
ARTICLE – « Lettres à Lucilius », de Sénèque, et « Vivre debout et mourir libre », de Maxime Rovère : la chronique « philosophie » de Roger-Pol Droit
Roger-Pol Droit. LE MONDE
Maxime Rovère retraduit avec clarté le classique romain et en livre une lecture lumineuse comme machine à mutations.
« Lettres à Lucilius » (Epistulae morales ad Lucilium), de Sénèque, traduit du latin par Maxime Rovère, Flammarion, 808 p., 35 €, numérique 24 €.
« Vivre debout et mourir libre. Les dernières leçons de Sénèque », de Maxime Rovère, Flammarion, 240 p., 21 €, numérique 15 €.
TA VIE, JOUE-LA COMME SÉNÈQUE…
A n’importe quelle heure surgira la fin. Depuis plus de deux ans, du matin au soir, Sénèque (vers 4 av. J.-C.-65) s’y attend. Il sait que Néron va donner l’ordre de l’exécuter. Il prévoit qu’on le laissera mettre lui-même un terme à ses jours, chez lui, s’il le demande. Durant plusieurs centaines de jours, instant après instant, sa mort rôde. Dans ces circonstances, le vieil homme médite, observe, combat. Il écrit à son ami Lucilius – et d’abord à lui-même, mais aussi à tout humain capable de lire un jour ses missives.
Ces 124 lettres sont un monument de la littérature latine, et l’un des piliers discrets de la culture européenne. Un traité de philosophie ? Sûrement pas, en tout cas pas au sens habituel du terme. Plutôt une bataille – âpre, obstinée, héroïque – pour construire une liberté. Le combat exige des exercices quotidiens pour se délester un à un des artifices, faux-semblants et opinions qui asservissent l’existence. Sur le tard, Sénèque entreprend donc de donner naissance à sa propre vie. Il déploie un effort inouï pour voyager de l’égarement à la densité, de l’aveuglement à la lucidité. Il s’y exerce avec rudesse, génie, fulgurance. Et invite chacun, …
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