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« ANOCRATIE » L’AUTRE MOT QUI DESIGNE UNE DEMOCRATIE HABITEE PAR L’AUTOCRATIE

Anocratie : régime à mi-chemin entre l’autocratie et la démocratie

  • démocrature,
  • dictocratie,
  • techno-populisme ( ou néo-populisme),
  • démocratie illibéralle,
  • anocratie…

Dans son rapport annuel sur l’état des démocraties, publié en mars 2021, l’institut V-Dem, basé en Suède, avance que

« L’évolution récente du droit à la liberté d’expression, des droits des médias et de la société civile sont les principaux indicateurs de cet affaissement démocratique. »

Demo-cratie, auto-cratie, ano-cratie

Le groupe de réflexion indépendant Polity 5, qui procède à des évaluations rétrospectives et périodiques des institutions politiques, de la paix et des conflits dans le monde distingue trois types de régimes principaux :

– « la démo-cratie (pouvoir du peuple),

– l’auto-cratie (pouvoir autoproclamé, ce qui signifie dictature)

– l’ano-cratie, qui signifie littéralement absence de pouvoir, se référant aux pays en instabilité et conflit permanents, y compris les guerres civiles »

Un risque de glissement pour les démocraties fatiguées ou vieillissantes

Les démocraties vieillissantes ne sont pas à l’abri d’un glissement vers l’anocratie. Il s’agit des démocraties qui, dans un des classements internationaux, passent de la catégori « democratie complète » à « démocratie défaillante » comme l’Inde dont il est question dans l’article ci contre… ou de la France.

Selon la professeure de sciences politiques à l’université de Californie à San Diego, Barbara F. Walter.

« Personne ne veut croire que sa démocratie bien-aimée est en déclin, ou se dirige vers la guerre », écrit-elle dans son livre How Civil Wars Start, sorti le 11 janvier dernier. Mais « si vous étiez un analyste dans un pays étranger et que vous observiez les événements en Amérique – de la même manière que vous observeriez les événements en Ukraine, en Côte d’Ivoire ou au Venezuela – […] vous constateriez […] que les États-Unis, une démocratie fondée il y a plus de deux siècles, sont entrés en territoire très dangereux ».

DECRYPTAGE

Ressorti des pages oubliées du dictionnaire par un député indien il y a près d’un mois, le concept d’anocratie, qui caractérise des régimes à mi-chemin entre l’autocratie et la démocratie, risque de faire parler de lui dans les années à venir alors que nos sociétés font face à une instabilité et fragmentation politique de plus en plus fortes. Décryptage dans l’article ci contre.

Article

Anocratie – l’ombre autocratique qui plane sur nos démocraties

Emilie Echaroux, 5 février 2022

C’est sur Facebook et Twitter que l’affaire a fait le plus grand bruit. Le 9 janvier dernier, le député indien Shashi Tharoor a remis au goût du jour un terme tombé dans l’oubli : l’anocratie. Souvent utilisé pour décrire des régimes transitoires, il caractérise également des systèmes politiques qui se situent à la frontière entre l’autocratie et la démocratie. « Un mot que nous ferions bien de commencer à apprendre en Inde  », écrit le député du Congrès sur son compte Twitter.

Connu pour son opposition au pouvoir en place et pour son usage politique de la langue et des concepts inconnus, Shashi Tharoor critique ouvertement le gouvernement de Narendra Modi, Premier Ministre indien depuis 2014, affirmant qu’il «  mélange des caractéristiques démocratiques et autocratiques, autorise les élections, permet la participation par le biais de partis d’opposition et d’institutions […], mais agit avec une responsabilité minimale ».

