
« INVENTAIRE DES PEURS FRANÇAISES » – EXTRAITS
« Nous sommes dans une société de défiance, où interviendrait chez les Français une sorte de dépression. Or, le pessimisme et la défiance sont les deux terreaux de la peur. »
« … C’est aujourd’hui l’État-providence qui s’éloigne avec la fragilisation de notre modèle social. La religion, la science et l’État : ces trois figures qui rassuraient, disparaissent. »
« En France, la critique de la classe politique est traditionnellement plus forte qu’ailleurs ».
« … la présidence d’Emmanuel Macron a renforcé l’inquiétude. Son côté insaisissable, sa dissolution incomprise ont renforcé l’angoisse. L’instabilité et le doute sont au sommet. Quand on perd confiance dans celui qui est en haut de la pyramide, tout est ébranlé. Politiquement, et psychologiquement, les gens ne comprennent pas Macron. »
« À la présidentielle de 2027, les Français choisiront celui qui saura les rassurer et être le grand transformateur des espoirs individuels en espoir collectif. Les espoirs reposent sur les enfants, le travail, la vie personnelle, les loisirs. … Mais leur horizon individuel ne parvient plus à s’inscrire dans un projet collectif. C’est pourquoi, il faut partir du bas, du local, de l’individuel, de projets à dimension humaine. »
« En 2027, il faudra convaincre et rassurer. »
« Convaincre sur la capacité à piloter la France dans un monde dangereux. Et rassurer les Français car on ne peut pas gouverner une société qui a peur. Comme l’a dit Franklin D. Roosevelt en 1933 pour rassurer la société américaine : « la seule chose que nous ayons à craindre, c’est la peur elle-même, une terreur irraisonnée et injustifiée qui paralyse ». La peur fait hésiter entre l’éruption et la paralysie lorsque l’on croit qu’il n’y a plus rien à faire. C’est le déclinisme. »
« Emmanuel Macron a contribué à cette déstabilisation en s’attaquant aux corps intermédiaires, aux partis traditionnels et aux élus locaux. En 2017, quand il ne se rend pas au Congrès des maires de France, le grand rendez-vous annuel de la France réelle, il commet une grosse erreur. »
ARTICLE – 2027 : la présidentielle de la peur
par Valérie Lecasble | LE JOURNAL INFO 13 02 26
Le pessimisme et la défiance sont les deux terreaux de la peur, explique le politologue Pascal Perrineau dans son dernier livre (*) écrit avec Anne Muxel. Vis-à-vis des étrangers à droite et des riches à gauche, ces peurs attisent les populistes. À la présidentielle de 2027, il faudra donc rassurer les Français en transformant leurs espérances individuelles en espoir collectif.
Les Français ont-ils davantage peur que leurs voisins ?
La grande étude de ce livre est la première jamais menée dans l’Hexagone sur toutes les peurs françaises et la manière dont elles s’articulent entre elles. Réalisée en 2023 et 2024 auprès de 3 000 personnes, elle fait ressortir un niveau élevé de peurs dans le pays.
La France est ainsi nettement plus pessimiste que l’Allemagne, la Grande-Bretagne, les Pays-Bas ou l’Italie. Nous sommes dans une société de défiance, où interviendrait chez les Français une sorte de dépression. Or, le pessimisme et la défiance sont les deux terreaux de la peur.
Est-ce surprenant ?
Ce qui nous a surpris, c’est que les peurs touchent tous les domaines : phobiques, agressions, pédo-criminalité, violences intimes et familiales. Mais aussi des peurs plus collectives comme les menaces écologiques. Ainsi, quatre Français sur dix, surtout les jeunes, ont peur de la fin du monde dans les années à venir.
Ils ont aussi peur de la guerre, après quatre ans de conflit en Ukraine. Ces peurs collectives irriguent toutes les sensibilités et tous les milieux sociaux : elles sont transgénérationnelles et mixtes, même si elles touchent plus les femmes que les hommes, peut-être en raison d’un biais culturel.
Et les peurs politiques ?
Très répandues, les peurs politiques se concentrent sur la fin de la démocratie. Ou plus précisément sur l’évolution de la démocratie vers des régimes autoritaires. Les Français ont peur du fascisme, de la dictature, du coup d’État, des positions extrêmes. Ces peurs ont augmenté au cours de la décennie et semblent autonomes par rapport aux autres peurs.
