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LE VIRUS ATTISE-T-IL LA GUERRE DES ÂGES ?

Claude Dechartres nous propose d’éditer cet article de J.C. Martineau. Ce sujet a déjà été abordé sur Metahodos et apporte un complément tout à fait intéressant.

Extrait: « Depuis vingt ans, les annonces d’une loi ambitieuse pour le grand âge ne se concrétisent jamais. Il y a toujours quelque chose de plus important: l’économie, la jeunesse, la culture, l’environnement. Les vieux, c’est toujours après! C’est cela l’âgisme! Nous devons tous prendre conscience que c’est une discrimination, au même titre que le sexisme, le racisme ou l’homophobie. Pour cela, il faut mobiliser les politiques, les intellectuels, les médias, les associations… détaille-t-il. Notre démarche, c’est promouvoir le respect des plus âgés, mais pas au détriment des jeunes qu’il faut aider parce qu’ils sont l’avenir de la société. Et comme le vieillissement nous concerne tous, il faut s’occuper des vieux qui sont l’avenir de chaque membre de la société! »

ARTICLE

Le virus attise-t-il la guerre des âges ?

20 mai 2021 par Jean-Christophe Martineau Magazine Note Temps

La crise a-t-elle tendu les relations entre générations? Des prises de parole médiatiques le suggèrent, mais certains, comme le philosophe Pierre-Henri Tavoillot, s’inscrivent en faux.  

Il y a ces mots, parfois outranciers, toujours blessants, entendus ces derniers mois au détour d’une émission de radio ou d’un débat télévisé.

Cette notion qui circule de manière diffuse parmi les jeunes et les moins jeunes, selon laquelle notre société en fait beaucoup pour les seniors dont la longévité pèserait comme un fardeau sur le pays, entraverait son dynamisme et empêcherait la jeunesse de pleinement prendre sa place…

« Dans le discours ambiant, il y a cette idée que nous coûtons cher à la communauté, déplore Philippe Wender, président de l’association Citoyennâge, qui réunit des résidents de maisons de retraite. C’est faux! Nous payons des impôts, nous consommons, nous créons de l’emploi dans les Ehpad ou les services d’aide à domicile, énumère-t-il. Nous sommes peut-être un peu plus fragiles, mais nous sommes des citoyens. »

Les préjugés contre les personnes âgées portent un nom: l’âgisme. L’âgisme, c’est la dépréciation et la stigmatisation de la vieillesse, l’antithèse du jeunisme qui sacralise la jeunesse.

« Dans notre société, le vieillissement est conçu, vu et vécu comme un processus disqualifiant. Tout se passe comme si l’aîné était méconnu, invisible ou considéré comme un objet d’assistance, de commisération, voire un parasite, comme s’il devenait un sous-adulte », analyse le Pr Philippe Gutton, psychiatre et président du réseau Old’Up qui promeut une vieillesse active et engagée dans la société.

« Les vieux sont juste des citoyens qui vivent plus longtemps… », rappelle de son côté Michèle Delaunay, ministre déléguée aux Personnes âgées et à l’Autonomie de 2012 à 2014. « Mais avec cette crise je sens monter une animosité qui ne dit pas son vrai motif: cette idée que nous vivons trop vieux et que nous sommes une charge… »

• Des propos discutables et provocateurs

Car la parole âgiste s’est singulièrement libérée à l’occasion de la pandémie. Notamment à partir de l’automne 2020, avec le deuxième confinement, l’instauration des couvre-feux, la fermeture des universités, des bars et restaurants et des lieux de culture.

Des mesures qui grippent l’économie et paralysent la vie sociale pour protéger les plus vulnérables… mais qui ne passent pas chez certains.

Des exemples? Le journaliste et essayiste François de Closets, le 27janvier 2021 sur LCI : « Le prix de ma vie, à 87 ans, n’est pas très élevé, mais la vie à 20 ans, 40 ans, c’est capital. Il ne faut pas hésiter à sacrifier la vie des plus âgés pour assurer l’avenir des plus jeunes! »

Dans sa ligne de mire, les « boomers, « la génération la plus égoïste de l’histoire de France », qu’il accuse d’avoir profité de la vie sans compter et de laisser à leurs enfants et petits-enfants un pays endetté et ruiné.

Quant au jeune (22 ans) étudiant en sciences politiques Maxime Lledo, il enfourche le même cheval de bataille dans « Génération fracassée » (éd. Fayard):

 « Politiques et bureaucrates ont fait le choix de mettre la jeunesse à genoux. Ils ont choisi de sauver les seniors pour mieux nous enterrer. (…) Les efforts ne semblent aller que dans un sens. Pour quoi avons-nous confiné? Pour qui avons-nous stoppé le pays? Pour qui sommes-nous dans cette situation? Pour sauver cette génération des plus de 60ans. »

• Une proposition de loi contre l’âgisme

Ce type de propos a convaincu Audrey Dufeu, députée (LREM) de Loire-Atlantique, de déposer début mars2021 une proposition de loi pour « réussir la transition démographique et lutter contre l’âgisme ». Une première. Son objet: renforcer les droits et la citoyenneté des personnes vieillissantes.