Aussitôt partagé, le tweet a suscité une forte réaction de la part d’utilisateurs de Twitter et Facebook. L’un d’entre eux s’aligne sur le jugement de Shashi Tharoor, comparant l’État indien à un régime orwellien. « Oh vous voulez dire 1984 ? 10000 Sikhs tués par des leaders du Congrès et le Congrès a gagné 400+ sièges ? », s’emporte-t-il sous le post du député. « Cela résume bien le régime du Congrès en Inde », affirme un autre

Quatre semaines après avoir posté son message, Shashi Tharoor cumule plus de 4 000 likes sur son post Twitter, alors qu’il plafonne généralement à 300, et a dépassé les 5 400 likes sur Facebook. Un engouement qui s’explique, notamment, par un contexte d’élections. Le député a posté son tweet un jour après que la Commission électorale a annoncé les dates des scrutins locaux pour les États de Goa, Manipur, Uttarakhand, Punjab et Uttar Pradesh. 

Ces élections sont clé pour tester la légitimité de Narendra Modi, dont le gouvernement est aux prises avec un taux de chômage élevé, une flambée des prix des denrées alimentaires et une troisième vague de Covid-19. Actuellement, le Bharatiya Janata Party (BJP) – parti politique de Modi – contrôle quatre de ces cinq États. S’il perd ce contrôle, le Premier ministre pourrait faire des concessions à différents groupes d’électeurs pour s’assurer un troisième mandat consécutif aux élections fédérales.

« L’Inde est désormais aussi autocratique que le Pakistan, et pire que ses deux voisins, le Bangladesh et le Népal » Rapport sur l’état des démocraties de l’institut V-Dem, publié en mars 2021

L’usage du concept d’anocratie pour qualifier l’Inde reste tout de même contesté. « L’Inde est peut-être une démocratie imparfaite, mais je ne crois pas qu’elle soit une anocratie… »répond un utilisateur sous le tweet de Shashi Taroor. Un avis que partage Josep M. Colomer, chercheur associé à l’université de Georgetown à Washington et à l’Institut des sciences politiques et sociales de Barcelone. « L’Inde est de loin la plus grande démocratie du monde, affirme le co-auteur du livre Democracy and Globalization (2020). C’est une expérience fantastique qu’un tel pays ait fonctionné de manière démocratique pendant de nombreuses décennies, car à l’origine, il n’était pas seulement grand, mais aussi en proie à des conflits ethniques postcoloniaux, à la pauvreté, à l’illettrisme, et personne ne donnait un centime pour son avenir ».

Pourtant, dans son rapport annuel sur l’état des démocraties, publié en mars 2021, l’institut V-Dem, basé en Suède, avance que l’Inde est devenue une « autocratie électorale ». « L’évolution récente du droit à la liberté d’expression, des droits des médias et de la société civile sont les principaux indicateurs de cet affaissement démocratique. Le gouvernement indien exerçait rarement, voire jamais, la censure, […] avant que Modi ne devienne Premier ministre. En 2020, ce score est proche de 1,5, ce qui signifie que les efforts de censure deviennent routiniers et ne sont même plus limités aux questions sensibles », estiment les auteurs du rapport. « À cet égard, l’Inde est désormais aussi autocratique que le Pakistan, et pire que ses deux voisins, le Bangladesh et le Népal », martèlent-ils.

Dans le même temps, l’organisation américaine à but non lucratif Freedom House sortait son rapport annuel sur les droits et libertés politiques dans le monde, faisant passer l’Inde du statut de « démocratie libre » à celui de « démocratie partiellement libre ». Les auteurs estiment que Narendra Modi et son gouvernement nationaliste hindou BJP sont responsables du recul de la démocratie. Les groupes de défense des droits de l’homme ont fait l’objet de pressions accrues, les journalistes et les militants ont été intimidés et les attaques contre les communautés musulmanes se sont multipliées. Tant et si bien que l’Inde a perdu deux places au dernier classement de The Economist Intelligence Unit publié en 2020, atterrissant à la 53e position de cet indice.

