
ARTICLE – Iran : l’Europe face à l’après
EuropaNova 14 mars 2026. Antoine Sire
La défaite militaire du régime iranien fait peu de doutes. Personne ne sait comment ce régime disparaîtra, ou comment il s’adaptera à un contexte dans lequel il ne sera plus plus une puissance militaire.
Mais il est pourtant nécessaire d’imaginer dès maintenant ce qui pourrait suivre, dans une période qui sera pour le peuple iranien celle de toutes les opportunités et de tous les dangers. Si les Etats-Unis et Israël sont décidés à mettre à genoux militairement le régime des mollahs, leurs exhortations au peuple iranien de se « libérer » sont aussi floues que leurs frappes militaires sont précises. Que peut-il se produire maintenant ?
Trois scénarios dominent.
Le premier serait une mutation interne du système : au régime actuel succèderait un état religieux renonçant à toute ambition extérieure tout en conservant un pouvoir autoritaire sur la société iranienne. Un scénario terrible pour le peuple.
Le deuxième serait le chaos :fragmentation du pouvoir, luttes internes, instabilité régionale, guerre civile… Là encore, le peuple Iranien serait au bout du compte la victime.
Le troisième serait l’ouverture d’une véritable transition politique, avec l’émergence de partis démocratiques et l’organisation d’élections libres. Une solution idéale, mais suppose un degré de maturité politique difficile à imaginer après toutes les épreuves que le peuple a traversées.
L’Europe n’aura joué aucun rôle sérieux dans la chute des mollahs, à la fois parce que son logiciel ne prévoit pas de s’abstraire du droit international, et parce qu’elle n’entend pas imposer son ordre au monde par la violence. Pour autant, elle doit se positionner clairement en faveur de la fin du régime actuel, qui n’a jamais cessé ni d’opprimer le peuple iranien ni de nourrir des actions terroristes qui ont fait couler le sang de nos concitoyens européens.
Depuis quarante ans, la politique de l’Europe envers Téhéran a reposé sur le dialogue et la prudence. Cette approche a parfois évité l’escalade. Mais elle a aussi révélé ses limites. Dès 1989, la fatwa appelant au meurtre de Salman Rushdie – citoyen d’un pays alors européen – aurait dû constituer une ligne rouge stratégique. Au-delà de son absurdité et de sa cruauté, cette fatwa constituait un acte d’ingérence extraterritoriale totalement contraire à toute forme de droit qui aurait dû faire l’objet de sanctions diplomatiques et économiques implacables.
Hélas le monde vivait à l’époque dans la crainte des chocs pétroliers et la realpolitik l’a emporté sur la dignité. L’Europe a choisi une réaction limitée et temporaire, préférant la gestion de crise à une redéfinition durable de sa politique. Le régime Iranien s’est ensuite senti encouragé à prôner, à l’intérieur comme à l’extérieur, une application toujours plus barbare de ce qu’il appelait la loi islamique, et qui n’est en réalité qu’une variante à coloration religieuse des despotismes laïcs les plus sanguinaires.
Aujourd’hui, une occasion se présente pour l’Europe d’être un agent positif pour l’Iran et pour le monde.
Partout en Europe, des manifestations ont lieu et la diaspora iranienne se mobilise. Certaines manifestations soutiennent Reza Pahlavi ; d’autres cherchent des voies démocratiques différentes. Mais toutes expriment la même réalité : une opposition iranienne existe, s’organise et commence à agir à visage découvert. C’est là que l’Europe peut jouer un rôle décisif.
Non pas par la force militaire, ni en prétendant choisir l’avenir de l’Iran à la place des Iraniens. Mais en offrant ce qui manque souvent aux mouvements de transition : une plateforme politique extérieure. L’Europe peut reconnaître les oppositions crédibles, leur offrir des tribunes médiatiques et institutionnelles, soutenir les médias persanophones indépendants, préparer les cadres d’une assistance institutionnelle en cas de transition.
En 1940, Winston Churchill ne s’est pas contenté d’accueillir un général français inconnu. En donnant à Charles de Gaulle visibilité, moyens et légitimité, il a permis à une alternative politique d’exister avant même la libération. L’Europe pourrait aujourd’hui jouer un rôle comparable.
Car la question n’est pas seulement morale. Elle est stratégique. Si l’effondrement du régime iranien devait survenir sans alternative organisée, le chaos deviendrait le scénario le plus probable. En aidant les forces démocratiques iraniennes à exister politiquement dès maintenant, l’Europe pourrait au contraire contribuer à structurer l’avenir. Et pour une fois, ne pas arriver après l’histoire.
Antoine Sire
Vice President d’EuropaNova