, ce qui crée de l’instabilité« .
Dominique Reynié ajoute que la société française de la IVe République est « en pleine renaissance » : « Elle est démographiquement jeune, la croissance est très forte, le progrès social est au rendez-vous. » Il observe aujourd’hui un « dysfonctionnement complet du régime de l’autorité démocratique« . Selon lui, la dissolution décidée par Emmanuel Macron traduit une « décision irrationnelle » qui constitue « une cause forte de la situation dans laquelle nous nous trouvons« .
Benjamin Morel y voit la marque d’une réflexion « post-politique« : « Vous avez quelqu’un qui pense des coups politiques, mais ne pense pas en politique.«
À écouter

Les nouveaux paysages politiques en France
La tripolarisation et ses impasses
Benjamin Morel rappelle que « la Ve République a été pensée pour gérer des situations de majorité relative« , mais qu’ »on ne sait pas gouverner avec 150 députés » d’opposition. Cette crise n’est pas seulement liée à la dissolution, elle est aussi un « révélateur » : « La tripolarisation de la vie politique n’est pas une spécificité française, elle frappe aujourd’hui l’ensemble du monde occidental.«
Dominique Reynié souligne que la réforme de 1962, instaurant l’élection présidentielle au suffrage universel, « défait tous les projets de coopération, de compromis et de discussion. Il faut que chaque parti ou candidat se distingue des autres. » Pour lui, l’élection présidentielle est « par nature populiste« .
À écouter

La Constitution de la Ve République est-elle adaptée à la nouvelle donne politique ?
Impuissance du politique et responsabilité collective
« Les français adorent dire du mal des politiques, mais en même temps, c’est pour eux qu’ils votent. […] Mais cette déresponsabilisation des français et des politiques est liée à une crise beaucoup plus profonde, qui est celle de l’impotence du politique. Si je pense que le politique ne peut pas agir sur le réel, j’ai deux actions rationnelles : soit je m’abstiens, soit je considère qu’il faut qu’il y ait quelqu’un qui fasse une tabula rasa« , analyse Benjamin Morel, voyant là une dynamique favorable au populisme.
Pour Dominique Reynié, les responsables politiques sont « les co-producteurs » de cette impuissance. Il appelle à un retour au collectif, à « un régime parlementaire » plutôt qu’à la quête d’un sauveur. Benjamin Morel rappelle que « dans un régime parlementaire plus classique, il y a des accords politiques entre partis qui permettent de partager la responsabilité. À partir de là, le coût du compromis et des réformes difficiles est moindre.«
À écouter

Crise politique: la France peut-elle s’inspirer du parlementarisme italien ou allemand ?
Sources bibliographiques
- Benjamin Morel, Le Parlement, temple de la République : de 1789 à nos jours, Paris, Passés composés, 2024.
- Benjamin Morel, Le nouveau régime ou L’impossible parlementarisme, Paris, Passés composés, 2025.
- Dominique Reynié, Les Nouveaux Populismes, Pluriel, 2013.
- Dominique Reynié, « Notre crise politique menace de se transformer en crise de régime, puis en crise d’État » Le Figaro, 6 octobre 2025.
- Dominique Reynié, « Nous atteignons le plus haut niveau de fragilité depuis les débuts de la Ve République » Le Figaro, 10 septembre 2025.