
« Sergueï Lavrov sur France 2 : « Une contradiction insuffisante face à une série de propos mensongers » «
TITRE MEDIAPART QUI POURSUIT :
« L’interview du ministre des affaires étrangères russe par Léa Salamé au journal de 20 heures de France 2 suscite la polémique. Le chef de la diplomatie française, Jean-Noël Barrot, a regretté que ce proche de Poutine « ait pu dérouler tranquillement sa propagande ». Pour le chercheur Maxime Audinet, spécialiste de la Russie, le dispositif ne permettait pas de « contextualiser cette parole et la soumettre à la critique ».
ARTICLE – Pourquoi l’interview de Sergueï Lavrov chez Léa Salamé est un naufrage indéfendable
Clément Poursain – 27 mars 2026 SLATE
Pendant près d’une heure, le chef de la diplomatie russe a déroulé ses éléments de langage sans contradiction solide, transformant une interview en caisse de résonance de la propagande russe.
Jeudi 26 mars au soir, sur France 2, Léa Salamé recevait dans son journal téléviséSergueï Lavrov, ministre des Affaires étrangères russe. Un entretien présenté comme une exclusivité, dont le service public aurait de quoi être fier. En réalité, cet entretien interroge: pourquoi donner la parole, en prime time, au principal relais de propagande d’un régime en guerre, contre l’Ukraine, contre l’Union européenne et contre la vérité?
Sergueï Lavrov n’est pas un diplomate classique. Il est le visage plus ou moins policé d’un pouvoir autoritaire, instrumentalisé pour travestir la réalité de la guerre menée par la Russie contre l’Ukraine depuis quatre ans. Un homme qui, depuis 2022, nie le massacre de Boutcha, justifie les bombardements sur les civils et parle «de nazis» à Kiev pour justifier une invasion, reprenant les éléments de langage bien rodés par le Kremlin depuis plusieurs années.
Interroger Sergueï Lavrov, ce n’est pas écouter «l’autre version», c’est offrir une tribune à un État qui enferme et assassine journalistes et opposants, falsifie les faits, et mène une guerre de désinformation à peine masquée contre l’Europe.
Faire venir Sergueï Lavrov est donc déjà en soi un acte politique –un geste lourd de sens que nous, Français, serions censés accepter au prétexte que toute parole doit être entendue. La rédaction de France Télévisions a semble-t-il oublié un principe fondamental du journalisme, sacrifié sur l’autel «du moment de télé» si cher à Léa Salamé: on ne débat pas avec le mensonge d’État sans lui apporter la contradiction. On le démonte factuellement, on le confronte, on l’expose. Ce n’est pas ce qui s’est passé.
Une interview confisquée
Durant près d’une heure, Léa Salamé s’est heurtée à un rouleau compresseur. Sergueï Lavrov était en terrain conquis et le vieux briscard n’a eu qu’à dérouler son argumentaire: reconstruction mensongère de l’histoire de l’Ukraine, insinuations sur l’OTAN, accusations délirantes contre l’Europe. À aucun moment, la présentatrice n’a corrigé, recadré ni rappelé les faits établis, ou alors très timidement.
Nous pourrions ici dresser la liste de tous les mensonges étalés à une heure de grande écoute sur le service public par le ministre propagandiste d’un pays hostile à la France. Nous pourrions aussi évoquer ce qu’il aurait été pertinent d’opposer à Sergueï Lavrov –les multiples crimes de guerre avérés commis par les troupes russes, les victimes civiles tombant sous les attaques de drones quotidiennes, le debunk de tous les mensonges que le Kremlin ressasse depuis des années– mais cela serait inutile: l’interview même était une erreur. Jamais Léa Salamé et ses équipes n’auraient dû offrir une telle tribune au sbire de Poutine.
L’entretien a montré les limites d’une conception du journalisme bien particulière, qui se propage aujourd’hui en ligne –que fait Guillaume Pley sinon servir la soupe à ses invités sans aucune notion critique?– et qui laisse le mensonge s’installer, sans même protester mollement. Le discours de Sergueï Lavrov n’est pas une simple opinion, c’est une arme de propagande, qui doit être entendue et accueillie comme telle, avec méfiance et contradiction.
Le rôle d’un journaliste, face à un responsable d’un régime autoritaire, est a minima de rappeler sans relâche la vérité des faits. En ne le faisant pas, Léa Salamé a fait de son journal une vitrine du discours russe et de notre télévision publique le porte-voix d’une propagande meurtrière.