Un concept récent peu connu

Le concept d’anocratie est presque aussi inconnu qu’il est récent. L’une des premières occurrences du terme remonte à 1950, lors de la traduction de l’ouvrage Pfade in Utopia (« Chemins de l’utopie ») publié par Martin Buber. Par la suite, la notion d’anocratie a été reprise par le groupe de réflexion indépendant Polity 5, qui procède à des évaluations rétrospectives et périodiques des institutions politiques, de la paix et des conflits dans le monde. Le groupe distingue trois types de régimes principaux : « la démo-cratie (pouvoir du peuple), l’auto-cratie (pouvoir autoproclamé, ce qui signifie dictature) et l’ano-cratie, qui signifie littéralement absence de pouvoir, se référant aux pays en instabilité et conflit permanents, y compris les guerres civiles », retrace le chercheur Josep M. Colomer.Polity 5 dispose de données sur les deux cent dernières années révélant que, sur le long terme, la plupart des pays ont été des « anocraties » à un moment donné et que la majorité ont depuis évolué vers la démocratie.

« Certains de ces pays ont réussi à instaurer la démocratie après une transition graduelle de l’autocratie à l’anocratie, comme le Mexique, le Nicaragua, le Sénégal et Taiwan », avancent les auteurs du dernier rapport mondial publié par Polity 5, « Conflict, Governance and State Fragility ». Un certain nombre de pays africains et quelques pays du Moyen-Orient ont également entamé une transition prudente vers une plus grande ouverture, notamment le Burkina Faso, Djibouti, la Jordanie et la Tanzanie, selon le rapport.

(Le groupe Polity 5 présente l’état des régimes politiques en séparant les démocraties complètes, les démocraties, les anocraties ouvertes, les anocraties fermées, les autocraties et les régions occupées.)

En outre, le terme d’anocratie englobe dans sa définition des formes de violence. Dans son dernier rapport, le groupe Polity 5 explique que les régimes anocratiques « reflètent très souvent des caractéristiques inhérentes d’instabilité ou d’inefficacité et sont particulièrement vulnérables à l’apparition de nouveaux événements d’instabilité politique, tels que l’éclatement de conflits armés, des changements inattendus de dirigeants ou des changements de régime défavorables ». Par exemple, le Pakistan entre dans la catégorie des États anocratiques depuis les années 1950 en raison de la dissonance entre ses élites civiles et militaires, selon la chercheuse Somya Chhabra. « Même si le pays a connu des dirigeants élus démocratiquement et des dictatures militaires, cette dissonance est restée car les chefs militaires ont un grand pouvoir de décision », explique-t-elle dans sa thèse L’impact de l’Anocratie sur le Terrorisme : Une approche à méthode mixte (2020).

« Même dans les démocraties bien établies, les deux dernières années ont été négatives : plus de fragmentation politique, plus de difficultés à former une majorité politique, plus d’instabilité… » Josep M. Colomer, chercheur associé à l’université de Georgetown à Washington et à l’Institut des sciences politiques et sociales de Barcelone, co-auteur du livre « Democracy and Globalization »

Vers un accroissement des anocraties ?

Les démocraties vieillissantes ne sont pas à l’abri d’un glissement vers l’anocratie. Selon la professeure de sciences politiques à l’université de Californie à San Diego, Barbara F. Walter, les États-Unis en sont même devenus une. « Personne ne veut croire que sa démocratie bien-aimée est en déclin, ou se dirige vers la guerre », écrit-elle dans son livre How Civil Wars Start, sorti le 11 janvier dernier. Mais « si vous étiez un analyste dans un pays étranger et que vous observiez les événements en Amérique – de la même manière que vous observeriez les événements en Ukraine, en Côte d’Ivoire ou au Venezuela – […] vous constateriez […] que les États-Unis, une démocratie fondée il y a plus de deux siècles, sont entrés en territoire très dangereux », ajoute-t-elle.

