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L’ACTUALITÉ DU « DISCOURS DE LA SERVITUDE VOLONTAIRE « : ENDORMISSEMENT DU PEUPLE – LE REMÈDE : CESSER D’OBÉIR

ÉMISSION –  » La servitude volontaire » : le texte visionnaire d’un adolescent 

Par  Elsa Mourgues Publié le mardi 10 mars 2026. FRANCE CULTURE

Entre ses 16 et 18 ans, Étienne de La Boétie rédige un texte qui deviendra l’un des fondements de la pensée politique et philosophique : « Discours de la servitude volontaire « . À travers une question apparemment simple –  » Pourquoi obéit-on ?  » –, il pose les bases d’une réflexion révolutionnaire.

Si le texte écrit par cet adolescent, il y a près de 500 ans,  résonne toujours dans notre monde actuel, c’est peut-être que pour la première fois Étienne de La Boétie pose la question du pouvoir à l’envers. Pour lui, la domination ne repose pas sur la ruse des tyrans, mais sur le consentement des peuples, qui abandonnent leur pouvoir par habitude, par distraction, ou par intérêt.

Quand La Boétie écrit ces lignes, il est étudiant en droit à une époque marquée par les révoltes paysannes contre la gabelle, un impôt sur le sel devenu obligatoire. Son manuscrit, d’une cinquantaine de pages, circule d’abord sous le manteau, avant d’être publié après sa mort, à 32 ans, grâce à son ami Michel de Montaigne. Son analyse, en trois points clés, éclaire les ressorts de la servitude et les moyens d’y échapper.

1. « La première raison de la servitude volontaire, c’est l’habitude. »

Pour La Boétie, l’homme accepte la servitude parce qu’il ne connaît rien d’autre. « Nous nous contentons de vivre comme nous sommes nés, par habitude », écrit-il. Si la domination est vécue dès l’enfance, elle apparaît comme une évidence, presque comme une loi de la nature.

À écouter

Étienne de la Boétie (1530-1563) : pourquoi obéit-on ?

Toute une vieLECTURE

56 min

Jean-Léon Beauvois, enseignant-chercheur en psychologie sociale, intervenait dans notre émission Toute une vie sur Étienne de la Boétie et y voyait une « erreur fondamentale d’attribution « « Les gens ont tendance à attribuer à leur nature des comportements qui s’expliquent en réalité par les rôles qu’on leur impose. Le cas le plus frappant reste celui des femmes, dont la soumission a longtemps été présentée comme innée. Cette erreur fondamentale d’attribution conduit les gens à ne plus ressentir, ce qu’ils doivent faire comme étant une contrainte, mais comme étant leur nature. Et je me souviens d’une phrase de la Boétie, elle m’ est restée dans la tête : « Les gens ne ressentent pas le malheur d’être esclave”.

Du bonheur d’être une femme © Getty

2. L’endormissement du peuple

À commencer par l’utilisation du divertissement, qui est pour la Boétie une très bonne manière pour un tyran d’endormir son peuple :

« Les théâtres, les jeux, les farces, les spectacles, les gladiateurs, les bêtes curieuses, les médailles, les tableaux et autres drogues de cette espèce étaient pour les peuples anciens les appâts de la servitude, la compensation de leur liberté ravie, les instruments de la tyrannie. » extrait du Discours de la Servitude volontaire

« Nous avons, là encore, quelque chose de très moderne, souligne Jean-Léon Beauvois. Nos tyrans actuels, disons nos tyrans « démocratiques », nous rendent pleutres en nous donnant de la nourriture et des jeux. Ce matin, j’apprenais que 59 millions d’euros par jour sont dépensés dans les jeux. Mais que serait l’équivalent de la nourriture ? Je dirais qu’aujourd’hui, on nous donne un rôle de consommateur, et celui-ci n’est pas fait pour nous rendre particulièrement actifs dans l’analyse des situations. »

D’autant plus que pour la Boétie, le fait de désirer autre chose que la liberté rend la liberté inaccessible.  Par exemple, je souhaite la liberté mais je veux aussi la sécurité, le confort, etc.

Pour le philosophe Paul Audi : « Le capitalisme est un immense tyran qui fait naître en nous une quantité phénoménale de désirs que nous prenons vite pour des besoins, par la force de l’habitude. Mais précisément en nous liant à tous ces désirs, en nous rendant dépendants d’eux et donc du capitalisme, de ce qu’il nous fait désirer, c’est la liberté même que nous lui abandonnons. C’est ça la grande leçon du texte de La Boétie. »

C’est l’idée qu’en croyant être libre, en croyant avoir le choix, on s’illusionne, on n’exerce pas réellement le pouvoir et donc nous ne sommes pas réellement libres.

3. Si nous nous soumettons volontairement, c’est par intérêt

Pourquoi accepter la domination ? Parce qu’elle offre des compensations. « On a quelque chose à gagner en jouant le jeu de la servitudeen abandonnant sa liberté, explique Paul Audi. Donc on va renoncer à quelque chose au profit de quelque chose d’autre, et très souvent, comme le montre Étienne de La Boétie, quand on se soumet à un pouvoir, c’est à la condition que l’on puisse soumettre d’autres à son propre pouvoir. »

À écouter

Paul Audi, philosophe : « La Boétie ne demande pas qui est le tyran mais pourquoi on renonce à notre liberté

La Boétie prend l’exemple d’une pyramide tyrannique : le despote s’entoure de fidèles, qui eux-mêmes en dominent d’autres, et ainsi de suite, jusqu’à ce qu’une partie de la population en domine une autre. « C’est le tyran qui nous pousse à cette illusion de liberté. On se sent partie prenante de quelque chose alors qu’on en est totalement exclu, et en même temps, c’est le tyran qui induit la croyance en un intérêt personnel, puisqu’il donne une forme de compensation par rapport à ce que nous avons perdu en termes de liberté » résume  Paul Audi.

La solution : cesser d’obéir

Ce que nous propose Étienne de la Boétie est assez simple. Puisqu’il a démontré que la force du tyran vient de l’acceptation du peuple, il suffit de la lui retirer en arrêtant d’obéir, car les pouvoirs des tyrans ne sont pas dans ses appareils de répression, mais dans l’obéissance passive des populations.

« Soyez résolus de ne plus servir, et vous voilà libres. Ce tyran, seul, il n’est pas besoin de le combattre, ni même de s’en défendre. Il est défait de lui-même, pourvu que le pays ne consente point à la servitude. Il ne s’agit pas de lui rien arracher, mais seulement de ne lui rien donner ».

Ça c’est peut-être le plus important, mais la Boétie ne s’arrête pas là, il nous donne aussi des conseils pour vivre librement : il faut se reconnaître dans l’autre, pour tisser des liens d’amitié et non de domination, et enfin pour la Boétie la liberté n’existe que s’il y a égalité sociale. Et Paul Audi de conclure : « Cette liberté doit s’épanouir et elle ne peut s’épanouir que dans un contexte social d’égalité absolue entre les êtres. Et La Boétie est le premier à le faire de manière tellement imbriquée entre l’égalité et la liberté que la première ne s’explique que par la seconde et vice-versa. Ça, c’est tout à fait nouveau. »

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