« Une nécessité au regard de la crise Covid, dit-elle. À l’occasion de la stratégie vaccinale, on a vu l’individualisme ressortir et apparaître le dénigrement de la génération qui avait accès au vaccin. Avec en arrière-plan une notion d’utilité des personnes en fonction de leur âge! Est-ce qu’une vie à plus de valeur qu’une autre? interroge-t-elle. J’ai été interpellée dans ma circonscription par des personnes âgées. Ce discours de ségrégation les atteint. Elles sont inquiètes pour elles, mais aussi pour l’avenir des jeunes dont elles se soucient beaucoup. Il ne faut pas opposer les générations, car les unes et les autres s’entraident!

Il n’empêche. L’impact de la crise sur l’état d’esprit des Français a été mesuré en février2021 par l’institut de sondage Odoxa (Pour le compte du groupe de réflexion Cercle vulnérabilités et société, www.vulnerabilites-societe.fr).

Les résultats pointent des lignes de fractures entre juniors et seniors: 70% des 65 ans et plus estiment que les jeunes ne se rendent pas compte des difficultés qu’ils rencontrent et 57% des 18-34 ans pensent la même chose de leurs aînés.

56% des Français s’opposent à un confinement spécifique des plus âgés, mais 59% des jeunes y sont favorables. Au final, 56% des Français craignent un conflit des âges dans les mois qui viennent… Une crainte fondée?

• Respecter les âgés sans oublier la jeunesse

« Le pays ne peut pas se payer le luxe d’une guerre générationnelle », alerte Jérôme Guedj, ancien député (PS) de l’Essonne et auteur d’un rapport sur l’isolement des âgés durant le confinement, rendu au ministre de la Santé en avril 2020. « Il y a donc une responsabilité à porter le discours âgiste de manière assumée! Ces propos restent marginaux, mais cela tétanise et empêche d’avoir un discours positif sur la longévité. »

Une confidence anonyme d’un ministre dans « Les Échos » du 15mars 2021, à propos de la loi grand âge et autonomie, illustre cet état de fait: « Remettre 10milliards dans la dépendance aujourd’hui, alors que des milliards ont déjà été dépensés pour protéger nos plus âgés, les actifs vont nous dire, ça suffit! »

Voilà qui augure mal de l’avenir de ce texte… « Avec cette loi, il ne s’agit pas de mettre en œuvre des mesures uniquement pour les vieux, précise Jérôme Guedj. Il s’agit de milliards qui créent des emplois à destination des jeunes dans des métiers non délocalisables. Il s’agit d’aménagement de l’espace public, de l’habitat, de la valorisation des métiers du soin et de l’accompagnement. En fait, le soutien à l’autonomie, c’est une politique de la jeunesse! »

À l’Association des directeurs au service des personnes âgées (AD-PA), engagée de longue date contre les discriminations liées à l’âge, son président Pascal Champvert constate la persistance de recettes politiques déjà éprouvées.

« Depuis vingt ans, les annonces d’une loi ambitieuse pour le grand âge ne se concrétisent jamais. Il y a toujours quelque chose de plus important: l’économie, la jeunesse, la culture, l’environnement. Les vieux, c’est toujours après! C’est cela l’âgisme! Nous devons tous prendre conscience que c’est une discrimination, au même titre que le sexisme, le racisme ou l’homophobie. Pour cela, il faut mobiliser les politiques, les intellectuels, les médias, les associations… détaille-t-il. Notre démarche, c’est promouvoir le respect des plus âgés, mais pas au détriment des jeunes qu’il faut aider parce qu’ils sont l’avenir de la société. Et comme le vieillissement nous concerne tous, il faut s’occuper des vieux qui sont l’avenir de chaque membre de la société! »

• Un service civique contre l’isolement des aînés

Lutter contre l’isolement des personnes âgées – 5 millions de plus de 75ans connaissent la solitude – et maintenir les liens entre les générations, ce sont les objectifs du Service civique solidarité seniors (SCSS), lancé début mars 2021 par le gouvernement.

Le dispositif mobilise les réseaux associatifs et les institutions à vocation sociale (Petits Frères des pauvres, Croix-Rouge, centres d’action sociale, Familles rurales, Siel bleu…). Dès le premier semestre, 2000 jeunes interviennent auprès de 45000 aînés.

D’ici à trois ans, 100000 seniors auront été soutenus par 10000 volontaires du service civique. « Après des mois d’isolement qui ont touché aussi bien les âgés que les jeunes, il faut relancer des liens sociaux, explique Jean-François Serres, vice-président du SCSS. Cela permet aux jeunes et aux vieux de se rencontrer, d’apprendre à se connaître et, au bout du compte, de faire tomber les préjugés mutuels des générations. »

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