
ARTICLE – La France, un pays à la dérive
Les Français s’appauvrissent collectivement. Seule une planification stratégique pour reconstruire des filières de financement et de production sortira le pays de l’ornière, analyse Christian Saint-Etienne.
Par Christian Saint-Etienne (universitaire membre du Cercle des économistes) Publié le 25 janv. 2026 LES ÉCHOS
L’économie française représentait 71 % de l’économie allemande et 20,7 % de celle de la zone euro en 2015. Elle ne représentait plus que 67 % de l’économie allemande et 19,2 % de l’économie de la zone euro en 2024. Le basculement du leadership européen de la France à l’Allemagne, intervenu il y a une dizaine d’années après trois décennies d’affaiblissement relatif, est lié à la désindustrialisation de la France, à l’effondrement de l’école, aux mesures contre l’effort et le travail, et aux errements de sa politique de finances publiques. C’est une erreur grave d’imaginer que la croissance française à crédit, sous l’effet du double déficit public et extérieur, est uniquement une question d’endettement. C’est d’abord et surtout un problème d’appauvrissement collectif qui explique l’insatisfaction de la population en termes de pouvoir d’achat et de perspectives d’amélioration de la condition des travailleurs et de leurs enfants.
Jamais les Français n’ont été aussi pessimistes sur le bien-être futur de leurs propres enfants depuis le début de la Ve République. Si les Français ont eux-mêmes élu ceux qui abaissent le pays depuis près d’un demi-siècle, à quelques exceptions près, on peut saluer leur lucidité sur les conséquences de leurs mauvais choix. Il faut cesser de geindre sur la nullité de la classe politique actuelle sans admettre qu’elle est élue par le peuple qui porte l’entière responsabilité de son malheur.
La France, redevenue la quatrième puissance économique mondiale en 1974, encore un phare de l’humanité en 1980 et se tenant à peu près debout en 1997, s’étiole depuis son entrée dans la zone euro en 1999. Les pseudo-élites nationales ont cru qu’il s’agissait d’un bouclier nous protégeant des effets de nos renoncements alors que l’euro est un accélérateur des divergences à l’intérieur de la zone : ceux qui ne travaillent pas sont progressivement « mangés » par ceux qui innovent, investissent et produisent. La rétraction de la France, en poids relatif dans le PIB et les exportations de la zone, est considérable depuis vingt ans.
Sans planification stratégique de reconstruction de filières de production intégrées qui assure que chaque producteur final de marchandises et de services dispose des sous-traitants sur son territoire de production afin d’organiser la souveraineté de chaque filière, le pays ne se relèvera pas. Les « entreprises sans usines » est un slogan imbécile.
Mobiliser les milliards d’euros d’épargne
La planification stratégique ne se fait pas entre fonctionnaires dans un commissariat de confort. Il faut une volonté et une vision qui organisent un travail construit avec les industriels, les ingénieurs, les financiers, les chercheurs et les logisticiens. Il faut reconstituer des filières de financement au service des filières de production construites sur l’innovation, la productivité et l’investissement dans des acteurs ayant la taille critique dans chaque activité de production. C’est ainsi que la Chine, les États-Unis, l’Allemagne, le Japon, la Corée du Sud travaillent dans la durée et dans un monde ouvert dans lequel les progressions se font sur des routes tracées par l’intelligence et l’effort.
Des centaines de milliards d’euros d’épargne dorment dans des livrets sans risque. Les mobiliser par des instruments bénéficiant d’une garantie, qui ne sera pas appelée si l’on travaille selon l’organisation présentée ici, permettrait de reconstruire une industrie verte compétitive, des biotechs et licornes numériques, spatiales et énergétiques, et des infrastructures numérisées et optimisées.
Au lieu de cette approche, nous privilégions le « sociétal dans l’endettement ». Comme pour l’alcoolisme, les trois premiers verres chaque jour sont réconfortants. Dans les deux cas, on finit dans l’abjection de la stagnation gavée de dettes. Nous y sommes.