Pour quelles raisons ?
Après la guerre, la politique rassurait. Elle protégeait alors contre les risques de la vie. La Sécurité sociale, par exemple, protégeait la santé et d’autres risques. Aujourd’hui, la politique ne protège plus : au contraire, elle inquiète.
Depuis qu’en 2022, une crise politique majeure s’est installée avec l’absence de majorité à l’Assemblée nationale, elle ne rassure plus les Français. Il n’y a plus de barrières à l’extension des peurs.
Qu’entendez-vous par plus de barrières ?
Depuis des siècles, les peurs ont toujours existé, mais elles étaient régulées, d’abord par la religion qui donnait du sens et promettait une vie meilleure dans l’au-delà. Au XIXe et au XXe siècle, la science rassurait. Elle permettait de lutter contre la maladie et le vieillissement avec les découvertes de Pasteur ou de Marie Curie.
Mais depuis que, dans les dernières décennies du XXe siècle, en 1972, est publié le rapport au Club de Rome sur les « limites à la croissance », cette science qui rassurait commence à inquiéter. Puis l’écologie radicale enfourche la négativation de la science, jusqu’à évoquer la disparition de la planète. Même si l’on vit plus vieux en bonne santé, ce n’est plus attribué aux sciences qui deviennent un danger.
Enfin, c’est aujourd’hui l’État-providence qui s’éloigne avec la fragilisation de notre modèle social. La religion, la science et l’État : ces trois figures qui rassuraient, disparaissent.
Il n’y a plus donc de principe régulateur de la peur, plus aucun contre-feu. La peur peut se disséminer. On rentre dans des sociétés de la peur, des cultures d’une peur qui n’est plus régulée. Elle se répand partout, chez les élites et dans la population, chez les hommes et les femmes. Dès lors, apparaissent des entrepreneurs de la peur.
Populismes : « ventriloques de la peur » à droite et à gauche
Qui sont ces entrepreneurs de la peur ?
La peur est un ressort, une passion triste sur laquelle certains vont construire l’espoir. C’est ce que font les populistes. De droite, avec la peur des étrangers et des immigrés ; de gauche avec la peur des riches et des gros capitalistes qui se réunissent à Davos.
Ce que l’écrivain italien Antonio Scurati appelle les ventriloques de la peur. Les grands écouteurs de la peur vont se faire les porte-paroles de la crainte vis-à-vis des étrangers. Il est exact que nous vivons dans un pays de plus en plus cosmopolite. Dans la rue, on parle des langues étrangères, et dans la population immigrée, le niveau de délinquance est plus important qu’ailleurs. Mais, ce faisant, on transforme l’étranger en bouc émissaire.
Cela a démarré dans les années 1970 quand le Front national a fait l’amalgame entre le million d’étrangers et le million de chômeurs. Et quand LFI s’est mise à évoquer la « caste » des gens d’en haut et à dénoncer en même temps le plombier polonais.
Puis, avec les progrès de la science, on s’est mis à vivre plus vieux mais plus craintifs. On mesure la couche d’ozone et le soleil devient dangereux. On a peur du tabac, de la viande rouge, de boire un verre de vin. On vit en bonne santé mais tristes et tourmentés.
Ces ventriloques de la peur sont nombreux ?
Ils ont effectué une percée internationale, de l’Argentine à l’Inde en passant par les États-Unis et la France. En Autriche, on assiste à un rejet des populations réfugiées de jeunes Biélorusses ou Ukrainiens qui arrivent dans le pays : et l’on peut parier que le chef d’extrême droite Herbert Kickl sera en position de force dans les prochaines élections fédérales.
En France, le populisme naît au XIXe siècle avec le boulangisme qui surfe sur les peurs vis-à-vis des scandales qui touchent la IIIe République naissante. Sur le thème : « les hommes politiques vous trahissent et vous mentent, méfiez-vous d’eux », la classe politique sert de bouc émissaire.
Puis le poujadisme, qui se nourrit au milieu des années 1950 de la critique du parlementarisme. Enfin, à gauche subsiste une nostalgie révolutionnaire, entretenue par LFI, où l’on veut faire croire qu’un autre système radicalement différent reste possible.
