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Merveilleuse aptitude au déni

ARTICLE DE JEAN-MARC SAURET

L’être humain a une aptitude merveilleuse au déni

mardi 19 janvier 2021

« L’être humain a une aptitude merveilleuse au déni! » déclarait, dans une longue chronique au Journal du Dimanche, le psychiatre Christophe André, à propos du contexte des confinements en cette année 2020. Il l’avait agrémenté de quelques sentences lapidaires, précises et parlantes, explicitant son propos : – « On doit réapprendre à faire un tri parmi nos peurs. » – « Une civilisation peut être passionnante et brillante malgré le poids de l’incertitude et de l’adversité. » – « Je ne renonce pas à vivre, sortir, parler ou travailler. Mais je le fais en adoptant des comportements adaptés et proportionnés au danger. » – « Il y a ce malentendu qui consiste à penser l’instant présent comme un refuge court-termiste. »- « Grâce à la pandémie, je sais que c’est génial de pouvoir être assis à une terrasse de café et bavarder! Et je le savourerai pleinement le temps venu! » 

Ces sentences réalistes et directes nous renvoient au fait que la réalité est bien dans nos têtes, dans notre regard sur le monde, sur l’environnement et les faits. Il s’agit d’un « relu » et d’un « revécu » à l’aune de nos représentations (culture) et nécessités (matérielles ou idéelles).

Christophe André avait observé, comme l’avait relaté aussi Boris Cyrulnik, que pendant les crises, on n’écoute plus les gens qui ne pensent pas comme nous, parce que, justement, ils dérangent le « confort » et la sécurité qu’offrent nos garde-fous mentaux.

Alors, nombre d’observateurs, psychologues, sociologues, politologues et autres observaient qu’ « Un nouveau confinement drastique cliverait définitivement le pays entre résignés et indignés. » Il se trouve que le phénomène d’acceptation est une démarche active dans laquelle on reconnaît le réel. On ne se dit pas « c’est bien » mais « c’est là », et on décide de composer avec ce « réel » là. La  seule question est donc : qu’est-ce que je fais avec ça? Les observateurs économiques disent que pour justement des raisons économiques, on ne peut pas se permettre un nouveau confinement drastique. Et les observateurs en sciences humaines montrent que pour des raisons sociologiques aussi, cela cliverait définitivement le pays entre résignés et indignés, et tout pourrait bien alors exploser en affrontements. Même si cela arrivait, et même si reconfiner semble totalement inconcevable, on dirait que les politiques en auraient conscience.

Une autre constatation du psychiatre Christophe André est que « la répétition des épreuves aboutit à une habituation ou à une allergie. » On s’en arrange ou on s’en exonère. C’est aussi ce qu’il nous semble voir dans la période de fin de guerre en 45. Certains semblaient tirer quelques marrons du feu dans le marché noir ou la collaboration indirecte. D’autres continuaient à résister et combattre âprement, non pas par l’idéologie qu’ils affichaient mais plutôt par « insupportabilité ». Ainsi des postures radicales et atypiques apparaissaient : mon grand père qui avait « fait la guerre de 14-18 » conservait un certain dévouement à Pétain mais, lors de la seconde guerre mondiale, il ne supportait pas la présence allemande et nazie. Et donc il aidait les maquisards grâce à la facilité que lui conférait sa fonction de gendarme.

Ce ne sont pas les choses qui nous dérangent ou nous favorisent, mais le regard que nous portons sur elles. En effet, la réalité n’est jamais que la vision que nous avons du monde, sur l’élaboration mentale que nous en faisons. De ce fait, nous devenons humain dans la relation à autrui, comme le disait déjà Confucius et l’ont redit Lacan, Merton ou Watzlawick. La réalité vient donc bien de nos pensées et ce que nous en faisons n’est jamais que ce que nous en pensons. Toujours la même question de culture et de nécessité.

Si les faits sont têtus, comme le pense la philosophie occidentale, ils ne sont que ce que notre conscience peut décrire au fils de nos représentations et nécessités. C’est bien dans ces conditions que ce que nous concevons existe, quel qu’il soit, et, corrélativement, ce que nous ne voulons pas voir n’existe pas. 

