
ÉMISSION – Régis Debray est le grand invité des Matins de France Culture
Publié le vendredi 10 avril 2026 France Culture
Un an après « Riens », Régis Debray publie « Tout ». L’écrivain y dresse le portrait des figures qui l’ont marqué, comme Castro et le Che, et revient sur les engagements révolutionnaires de sa génération. Nous sommes allés chez lui à sa rencontre.
Avec
- Régis DebrayPhilosophe et écrivain français
Un an après Riens, Régis Debray publie Tout, chez Gallimard, le 16 avril prochain. Si les deux titres se répondent, les livres ne se ressemblent pas : là où Riens égrenait des souvenirs personnels, de la prison bolivienne à la rue d’Ulm, Tout dresse le portrait des figures qui ont marqué l’écrivain – Castro, Feltrinelli, Monika Ertl, ou encore Roque Dalton. À travers eux, Régis Debray revient sur les engagements révolutionnaires de sa génération, leur part de folie et de violence, et tire un bilan sans complaisance de ce que ces combats ont produit. Le livre s’ouvre aussi sur des réflexions plus larges : le passage de la République à la démocratie, l’américanisation de la France, ou la perte de sens de l’Europe. Le même jour paraît Le grimpeur et le grognard, une correspondance avec Sylvain Tesson, publiée chez Gallimard et Equateurs sous la direction d’Olivier Frébourg.
Châteaubriand et Aragon
Régis Debray dit de Châteaubriand : « Il m’intéresse parce qu’il est à cheval sur deux siècles et qu’il est complètement déconcerté par le XIXe, comme nous, nous sommes déconcertés par le XXIe. Il essaye de s’y adapter, il compare sa vie à la traversée d’un fleuve, c’est-à-dire la traversée du XVIIIe au XIXe, et il est complètement étourdi, décontenancé par le monde dans lequel il rentre après ses aventures en Amérique du Sud. »
L’écrivain poursuit avec un portrait d’Aragon, qu’il a connu personnellement : « Quant à Aragon, il y a aussi le grand écart entre l’Aragon du début et l’Aragon de la fin. Il était pontifiant dans ses débuts. Je l’ai connu quand il était au Parti communiste, un peu pontifiant, un peu hautain, et puis le Aragon de la fin était très déambulant, très relâché, très ironique. C’était un homme différent, il n’était plus le pape du parti, c’était une sorte de flâneur assez drôle. »
Fidel Castro et Che Guevara
Au sujet de Fidel Castro, devenu un ami au cours de ses années en Amérique latine, Régis Debray explique : « Il y a deux Castros : il y a Fidel, et il y a Castro. Moi, j’ai connu le Fidel de 1961, qui était un homme très libre, sain, pas du tout chef d’État. Il était très vif, intéressé par les autres, curieux de tout, et d’un dynamisme extraordinaire. Il dormait peu, il aimait travailler plutôt de nuit, et il était extrêmement fraternel, pas du tout pontifiant. Le Castro de la fin était très différent, disons un peu dictatorial, et puis inféodé, malgré lui d’ailleurs, au monde soviétique. Je vraiment une telle différence entre les deux. »
L’autre figure centrale de la révolution cubaine, le Che, était selon Régis Debray un personnage très différent de Fidel Castro : « D’abord, c’est un intellectuel, qui parle français, qui a une culture. D’ailleurs, il m’avait demandé de lui ramener en Bolivie un livre de Neruda, parce qu’il aimait lire. Le seul défaut du Che, c’était son internationalisme, c’est-à-dire qu’il est allé au Congo, en Afrique, se battre, et ça n’a pas marché. Puis, il est revenu en Bolivie, où, comme vous le savez, ça n’a pas marché. C’était un homme dur, très vertical, qui n’avait pas, avec sa troupe, de rapport égalitaire ou fraternel. C’était un homme à la fois réservé et secret, mais assez dur avec les hommes qui étaient avec lui, parce qu’il fallait commander. Il était à la fois ironique et autoritaire. »
François Mitterrand, « dernier représentant de la France d’avant »
De retour en France en 1985 après avoir été libéré des prisons boliviennes, grâce notamment au Général de Gaulle, Régis Debray devient chargé de mission pour les relations internationales auprès de François Mitterrand, alors président de la République. Il décrit un homme « politiquement assez banal », « mais personnellement très compliqué, intéressant et surtout, cultivé ». Pour lui, « c’était un homme de l’écrit, alors que nous avons des hommes de l’image maintenant. C’était peut-être le dernier représentant de la France d’avant. Ce qui était bizarre, c’est qu’il était officiellement l’homme de l’avenir, mais c’était un anarchaïque subtil, un peu sceptique, qui avait toujours une distance avec l’actualité immédiate. C’était donc un homme qui gagnait à être connu de près. »
Régis Debray est assez pessimiste quant à l’avenir des révolutions. Pour lui, « elles commencent par de l’enthousiasme », par le désir de « rétablir une justice, une égalité, un idéal, et assez vite ou assez tard – cela vaut pour la révolution roumaine de 1989 – ça tourne mal. » Il précise : « On passe très vite de l’idée que le parti ou l’organisation était le moyen d’atteindre une fin », à celle que « ce moyen est sa propre fin ». Il conclut : « C’est un processus quasi inéluctable, donc il ne faut pas crier à la trahison. C’est l’évolution normale d’une insurrection. »