La droite extrême est moins touchée des craintes de déclin de la démocratie car ses électeurs sont indifférents au fascisme et à l’autoritarisme. L’ordre les rassure. Ils ont peur, au contraire, de l’émeute, de la révolution, ou de l’anarchie.
En France, la critique de la classe politique est traditionnellement plus forte qu’ailleurs. Mais la présidence d’Emmanuel Macron a renforcé l’inquiétude. Son côté insaisissable, sa dissolution incomprise ont renforcé l’angoisse.
L’instabilité et le doute sont au sommet. Quand on perd confiance dans celui qui est en haut de la pyramide, tout est ébranlé. Politiquement, et psychologiquement, les gens ne comprennent pas Macron.
2027 : transformer l’espoir individuel en espoir collectif
Qui peut nous sortir de cette situation ?
Heureusement, il n’y a pas de déprime collective. Les espoirs individuels sont forts et les Français restent confiants dans la façon de bricoler individuellement leur avenir. Même s’ils croient que la France est plombée et aura du mal à s’en sortir. À la présidentielle de 2027, les Français choisiront celui qui saura les rassurer et être le grand transformateur des espoirs individuels en espoir collectif. Les espoirs reposent sur les enfants, le travail, la vie personnelle, les loisirs. Même s’ils en ont moins qu’avant, les Français continuent à faire plus d’enfants que la moyenne. Mais leur horizon individuel ne parvient plus à s’inscrire dans un projet collectif. C’est pourquoi, il faut partir du bas, du local, de l’individuel, de projets à dimension humaine.
Les Français ne croient plus aux grandes utopies anciennes. Ils ont confiance en ce qui est proche d’eux, en leur maire, à 60 %. C’est en cela que la disparition du bureau de tabac favorise le RN. C’est une représentation de la souffrance des Français exprimée par les gilets jaunes. La recherche du collectif est à portée de main. Les Français recherchent des communautés car ils ne se satisfont pas de l’absence d’appartenance collective. D’où la popularité des fêtes de quartiers et l’importance des bars-épiceries qui rouvrent dans certaines petites communes. Ils cherchent le commerce de proximité et le café où ils pourront boire du pastis et jouer aux cartes. Tout ce qui peut rompre l’isolement, désenclaver leur journée passée seul devant la télévision, au téléphone ou sur internet. C’est « La fatigue d’être soi » d’Ehrenberg.
Faut-il aussi rassurer sur l’imprévisibilité de la situation internationale ?
Il faut savoir combiner les deux. L’international et le local avec une capacité à recréer un processus ascendant, de bas en haut. Écouter avant d’élaborer comme le font François Ruffin et Édouard Philippe lorsqu’ils vont à la rencontre des Français. Constituer des réseaux de maires pour être à l’écoute des initiatives locales, afin de gérer un monde instable et une société française éruptive.
En 2027, il faudra convaincre et rassurer. Convaincre sur la capacité à piloter la France dans un monde dangereux. Et rassurer les Français car on ne peut pas gouverner une société qui a peur. Comme l’a dit Franklin D. Roosevelt en 1933 pour rassurer la société américaine : « la seule chose que nous ayons à craindre, c’est la peur elle-même, une terreur irraisonnée et injustifiée qui paralyse ». La peur fait hésiter entre l’éruption et la paralysie lorsque l’on croit qu’il n’y a plus rien à faire. C’est le déclinisme.
Plus facile à dire qu’à faire ?
Si l’on ne fait rien en 2027, cela nous reviendra comme un boomerang, avec des mouvements sociaux à répétition. On n’en est pas loin avec des partis politiques qui réclament la démission du Président de la République et veulent sortir des échéances politiques normales.
Emmanuel Macron a contribué à cette déstabilisation en s’attaquant aux corps intermédiaires, aux partis traditionnels et aux élus locaux. En 2017, quand il ne se rend pas au Congrès des maires de France, le grand rendez-vous annuel de la France réelle, il commet une grosse erreur. Jupiter, qu’il a voulu incarner, ce n’est pas raisonnable. C’est trop loin et déconnecté de la société française.
Il faut trouver quelqu’un qui connaît bien la France, même celles du RN et de LFI, et sait de quoi il parle. Avant de condamner, il faut étudier et comprendre. Sinon, on ne reconquiert pas un seul électeur du RN, on l’enkyste.
(*) Inventaire des peurs françaises – Anne Muxel et Pascal Perrineau – Éditions Odile Jacob