La démocratie américaine avait reçu la note maximale de 10 de l’indice Polity, ou proche de celle-ci, pendant une grande partie de son histoire. Mais au cours des cinq années de l’ère Trump, elle a dégringolé dans la zone de l’anocratie. A la fin de sa présidence, le score des États-Unis était tombé à 5, faisant du pays une démocratie partielle pour la première fois depuis 1800. « Nous ne sommes plus la plus ancienne démocratie continue du monde », écrit Barbara F. Walter. « Cet honneur est désormais détenu par la Suisse, suivie de la Nouvelle-Zélande, puis du Canada ».

Travaillant au sein d’un groupe consultatif de la CIA, le Political Instability Task Force, qui surveille les pays du monde entier et prédit ceux qui risquent de sombrer dans la violence, Walter décrit le pré-état de guerre civil – symbole d’instabilité – dans lequel sont plongés les États-Unis. « Nous sommes plus proches de la guerre civile qu’aucun d’entre nous ne voudrait le croire », écrit la chercheuse. En effet, le pays a déjà traversé ce que la CIA identifie comme les deux premières phases de l’insurrection – la « pré-insurrection » et le « conflit naissant », dont l’assaut du Capitole le 6 janvier 2021 constitue l’acmé. Ne reste plus que la phase d’« insurrection ouverte ».

« De nouveaux et importants problèmes de gouvernance se posent partout, et pas seulement dans les pays semi-démocratiques », confirme Josep M. Colomer. Et d’ajouter : « Même dans les démocraties bien établies, les deux dernières années ont été négatives : plus de fragmentation politique, plus de difficultés à former une majorité politique, plus d’instabilité… ». La pandémie a également mis un frein au processus de démocratisation de certains pays dont le régime se rapproche de l’anocratie. « Juste avant la pandémie, il y avait quelques processus prometteurs de réformes de démocratisation dans des pays comme l’Algérie, le Soudan, le Myanmar, le Venezuela…, explique Josep M. Colomer. Mais la crise sanitaire a paralysé ou inversé le processus dans ces pays et dans d’autres ».

1 réponse »

  1. Bonjour, Thierry,Quand le pouvoir a disloqué les liens sociaux, défait les éléments collectifs, privatisé les biens et mutualisé les couts, il arrive une envie ordinaire de « sauve qui peut » et le peuple se disloque dans la peur et le désespoir. C’est ce que l’on nomme habituellement l’anomie que d’aucun indique par erreur comme anarchie et que cet article nomme l’anocratie. Non, il n’y a plus de pouvoir nulle part, juste une pagaille qui profite encore aux mieux possédants. L’anarchie, comme son étymologie l’indique, est l’absence de pouvoir, de lieu de pouvoir quelque part en particulier.Cet article relève d’une conception singulière et étroite qu’il faudrait absolument un lieu de pouvoir pour qu’un peuple fonctionne normalement. Cette conception oublie l’intelligence populaire et la confond avec la bêtise des foules. Alors, l’anocratie n’est que la sensation de perte du pouvoir des élites… et cela me semble une excellente chose. Le lieu de pouvoir n’a pas besoin de revenir et on constate que, chez les plus pauvres, la capacité commune à s’occuper sainement des « communs » (l’eau, la paix, la culture, etc.) est bien plus efficace qu’une gestion singulière. Je prends pour exemple la gestion de l’eau dans les quartiers pauvres de Bogota abandonnée par les entreprises dédiées et donc gérée de fait par les habitants eux-mêmes. Quand la ville fut privée d’eau à cause d’une longue sècheresse, les quartiers pauvres en avaient encore…Nous avons tellement d’exemples de gestions populaires efficaces qu’il serait temps que les peuples se débarrassent de ces dites élites qui vivent sur leurs dos. Connaissez-vous le communalisme libertaire de Murray Bookchin ? Je publierai bientôt un article sur le sujet montrant tant sa réalité que ses divers succès là où on s’y attend le moins… Il me semblerait que le futur nous attende là !Bien amicalementJean-Marc

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