Ainsi, les mensonges de nos gouvernants nous sont tellement inacceptables, que pour certains, ils disparaissent, ils n’existent plus. On les retrouve en quelque sorte scotomisés. L’agression dont une personne a été victime peut être tellement inacceptable qu’elle n’existe pas. Ainsi, nombre de femmes violées n’ont aucun souvenir de ce qui s’est passé. Cet enfant battu et violenté n’a plus de souvenir de ce qu’il a subi, voire parfois plus aucun souvenir de cette période de sa vie. C’est à partir de là que des populations entières ne se souviennent plus du totalitarisme qu’elles ont subi juste parce que ceci les renvoie à leur propre lâcheté, celle dont ils s’accusaient alors, consciemment ou pas… C’est aussi ce qui s’est manifesté en 45 au moment de la libération.

Ainsi, la peur de ce qui pourrait advenir et la peur de ce qui pourrait revenir fondent, selon chacun, une posture d’évitement : soit par la négation du risque, et ce peut être aussi dans la soumission (« Ce n’est pas si grave apprès tout, autant laisser faire ! ») ; soit par combat et réactions radicales, comme la rébellion ou la désobéissance civile, par exemple.

Ce sont les raisons pour lesquelles nous n’en voulons pas trop à ceux qui ont souffert. Ils ne couvrent que de façon involontaire leurs tortionnaires parce qu’ainsi, la douleur s’en va… et revient brutalement quand la réalité reproduit au présent un passé irrecevable. Alors, le délire, la douleur, voire la folie, envahissent le corps tout entier. N’est-ce pas ? Si non, ce peuvent être des réactions violentes tout aussi conduites par, peut être, une forme de peur. Il arrive aussi que l’héroïsme soit terrifié.

Si des morceaux du passé n’existent plus, ce n’est peut-être pas du lâcher prise. Ce n’est peut être qu’une amnésie morbide. Des peuples entiers ont cette capacité salutaire, et donc cette merveilleuse aptitude au déni. Ne vaudrait-il pas mieux que nous regardions réellement les éléments qui nous ont tant fait souffrir, qui nous ont tellement remis en cause, dépréciés à nos propres yeux, qui nous ont revêtus d’un rôle inacceptable, des oripeaux d’une personnalité insupportable ?

Le pire sont les dommages collatéraux. Cette amnésie antalgique nous amène à favoriser des situations qui nous sont contraires. Pour ne pas revivre celles du passé, nous évitons au présent de vivre des circonstances qui les rappelleraient. On se fait alors le plus grand tort sans éviter pour autant le retour de flamme ou de bâton, dans un « burn out » ou une maladie évoluant peut être de bénigne à très grave. Et ce, parce que l’on n’a pas entendu ni ressenti les symptômes que le corps nous affichait au fil de l’eau. C’est Georges Santayana qui disait à peu près que les peuples, ou les personnes, qui n’ont pas la mémoire de leur passé et qui ne réfléchissent pas dessus, sont condamnés à le répéter, à le revivre (Vie de raison, 1905)… En science, nous avons l’habitude de voir qu’une problématique mal perçue, mal aperçus ou peu visible, ne peut être résolue.

Nous savons bien, par ailleurs, que ce qui arrive à des personnes arrive et peut arriver à des communautés. Elles réagissent de la même manière sur leurs représentations sociales, leurs mythes, leurs rites, leurs pratiques et l’élaboration de leurs « nécessités ». La réalité sociale peut en être violemment affectée. C’est aussi ce que l’on nomme les « phénomènes de croyances ».

Bien des travaux de recherche, relayés par des sociologues, ethnologues et anthropologues, comme le suisse Jean-Dominique Michel, nous montrent que ce n’est pas le médicament qui nous soigne, que ce n’est pas le jeûne qui nous soulage, que ce n’est pas l’exercice physique qui nous muscle, mais le simple fait d’y croire. Bien sûr, la médicamentation, le jeûne et l’exercice agissent comme un rituel qui installe dans nos corps l’évidence que ça va marcher…

Nous savons d’expérience que, dans une méditation, si l’on accueille une petite douleur musculaire, une démangeaison, alors plus nous la considérons et regardons simplement comment et ce qu’elle est, et plus elle disparaît. Ne peut-on pas en faire autant pour nos douleurs psychiques ? Au lieu de cultiver le déni dans nos cicatrices, nous pouvons cultiver notre paix et notre sérénité dans une considération lucide et détachée.

Jean-Marc SAURET

Voir quelques uns des articles de Jean-Marc SAURET déjà publiés:

https://metahodos.fr/2021/01/07/passer-de-la-victime-a-la-victoire/

https://metahodos.fr/2020/12/30/ce-que-lon-pense-des-gens-les-determine/

https://metahodos.fr/2020/12/13/un-sabot-dans-la-machine/

https://metahodos.fr/2020/11/19/le-concept-de-communs-privilegier-leur-statut-ou-garantir-leurs-usages/

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