
ARTICLE – La Banque de France jusqu’en 2032, la Cour des comptes jusqu’en 2053… Avec « ses nominations de fin de règne », Emmanuel Macron place ses pions pour l’après 2027
BFM Business Raphaël Legendre
Le départ anticipé du gouverneur de la Banque de France et la perspective de voir Amélie de Montchalin succéder à Pierre Moscovici à la tête de la Cour des comptes s’inscrivent, en apparence, dans la routine des grandes nominations de l’État. Mises bout à bout, ces décisions dessinent un mouvement d’une toute autre ampleur.
À un peu plus de deux ans de la fin de son second mandat, Emmanuel Macron s’emploie méthodiquement à sécuriser les postes les plus sensibles de l’architecture institutionnelle française. L’objectif n’est pas tant de préparer une alternance favorable que d’en neutraliser les effets, quelle que soit sa couleur politique. Qu’il s’agisse d’une victoire du RN, de la gauche radicale ou d’une coalition plus classique, l’essentiel des leviers administratifs et juridictionnels resterait ainsi entre les mains de personnalités issues de son entourage politique ou idéologique.
Cette stratégie n’est pas nouvelle. Elle a véritablement pris corps il y a un an avec la nomination de Richard Ferrand au Conseil constitutionnel. Fidèle parmi les fidèles du macronisme originel, l’ancien président de l’Assemblée nationale y siègera jusqu’en 2034, malgré une absence d’expertise juridique qui avait déjà suscité de vives interrogations.
Amélie de Montchalin pourrait rester en fonction pendant 27 ans
Le dossier de la Banque de France illustre plus encore cette logique d’anticipation. François Villeroy de Galhau, dont le mandat courait normalement jusqu’en juin 2027, soit juste après l’élection présidentielle, est invité à quitter ses fonctions avec un an d’avance. Une décision qui ouvre la voie à une nomination stratégique, celle, très probable, d’Emmanuel Moulin, actuel secrétaire général de l’Élysée et ancien directeur du Trésor. Un poste qu’il pourrait occuper jusqu’en 2032, assurant ainsi une continuité monétaire et financière étroitement alignée sur la vision macronienne.
À la Cour des comptes, la perspective est encore plus vertigineuse. Si elle est confirmée, la nomination d’Amélie de Montchalin serait irrévocable. À 40 ans, l’ancienne ministre pourrait rester en fonction jusqu’à la limite d’âge, fixée à 67 ans, soit jusqu’en 2053. Une projection temporelle qui dépasse de loin l’horizon politique immédiat et interroge sur la concentration durable de l’influence présidentielle.
Le dernier verrou en cours d’ajustement est sans doute le plus décisif: le Conseil d’État. Un décret publié le 27 janvier prévoit le départ à la retraite, en mai prochain, de son vice-président, Didier Roland Tabuteau. Le nom de Marc Guillaume, préfet d’Île-de-France et ancien secrétaire général du gouvernement sous Emmanuel Macron, circule avec insistance pour lui succéder. Une nomination qui permettrait au chef de l’État de sécuriser l’organe juridictionnel et consultatif le plus puissant de la République jusqu’en 2036.
Des interrogations soulevées en matière de déontologie
Pris séparément, chacun de ces mouvements peut être justifié. Ensemble, ils traduisent un verrouillage institutionnel d’une ampleur rare. Banque de France jusqu’en 2032, Conseil constitutionnel jusqu’en 2034, Conseil d’État jusqu’en 2036, Cour des comptes jusqu’en 2053: rarement un président aura projeté aussi loin son influence dans le temps.
Certes, la pratique est connue. Les « nominations de fin de règne » sont un classique de la Ve République. François Mitterrand, Jacques Chirac, Nicolas Sarkozy ou François Hollande s’y sont tous essayés. Mais la méthode actuelle se distingue par son caractère systémique et par la brutalité de certaines évictions, opérées sans réel ménagement pour les titulaires en place. Elle soulève aussi des questions plus sensibles encore, notamment en matière de déontologie. La future présidente de la Cour des comptesdevra rendre, dès le printemps, deux rapports essentiels sur l’état des finances publiques et les perspectives budgétaires du pays, après avoir elle-même exercé des responsabilités directes à Bercy. Une situation de conflit potentiel que la rigueur institutionnelle ne peut ignorer.
En verrouillant l’appareil d’État bien au-delà de 2027, Emmanuel Macron assume un choix politique clair: celui d’une continuité administrative forte, quitte à fragiliser la perception démocratique de l’alternance. Une manière, peut-être, de rappeler que si les majorités passent, l’État, lui, reste — mais rarement de façon aussi solidement balisée.